jeudi 3 janvier 2019

Et pourtant


N’est-ce  aussi pesanteur, embarras, douleur en joie d’écrire ;  chercher l’allègement dans l’affluence des mots,  leur gravité, leur ressassement ?

Et pourtant

le vent du matin glisse et coule le long du peuplier

qui borde la fenêtre en caresse sonore 

bruit d’eau

et les fleurs éclosent au ventre de la terre



Et pourtant

le vent du soir glisse et coule en  mes doigts enraidis qui voudraient le saisir, implorants ,

tendus vers son frisson d’hiver.

Dans son tremblement qui agite les feuilles jaunissantes de l’arbre, une année succède à l’autre ; à son tour, deviendra caduque comme mots et images s’enchaînant en mailles tricotées, se détricotant .

Erosion des fleurs au dos de la terre.



Un pigeon clair dans le lointain ? Non, une tache de lumière. Il a plu ; le monde semble né ce matin, lavé, luisant comme un miroir ;

Et pourtant

n’est-ce aussi pesanteur, embarras, douleur en joie d’écrire ?



nc


dimanche 9 décembre 2018

Ombre mot


Être là, précisément,
dans ce bonheur, ce bonheur-là, à l'orée de l'insoutenable
en amour d'un désir sans objet,  juste l'image, le rêve de l’objet.

Pleurs du corbeau ont coulé rouge en pétales camélias dans l’interstice de rideaux chevelures charbon blanc.

À mains nues, tâtonner  vers le mot  le plus silencieux, le plus neigeux, le plus disparaissant à la pulpe des doigts,  l'ombre mot  de l’objet,  duvet d’oiseau accroché à l'aubépin de la mémoire.

Le vent d’autan, le vent d'antan
soudain le prend…
l’a emporté. 






nc

dimanche 25 novembre 2018

Dialogue en chat bécarre majeur


Il pleut. J’entends les gouttes d’eau crépiter sur le toit alors que la sécheresse gagne la planète et trop de cœurs. L’eau ne suffit plus, n’a pas suffi à éteindre l’incendie de notre ancien appartement conçu et occupé pour y bien vieillir en 2004, détruit en 2018. Il est vrai que l’excès d’eau aurait peut-être été pire que les cendres. La lampe projette sur mon nouveau bureau, pas encore familier, un rond de tendresse. Mon regard s’attarde sur les objets, carnets, stylos, téléphone puis s’élève jusqu’à toi.

Te souviens-tu de notre première rencontre ? Tu avais été sculpté dans un bois brun ocré un peu poudré, ton minois était blanchi et tes moustaches me paraissaient facétieuses ; elles me semblaient frémir dans une complicité avec ma gaieté de ce jour-là. Tes yeux étaient clairs avec une pupille d’un vert à peine suggéré. Quand nos regards se sont croisés, j’ai su que tu ne voulais pas que je parte, ou alors que je t’emmène, ce que j’ai fait. Je t’ai placé dans mon bureau, sur ma bibliothèque de ce temps d’avant, en haut, et ai installé près de toi une boule lumineuse, sphère lunaire en sa plénitude.Tandis que je pensais, tandis que j’imaginais, écrivais, tu rêvais aux étoiles et je me disais que tu veillais sur moi. Je te regardais dans mes moments de réflexion ou de doute quand je cherchais un mot. Dans mes fables, tu étais mon miroir, ma psyché ; ton esprit reflétait le mien.

Puis il y a eu cet incendie qui, ravageant tout l’appartement, en mai, a défait une partie de ma vie et nous a séparés. En juillet, revenant sur les lieux du désastre, j’ai remarqué soudain sur un tas de gravats une forme qui te ressemblait. Je ne t’ai pas reconnu tout d’abord : tu étais couvert de cendres et débris charbonneux. Non loin de toi, une petite trousse en même piteux état que toi, quasi caramélisée, que j’ai failli laisser là. Mal m’en aurait pris : elle contenait le disque dur de sauvegarde de mes écrits que je croyais perdus et l’émerveillement a été ensuite que ce disque fonctionnait encore ! Toi et l’écriture me reveniez ensemble ! Certes, vous puiez le cramé mais ce serait provisoire. Sur le coup, l’odeur de ce soir là m’a aussi rattrapée  en pleines narines, faisant réminiscence. Je t’ai longuement brossé, et laissé sécher. Les taches d’humidité sur ton corps se sont progressivement estompées, certaines ont disparu. Alors je t’ai ciré et tu m’es apparu dans ta métamorphose : tu avais noirci ; de tes moustache  ne restaient que des sillons, comme des ridules ; tu avais gardé un chouia du vert de tes prunelles. Ta pose hiératique restait intacte, témoin de ton invulnérabilité, et t’étant ainsi obscurci, tu m’évoquais une sculpture des arts premiers. Dans une permanence au cœur de l’impermanence, tu veilles toujours sur moi du haut de mes modestes étagères de remplacement. Et, souvent, je t’interroge car tu as été, mieux que moi, témoin du désastre. Ce soir là, mon impuissance faisait que j’assistais à la progression du feu comme à un spectacle qui ne m’aurait concernée que de loin, ou qui ne me concernait déjà plus. Il m’était pourtant en même temps familier, renvoyant à ces scènes de violence qui, durant la guerre, avaient bouleversé mon enfance. Mais, comme dans l’enfance, je me suis placée à l’extérieur ; je voyais les flammes au-dessus de l’immeuble, trouvais même une sorte de beauté à cette incandescence courant du rouge orangé au pourpre contre le ciel noir, j’entendais les explosions des voitures dont les moteurs avaient pris feu ; mais en moi, je m’absentais et je suis restée, quelques mois, absente, tendue, relancée d’un bond dans la survie, ne me laissant que ponctuellement submerger par le chagrin. Et il me fallait revenir à des images sur le web pour me convaincre que je n’avais pas rêvé et sortir de l’espèce d’anesthésie derrière laquelle je me protégeais.

Mais toi, tu savais et maintenant je t’interrogeais : avais-tu vu les langues du dragon dévorer ma robe préférée ?  Et ma doudoune  si moelleuse, dont le manque m’a laissée désemparée et quasi nue  quand, à l’entrée de l’hiver, j’en ai ressenti si violemment l’absence? Avais-tu assisté à la disparition de tous mes livres comme en un autodafé ? Quand j’y pense, c’est l’image de  « la bibliothèque engloutie » ce mémorial créé à Berlin sur la Bebelplatz en souvenir des œuvres brulées dans l’autodafé qui s’impose à ma mémoire, rappel d’un temps où, déjà, la sécheresse avait envahi la planète et trop de cœurs ; où l’eau ne suffisait plus.Vêtements, livres, photos, tissus et tant d’autres objets aimés de mon histoire avaient maintenant pris place dans un espace englouti que je tente de rappeler en moi, à l’image de la bibliothèque berlinoise, un espace souterrain discret, à peine éclairé, à peine visible, comme sur la Bebelplatz. Il n’y a, pour attirer l’attention sur ce lieu, à Berlin, qu’une plaque de verre posée à même le sol ; au-dessous, des marches débouchent sur un espace vide faiblement éclairé. C’est à l’image de cette création mémorielle que j’essaie de me refaire une quotidienneté, un espace intime, création mémorielle, devenant élément fondateur laissant supposer quelques oasis dans le désert ; d’aucuns, déjà, ont fait surface.

Maintenant, ce soir, il pleut. L’eau suffira-t-elle à empêcher la sécheresse de gagner la planète et trop de cœurs ? Sous ta garde, avec ton témoignage, pour tempérer le désert, y introduire des intermittences, je tente de m’entourer à nouveau d’objets choisis, de les aimer et tu m’aides au- delà de survivre à quelque peu revivre. Au fil de ces lignes je te regarde encore, chat-totem. La lumière se projette de telle sorte que ton ombre  avec laquelle tu tends à te confondre, semble te tourner le dos. Étrange image étonnamment présente, d’un double chat, à la fois mort et vivant, dirait Schrödinger en sa sagacité quantique. Ton regard en devient multidirectionnel, dirigé à la fois vers l’arrière, le passé qui me fonde et l’avant que je tente, parfois en ahanant, de tracer et retracer dans ce présent que tu re-présentes en un fabuleux trait d’union ; t’avoir retrouvé reste encore pour moi de l’ordre de l’improbable, de l’inespéré.

En musique, alors que le dièse ou le bémol produisent une altération de la note, le bécarre, défaisant l’altération,, restitue à la note sa tenue. Toi, chat bécarre, tu es là, je me le dis souvent, pour dés-altérer un moment de ma partition existentielle ; tu appartiens à mes sources vives.

NC



dimanche 4 novembre 2018

Fables, récits...Des mots sur le monde

Pour R.


Des fragments de ton récit de toi circulent autour de moi, ponctuent mes déambulations dans les pièces que je traverse au moment de sortir et de parcourir les rues de ce quartier si animé, si peuplé qu’il me fait, par endroits, penser à Naples ; des bribes de ton récit continuent à s’enrouler en boucle autour de mes oreilles sur les rives du fleuve d’où je fais un signe complice aux arbres que j’aperçois, sur l’autre rive, au loin ou, plus près, aux magnolias que je croise, admirant leur feuillage ciré que visitent et chantent les oiseaux. Mots et phrases de ton récit leur répondent, et des fragments de mon récit de moi s’y entremêlent aussi. Tu m’écrivais : « Bien sûr que nous rêvons, que nous nous rêvons ! C'est ce qui nous sauve, je crois, de l'absurde comme de l'angoisse ou du désespoir ! Le rêve, notre royaume – plus sûr que le royaume de Dieu ! ».

Cette phrase, en son élan, résonnait en moi dans le bruissement des feuillages. « Royaume de Dieu ». Est-ce parce que que nous avions effacé ce royaume que nos récits singuliers devraient peu à peu prendre la place des « grands récits »  ceux d’antan qui avaient structuré l’humanité  aidant les hommes à se constituer ? En Occident, le logos grec et ses trois âmes avait pris le relai de la « Théogonie » d’Hésiode, puis vint, après la chute de Rome, le récit religieux prescrivant l’amour du prochain comme de soi-même, c'est-à-dire l’impossible L’Orient avait aussi ses mythologies : le taoïsme, le bouddhisme pour l’Asie ; et, pour le taoïsme, tu le savais, j’avais une tendresse ; En Inde, les Védas, diverses cosmogonies dont le mythe osirien  en Égypte, diverses mythologies encore,propres aux peuples latino-américains, la mythologie aztèque ou la mythologie maya par exemple tandis que les Etats-Unis se racontaient l’histoire de la conquête et de la frontière sans cesse déplacée, repoussée, hélas !
L’affaiblissement des grands récits a eu l’avantage, te disais-je, d’entraîner avec lui la chute d’idéalismes et hégémonies religieuses, familiales, sociales oppressives.
S’agissait-il pour autant de la fin de toute hégémonie ?
D’autres prirent la suite projetant sur le xxème siècle l’ombre maléfique de leurs suffixes en « isme » venus coiffer les idéologies.
Maintenant s’installe une uniformisation qui a l’avantage de promouvoir l’universel et de mettre en question les particularismes étroits ainsi que l’attachement indéfectible au « local » mais nous vend un récit délétère. Ce récit des temps nouveaux se décline selon trois axes dont il est aisé de constater qu’ils sont des orientations fictives autant que celles qui structurent tout récit ; mais, s’il est des fictions bénéfiques, celles-ci produisent des leurres qui nous assujettissent et nous détruisent.
En premier lieu, le travail : tu savais, comme moi, qu’il nous est imposé comme indispensable. Indispensable quand nous l’aimons comme un compagnon choisi. Hélas, il est souvent aliénant, désormais au service du Commerce et du Marché dans une société dont le but premier est de former des consommateurs ; pour consommer, il faut, en priorité, gagner de l’argent plutôt que de s’épanouir dans une occupation qui ne soit pas « servitude volontaire ». Or, l’or, l’argent, sont des fictions ; ils ne valent pas plus que des bouts de papier et la Bourse, la Dette sont de monstrueuses fictions. Le travail, s’il n’est création est sujétion.
En second lieu, les écrans qui ont pour fonction de nous divertir et l’on peut constater que ce but est atteint, en son sens pascalien : c’est là que l’on passe désormais le plus clair de son temps, plus qu’à travailler en réalité ; presque 7h par jour pour un enfant de 13 ans dont on déplorera ensuite le déficit de l’attention… Les adultes ne sont pas en reste. Et nous voilà noyés dans un océan de contenus, matraqués d’informations et interactions. Les like, les retweet, les snaps, les mails, prennent la place de la pensée critique, d’autant que les algorithmes, non contents d’orienter nos clics, nous maintiennent dans des bulles affinitaires où nos refus quant à un événement politique ne s’expriment que par quelques formules rageuses partagées avec nos amis numériques. Je t’entends pourtant me dire qu’il y a quelques pépites à glaner sur le web. C’est vrai que tu m’adresses souvent des liens vers des émissions intéressantes, que les blogs et même les réseaux sociaux proposent des espaces où apprécier la pensée et l’art et que, comme tu me le fais remarquer, je ne me prive pas de les investir. Web pharmakon en quelque sorte.
Troisième leurre maléfique, et non le moindre : les lois et la démocratie. Inutile d’épiloguer longuement : il est bien évident que ce que l’on nous présente comme tel est aussi une dangereuse fiction car hormis celui de voter, quel pouvoir avons-nous quand nos élus ne respectent pas la volonté populaire (par exemple en 2005 lors du référendum sur la constitution européenne) ou quand ils se rendent coupables de délits divers et variés ? En lieu et place de démocratie, un totalitarisme soft travaille à la cause d’une économie de Marché dont nous pouvons devenir les jouets souvent consentants à notre insu.
Sur ce point, nous étions, toi et moi en plein accord.

Nos récits singuliers, au fil de mes pas, se mêlaient à ces pensées qui me préoccupaient et ils me proposaient là une alternative et un prolongement. J’avais répondu à tes propos sur le rêve  «  Oui, c’est vrai, nous nous rêvons dans nos récits et, mon "récit de moi" représente ma seule identité légitime qui inclut ton" récit de toi" et inversement. Nos fictions, nos fables se rencontrent, se prolongent l’une l’autre » et je me répétais, en admirant les rives du fleuve, que ma date de naissance, le lieu, mon patronyme sont fruits du hasard alors que mes mots sont mon authentique photo d’identité. J’entendais à nouveau la mise en garde de Mahmoud Darwich : « Ne laissez pas le monde vous voler vos mots ».
Avec cette phrase qui maintenant voletait sur les ailes des oiseaux, et se mêlaient aux cris des enfants jouant sur les berges, m’est revenue l’image de Hailé Salassié et de son discours devant la SDN. Ce discours était son « récit de soi » et je revis cet homme, entendis ses mots qui évoquaient sa douleur devant les horreurs infligées aux siens par les troupes fascistes italiennes. On peut voir encore sur des images d’archives ce petit homme sec et droit, impassible, maintenant au-delà des quolibets racistes de la délégation italienne chauffée par le gendre de Mussolini un récit de soi qui annonçait à la SDN sa mort imminente corollaire de sa non intervention. Il témoigne : «  Le haut commandement italien, craignant une débâcle, a adopté la stratégie qu’il me revient de révéler au monde. Des pulvérisateurs spéciaux étaient installés à bord des avions afin d’épandre une fine pluie mortelle sur de vastes étendues de territoire. Des escadrilles de neuf, quinze voire dix-huit avions volant en file indienne couvraient le ciel d’un épais nuage persistant. C’est ainsi que dès la fin du mois de janvier 1936, soldats, femmes, enfants, bétail, cours d’eau, lacs et pâturages étaient en permanence sous cette pluie mortelle »
Ce témoignage a mis sur le monde des mots qui l’ont modifié: dans le profond silence que le récit avait peu à peu imposé, les membres de la SDN ont soudain compris que l’institution à laquelle ils appartenaient était condamnée.
Maintenant, Hailé Salassié cheminait en notre compagnie, mêlant sa silhouette et ses propos à ce dialogue intérieur.
Laurent Gaudé, te disais-je, relate l’épisode dans un passage de « Ecoutez nos défaites » Récit du récit, il l’élargit dans un espace littéraire : « Tout le monde écoute maintenant. L’homme qui est face à eux, ne pleure plus sur son pays mais vient de proclamer leur acte de décès [… Il est debout devant eux et il leur dit qu’ils sont morts, là, avec lui, sur le champ de bataille de Maichew alors qu’ils se félicitaient de ne pas avoir pris part au combat. »

Je ne t’avais encore rien écrit à propos de « La foule innocente » (selon une formule empruntée à Albert camus), ce livre où le juriste et essayiste Denis Salas met en lumière une autre fonction du récit de soi. Alors que dans les procès jugeant des terroristes, les victimes sont instrumentalisées parfois, au profit d’un populisme pénal ou d’objectifs politiques, le récit leur donne l’occasion d’abandonner un statut pour un autre : elles quittent celui de victimes pour celui de témoins et le regard porté sur elles change de qualité, se chargeant de respect face à leur dignité affirmée : alors, aux yeux du monde, un sens se déploie. C’est ce que le procès Mérah, nous dit Denis Salas, a donné à voir. Poursuivant ma marche, je te faisais témoin de cette lecture.
Dans l’émission « Matière à penser », sur France Culture, interrogé par Antoine Garapon, le juriste évoque la déposition, devant le parquet de la famille Ibn Ziaten qui, loin de la déploration et de la haine, n’accuse pas mais fait le récit de sa vie. Leur narration n’est à aucun moment interrompue et le parquet leur donne donc cet espace nécessaire où déposer leur « récit de soi » et l’occasion de quitter un statut de victimes lourd à porter. Devenues témoins, ces « victimes » déposent, se faisant reconnaître, dans un récit qui réinvente le monde, appelle le respect et une analyse nuancée de la violence.
Dans les cas où le prétoire n’offre pas cet espace, la littérature peut le proposer. Te souvenais-tu de mon intérêt pour le livre de Ivan Jablonka « Laetitia » où l’auteur, dénonçant les failles institutionnelles, redonne, en se faisant son porte-voix, corps et vie à une jeune femme assassinée et démembrée au moment où, dans un refus face à son agresseur, elle s’affirmait en tant que femme  et était mise à mort précisément pour cette raison ? Autre « récit de soi », donc, celui de Laetitia, inventé par Ivan Jablonka et faisant témoignage à partir de documents très précis métissés avec de la fiction qui caractérise tout récit.
Je savais, ayant lu « Une femme indienne », le récit que tu avais traduit et publié, que cette question de la féminité brutalisée nourrissait ta pensée. Et tu m’avais fait connaître d’autres récits en particulier le fabuleux « Amour profane de Basilus Besler » d’Isabelle Pouchin dont tu m’avais envoyé un autre exemplaire après la destruction du premier dans l’incendie de mon appartement. Plus récemment, j’ai connu par toi Maria Borrely dont les traits d’écriture, puissants et poétiques, me sont poignants comme une déchirure de la terre, ainsi que je te l’ai écrit. Et, sur mes étagères de remplacement, des feuillets de toi, oiseaux migrateurs, entrouvrent comme des ailes, leurs feuillets blancs. Ce sont tes « contes » qui se terminent tous par
« Mon conte est comme un oiseau
Il a pris ses ailes sur son dos »
J’aime particulièrement « Le Vent », parce qu’il est lié à un épisode de ton histoire mais aussi parce qu’il est l’élément du mouvement et du souffle de vie.

Mon cheminement avec toi avait rencontré au fil de mes pas bien d’autres compagnons désormais, et, sur le chemin du retour, je continuais à te faire part de ma pensée : parler, écrire, ne se limitent pas à nommer ou rendre compte de faits ; c’est aussi, donnant cours à une vérité singulière, interpréter, inventer ; et ces fictions que nous créons et partageons dans nos « récits de soi », nous façonnent autant que nous les façonnons. Tissées d’imaginaire, elles engendrent un deuxième niveau de réalité, qui, partagé, devient résille déposée sur le monde, le traçant, le « retraçant », diraient les Canadiens, c’est à dire, le retrouvant. Les cocons de nos fables tendent, comme en cet instant de moi à toi, et, collectivement, de nous à nous, des fils de soie, des fils de soi qui peuvent réinventer le monde au-delà des récits mortifères et des fables funestes, quand, les yeux rivés sur des étoiles fixes, nous ouvrons le gaz pour exterminer nos semblables ; mais elles sont, par ailleurs précieuses si, chavirés par la beauté changeante des ciels balayés par le vent, nous en faisons, dans l’effort des mots, inscription d’amour en récits partagés. « Ne crois-tu pas, te disais-je reprenant une pensée que j’avais rencontrée je ne sais où, sans doute dans un texte de Nancy Huston ou de quelqu’un d’autre et que je faisais mienne ici, ne crois-tu pas que dans les amitiés humaines « je t’aime » signifie : « imbriquons nos histoires l’une dans l’autre  afin de leur donner couleur et de nous y épanouir ? ». Cette expérience des fables échangées, j’aime la vivre dans les mots mêlés de nos récits de nous.
De retour chez moi, j’eus la sensation d’un espace baignant dans une atmosphère de lumière joyeuse et aérienne, une lumière de mots bleus, tombés en pluie des nuées ouvertes de nos récits.

nc

jeudi 11 octobre 2018

La neige quand elle fond


Qu’y a-t-il
derrière
les paupières
de la neige quand elle fond ?

Pétales de cerisiers fleurs aversant la lumière, fontaines joyeuses, noyeuses de désastres
Nacre griffe douce de ses ongles, violence bonne des mains et mots d’aimance, eaux débordantes promettant les blés d’or aux plaines futures des siècles passés
écheveaux brins intermittents et dénoués des temps

Lumière et  lumière encore, pluie blanche irréfutable révélant la pure présence du monde dans les fleurs de l’althéa aletheia découvrement, vibration nue
les premiers jours
du reste de ma vie.



nc