dimanche 4 novembre 2018

Fables, récits...Des mots sur le monde

Pour R.


Des fragments de ton récit de toi circulent autour de moi, ponctuent mes déambulations dans les pièces que je traverse au moment de sortir et de parcourir les rues de ce quartier si animé, si peuplé qu’il me fait, par endroits, penser à Naples ; des bribes de ton récit continuent à s’enrouler en boucle autour de mes oreilles sur les rives du fleuve d’où je fais un signe complice aux arbres que j’aperçois, sur l’autre rive, au loin ou, plus près, aux magnolias que je croise, admirant leur feuillage ciré que visitent et chantent les oiseaux. Mots et phrases de ton récit leur répondent, et des fragments de mon récit de moi s’y entremêlent aussi. Tu m’écrivais : « Bien sûr que nous rêvons, que nous nous rêvons ! C'est ce qui nous sauve, je crois, de l'absurde comme de l'angoisse ou du désespoir ! Le rêve, notre royaume – plus sûr que le royaume de Dieu ! ».

Cette phrase, en son élan, résonnait en moi dans le bruissement des feuillages. « Royaume de Dieu ». Est-ce parce que que nous avions effacé ce royaume que nos récits singuliers devraient peu à peu prendre la place des « grands récits »  ceux d’antan qui avaient structuré l’humanité  aidant les hommes à se constituer ? En Occident, le logos grec et ses trois âmes avait pris le relai de la « Théogonie » d’Hésiode, puis vint, après la chute de Rome, le récit religieux prescrivant l’amour du prochain comme de soi-même, c'est-à-dire l’impossible L’Orient avait aussi ses mythologies : le taoïsme, le bouddhisme pour l’Asie ; et, pour le taoïsme, tu le savais, j’avais une tendresse ; En Inde, les Védas, diverses cosmogonies dont le mythe osirien  en Égypte, diverses mythologies encore,propres aux peuples latino-américains, la mythologie aztèque ou la mythologie maya par exemple tandis que les Etats-Unis se racontaient l’histoire de la conquête et de la frontière sans cesse déplacée, repoussée, hélas !
L’affaiblissement des grands récits a eu l’avantage, te disais-je, d’entraîner avec lui la chute d’idéalismes et hégémonies religieuses, familiales, sociales oppressives.
S’agissait-il pour autant de la fin de toute hégémonie ?
D’autres prirent la suite projetant sur le xxème siècle l’ombre maléfique de leurs suffixes en « isme » venus coiffer les idéologies.
Maintenant s’installe une uniformisation qui a l’avantage de promouvoir l’universel et de mettre en question les particularismes étroits ainsi que l’attachement indéfectible au « local » mais nous vend un récit délétère. Ce récit des temps nouveaux se décline selon trois axes dont il est aisé de constater qu’ils sont des orientations fictives autant que celles qui structurent tout récit ; mais, s’il est des fictions bénéfiques, celles-ci produisent des leurres qui nous assujettissent et nous détruisent.
En premier lieu, le travail : tu savais, comme moi, qu’il nous est imposé comme indispensable. Indispensable quand nous l’aimons comme un compagnon choisi. Hélas, il est souvent aliénant, désormais au service du Commerce et du Marché dans une société dont le but premier est de former des consommateurs ; pour consommer, il faut, en priorité, gagner de l’argent plutôt que de s’épanouir dans une occupation qui ne soit pas « servitude volontaire ». Or, l’or, l’argent, sont des fictions ; ils ne valent pas plus que des bouts de papier et la Bourse, la Dette sont de monstrueuses fictions. Le travail, s’il n’est création est sujétion.
En second lieu, les écrans qui ont pour fonction de nous divertir et l’on peut constater que ce but est atteint, en son sens pascalien : c’est là que l’on passe désormais le plus clair de son temps, plus qu’à travailler en réalité ; presque 7h par jour pour un enfant de 13 ans dont on déplorera ensuite le déficit de l’attention… Les adultes ne sont pas en reste. Et nous voilà noyés dans un océan de contenus, matraqués d’informations et interactions. Les like, les retweet, les snaps, les mails, prennent la place de la pensée critique, d’autant que les algorithmes, non contents d’orienter nos clics, nous maintiennent dans des bulles affinitaires où nos refus quant à un événement politique ne s’expriment que par quelques formules rageuses partagées avec nos amis numériques. Je t’entends pourtant me dire qu’il y a quelques pépites à glaner sur le web. C’est vrai que tu m’adresses souvent des liens vers des émissions intéressantes, que les blogs et même les réseaux sociaux proposent des espaces où apprécier la pensée et l’art et que, comme tu me le fais remarquer, je ne me prive pas de les investir. Web pharmakon en quelque sorte.
Troisième leurre maléfique, et non le moindre : les lois et la démocratie. Inutile d’épiloguer longuement : il est bien évident que ce que l’on nous présente comme tel est aussi une dangereuse fiction car hormis celui de voter, quel pouvoir avons-nous quand nos élus ne respectent pas la volonté populaire (par exemple en 2005 lors du référendum sur la constitution européenne) ou quand ils se rendent coupables de délits divers et variés ? En lieu et place de démocratie, un totalitarisme soft travaille à la cause d’une économie de Marché dont nous pouvons devenir les jouets souvent consentants à notre insu.
Sur ce point, nous étions, toi et moi en plein accord.

Nos récits singuliers, au fil de mes pas, se mêlaient à ces pensées qui me préoccupaient et ils me proposaient là une alternative et un prolongement. J’avais répondu à tes propos sur le rêve  «  Oui, c’est vrai, nous nous rêvons dans nos récits et, mon "récit de moi" représente ma seule identité légitime qui inclut ton" récit de toi" et inversement. Nos fictions, nos fables se rencontrent, se prolongent l’une l’autre » et je me répétais, en admirant les rives du fleuve, que ma date de naissance, le lieu, mon patronyme sont fruits du hasard alors que mes mots sont mon authentique photo d’identité. J’entendais à nouveau la mise en garde de Mahmoud Darwich : « Ne laissez pas le monde vous voler vos mots ».
Avec cette phrase qui maintenant voletait sur les ailes des oiseaux, et se mêlaient aux cris des enfants jouant sur les berges, m’est revenue l’image de Hailé Salassié et de son discours devant la SDN. Ce discours était son « récit de soi » et je revis cet homme, entendis ses mots qui évoquaient sa douleur devant les horreurs infligées aux siens par les troupes fascistes italiennes. On peut voir encore sur des images d’archives ce petit homme sec et droit, impassible, maintenant au-delà des quolibets racistes de la délégation italienne chauffée par le gendre de Mussolini un récit de soi qui annonçait à la SDN sa mort imminente corollaire de sa non intervention. Il témoigne : «  Le haut commandement italien, craignant une débâcle, a adopté la stratégie qu’il me revient de révéler au monde. Des pulvérisateurs spéciaux étaient installés à bord des avions afin d’épandre une fine pluie mortelle sur de vastes étendues de territoire. Des escadrilles de neuf, quinze voire dix-huit avions volant en file indienne couvraient le ciel d’un épais nuage persistant. C’est ainsi que dès la fin du mois de janvier 1936, soldats, femmes, enfants, bétail, cours d’eau, lacs et pâturages étaient en permanence sous cette pluie mortelle »
Ce témoignage a mis sur le monde des mots qui l’ont modifié: dans le profond silence que le récit avait peu à peu imposé, les membres de la SDN ont soudain compris que l’institution à laquelle ils appartenaient était condamnée.
Maintenant, Hailé Salassié cheminait en notre compagnie, mêlant sa silhouette et ses propos à ce dialogue intérieur.
Laurent Gaudé, te disais-je, relate l’épisode dans un passage de « Ecoutez nos défaites » Récit du récit, il l’élargit dans un espace littéraire : « Tout le monde écoute maintenant. L’homme qui est face à eux, ne pleure plus sur son pays mais vient de proclamer leur acte de décès [… Il est debout devant eux et il leur dit qu’ils sont morts, là, avec lui, sur le champ de bataille de Maichew alors qu’ils se félicitaient de ne pas avoir pris part au combat. »

Je ne t’avais encore rien écrit à propos de « La foule innocente » (selon une formule empruntée à Albert camus), ce livre où le juriste et essayiste Denis Salas met en lumière une autre fonction du récit de soi. Alors que dans les procès jugeant des terroristes, les victimes sont instrumentalisées parfois, au profit d’un populisme pénal ou d’objectifs politiques, le récit leur donne l’occasion d’abandonner un statut pour un autre : elles quittent celui de victimes pour celui de témoins et le regard porté sur elles change de qualité, se chargeant de respect face à leur dignité affirmée : alors, aux yeux du monde, un sens se déploie. C’est ce que le procès Mérah, nous dit Denis Salas, a donné à voir. Poursuivant ma marche, je te faisais témoin de cette lecture.
Dans l’émission « Matière à penser », sur France Culture, interrogé par Antoine Garapon, le juriste évoque la déposition, devant le parquet de la famille Ibn Ziaten qui, loin de la déploration et de la haine, n’accuse pas mais fait le récit de sa vie. Leur narration n’est à aucun moment interrompue et le parquet leur donne donc cet espace nécessaire où déposer leur « récit de soi » et l’occasion de quitter un statut de victimes lourd à porter. Devenues témoins, ces « victimes » déposent, se faisant reconnaître, dans un récit qui réinvente le monde, appelle le respect et une analyse nuancée de la violence.
Dans les cas où le prétoire n’offre pas cet espace, la littérature peut le proposer. Te souvenais-tu de mon intérêt pour le livre de Ivan Jablonka « Laetitia » où l’auteur, dénonçant les failles institutionnelles, redonne, en se faisant son porte-voix, corps et vie à une jeune femme assassinée et démembrée au moment où, dans un refus face à son agresseur, elle s’affirmait en tant que femme  et était mise à mort précisément pour cette raison ? Autre « récit de soi », donc, celui de Laetitia, inventé par Ivan Jablonka et faisant témoignage à partir de documents très précis métissés avec de la fiction qui caractérise tout récit.
Je savais, ayant lu « Une femme indienne », le récit que tu avais traduit et publié, que cette question de la féminité brutalisée nourrissait ta pensée. Et tu m’avais fait connaître d’autres récits en particulier le fabuleux « Amour profane de Basilus Besler » d’Isabelle Pouchin dont tu m’avais envoyé un autre exemplaire après la destruction du premier dans l’incendie de mon appartement. Plus récemment, j’ai connu par toi Maria Borrely dont les traits d’écriture, puissants et poétiques, me sont poignants comme une déchirure de la terre, ainsi que je te l’ai écrit. Et, sur mes étagères de remplacement, des feuillets de toi, oiseaux migrateurs, entrouvrent comme des ailes, leurs feuillets blancs. Ce sont tes « contes » qui se terminent tous par
« Mon conte est comme un oiseau
Il a pris ses ailes sur son dos »
J’aime particulièrement « Le Vent », parce qu’il est lié à un épisode de ton histoire mais aussi parce qu’il est l’élément du mouvement et du souffle de vie.

Mon cheminement avec toi avait rencontré au fil de mes pas bien d’autres compagnons désormais, et, sur le chemin du retour, je continuais à te faire part de ma pensée : parler, écrire, ne se limitent pas à nommer ou rendre compte de faits ; c’est aussi, donnant cours à une vérité singulière, interpréter, inventer ; et ces fictions que nous créons et partageons dans nos « récits de soi », nous façonnent autant que nous les façonnons. Tissées d’imaginaire, elles engendrent un deuxième niveau de réalité, qui, partagé, devient résille déposée sur le monde, le traçant, le « retraçant », diraient les Canadiens, c’est à dire, le retrouvant. Les cocons de nos fables tendent, comme en cet instant de moi à toi, et, collectivement, de nous à nous, des fils de soie, des fils de soi qui peuvent réinventer le monde au-delà des récits mortifères et des fables funestes, quand, les yeux rivés sur des étoiles fixes, nous ouvrons le gaz pour exterminer nos semblables ; mais elles sont, par ailleurs précieuses si, chavirés par la beauté changeante des ciels balayés par le vent, nous en faisons, dans l’effort des mots, inscription d’amour en récits partagés. « Ne crois-tu pas, te disais-je reprenant une pensée que j’avais rencontrée je ne sais où, sans doute dans un texte de Nancy Huston ou de quelqu’un d’autre et que je faisais mienne ici, ne crois-tu pas que dans les amitiés humaines « je t’aime » signifie : « imbriquons nos histoires l’une dans l’autre  afin de leur donner couleur et de nous y épanouir ? ». Cette expérience des fables échangées, j’aime la vivre dans les mots mêlés de nos récits de nous.
De retour chez moi, j’eus la sensation d’un espace baignant dans une atmosphère de lumière joyeuse et aérienne, une lumière de mots bleus, tombés en pluie des nuées ouvertes de nos récits.

nc

jeudi 11 octobre 2018

La neige quand elle fond


Qu’y a-t-il
derrière
les paupières
de la neige quand elle fond ?

Pétales de cerisiers fleurs aversant la lumière, fontaines joyeuses, noyeuses de désastres
Nacre griffe douce de ses ongles, violence bonne des mains et mots d’aimance, eaux débordantes promettant les blés d’or aux plaines futures des siècles passés
écheveaux brins intermittents et dénoués des temps

Lumière et  lumière encore, pluie blanche irréfutable révélant la pure présence du monde dans les fleurs de l’althéa aletheia découvrement, vibration nue
les premiers jours
du reste de ma vie.



nc

samedi 26 mai 2018

Déponence


Pour H.


« Déponence » est un mot qui manque à la langue française alors que les verbes déponents latins donnent tant à penser. La langue anglaise accorde pourtant à l’adjectif « déponent » une substantivation donc une substance, une pulpe : « deponency ». La « déponence » ferait signe d’une déposition (deponere latin). Les verbes déponents sont ceux dont la forme est passive et le sens actif. Serait-ce une part d’actif qui serait, en cette forme, déposée en un mouvement de délestage ?
Certains d’entre eux attirent particulièrement l’attention et l’intérêt. Ainsi « meditari » (meditor) dit à la fois « méditer » dans son sens et  « être médité » dans sa forme. De même pour « fari » (for), forme poétique de « parler » et « loqui » (loquor) forme plus usuelle de « parler »

Quand l’on considère le socle passif de l’acte tel que ces verbes le donnent à percevoir, l’on apprécie la nuance : en même temps que je «  médite »,  je « suis médité » ; ainsi quand Cézanne «médite » la montagne Sainte Victoire, est-il tout autant médité par elle en une sorte de renversement, sa passivité se faisant réception pour laisser la montagne prendre vie et possession de lui dans l’acte de la peindre, expérience qui se renouvellera pour lui à de nombreuses reprises : «  Regardez cette Sainte-Victoire. Quel élan quelle soif impérieuse de soleil, et quelle mélancolie, le soir, quand toute cette pesanteur retombe !... Ces blocs étaient de feu. Il y a du feu encore en eux. L'ombre, le jour, a l'air de reculer en frissonnant, d'avoir peur d'eux [...] ; quand de grands nuages passent, l'ombre qui en tombe frémit sur les rochers, comme brûlée, bue tout de suite par une bouche de feu". Et "Longtemps je suis resté sans pouvoir, sans savoir peindre la Sainte-Victoire" Situation déponente en quelque sorte : le peintre fait l’épreuve d’une sorte de dépossession qui laisse place à l’emprise de l’objet. Par l’intermédiaire d’une phase de passivité il peut, aspiré puis inspiré par elle, peindre toutes ces merveilleuses apparitions, ces épiphanies de La Montagne.
« loquor », « fari » ; je suis parlé et je parle. C’est le destin de tout sujet : être parlé, puis parlé. L’ « infans » absorbe tout d’abord passivement le langage de l’Autre. Il arrive, qu’adulte il soit comme arrêté au passif de la « déponence ». Il « est parlé » dira-t-on de tel halluciné ou tel prophète courant les rues.
Il arrive que consciemment, il répugne à l’acte. Ainsi Bartleby. Copiste à Wall Street, il refuse un jour d’exécuter  un travail puis tout travail, puis toute action, opposant chaque fois à la demande, la même réponse réitérée « I would prefer not to », « je préfèrerais pas » et ce, jusqu’à la mort. L’utilisation ici du conditionnel, indécis, indique une sorte de piège entre passif et actif, à l’avantage du passif. Ne peut-on y voir une forme de résistance à cette injonction à produire, piège des temps modernes ?

L’impuissance peut apparaître comme le paroxysme d’un état de passivité empêchant pour Batleby jusqu’à l’acte de vivre. Pourtant, le mourir comme protestation contre une forme d’oppression est encore une forme d’acte. Et ce verbe est aussi déponent en latin : mori (morior).
Le poète Mallarmé nous détrompe d’une autre façon : il interroge l’impuissance en tant que condition d’une poésie autre, quasi hors langage, protégeant le mystère de l’existence ; c’est qu’à cette époque, déjà, il percevait la démesure de la science et la technique. C’est à l’aide de la poésie qu’il voulait faire pièce à cette évolution, une poésie qui deviendrait « bibelot d’inanité ».  Il paya ce projet d’une grave crise existentielle à la suite de l’écriture d’ « Hérodiade » :  « En  écrivant un poème consacré à une femme, à Hérodiade (« grenade ouverte », « chair de la femme », « rose cruelle », dit-il ailleurs), à l’Autre sexe, sexe insymbolisable, la Femme associée à la décollation, il fait l’épreuve de « l’Abîme », du « Néant », du « vide » et de l’impuissance. Il écrit : « En creusant le vers à ce point, j’ai rencontré deux abîmes dont l’un est le Néant auquel je suis arrivé et je suis encore trop désolé pour pouvoir croire à ma poésie et me remettre au travail ». Il s’y remettra mais en privilégiant le « vierge », cette blancheur de la page blanche à corrompre. Cette fascination du virginal est déjà sensible dans « Hérodiade » :
« J’aime l’horreur d’être vierge et je veux
Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux
Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
Inviolée, sentir en la chair inutile
Le froid scintillement de ta pâle clarté ».

« Impuissance » dit-on et écrit-on communément pour caractériser le désarroi de Mallarmé devant la blancheur obstinée d’une page. Ce terme est-il pertinent et la souffrance du poète reste-t-elle désespérée ? Si l’on se penche de près sur le sonnet consacré au cygne prisonnier du glacier dont on a fait métaphore de cette « impuissance » on voit bien que le premier quatrain ouvre une perspective : « Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui ! »
Ici, « le vierge » associé au « vivace » devient source de vie et l’espoir dune ivresse fracturant le glacier s’exprime fortement, d’autant plus que c’est un point d’exclamation qui ponctue la question en une sorte d’essor des vols libérés. D’autant que « givre » rime en richesse avec «  ivre ».
En réalité, c’est l’impuissance du langage qui est interrogée et la perspective éthique du poète est de préserver l’indicible en se démarquant d’une forme langagière trop descriptive ou technique prisonnière de la représentation ; et donc : « À quoi bon la merveille de transposer un fait de nature en sa presque disparition vibratoire selon le jeu de la parole, cependant : si ce n’est pour qu’en émane, sans la gêne d’un proche ou concret rappel, la notion pure ? Je dis : une fleur ! Et hors de l’oubli où ma voix relègue aucune couleur, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement ne se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. »
L’ « absente » ne vient-elle pas  là représenter le socle passif de la « déponence » ? L’innommé, porteur d’un « nommer autrement » ? 

Ce « non agir » (forme passive) pour un « agir » (sens actif), la langue chinoise l’exprime en une seule formule : « wu wei ». Dans cette langue et cette pensée, le non agir est un acte. Pas besoin de forme déponente, tout est dit dans cette expression. Ne pas agir, ne pas donner forme : « La grande image n’a pas de forme » ; cette phrase de Lao Tseu, François Jullien en fait le titre de son éblouissant essai sur la peinture, s’intéressant entre autres à Cézanne et à la Montagne Sainte Victoire. Dans la pensée taoïste, le vide n’est pas rien. Il apparaît comme le « fonds indifférencié des choses » une sorte d’ « infini potentiel » pour emprunter un concept physico mathématique. Pour François Jullien, ce fond indifférencié dont procèderont les formes est invisible et ne peut être nommé comme l’indique le début du « Laozi » : « Sans nom est l’origine du ciel et de la terre »
C’est de ce foncier que Le philosophe rapproche le « wu » de l’intraduisible « wu wei ». Le « wu » serait le latent, le « wei » dit l’invisibilité, l’intangibilité juste avant l’actualisation de la forme, ce que laisse entendre le chapitre 14 du « Laozi » :
« On l'appelle une forme sans forme une image sans image.
On l'appelle vague, indéterminé. »
Et, chapitre 40 :
«Dans le monde, tous les existants naissent de l’il y a
et l’il y a naît de l’il n’y a pas »
Comme dans les verbes déponents l’actif naît  du passif.

C’est de ce passif que Mallarmé souffrit, s’en vivant comme épisodiquement prisonnier, sentant bien pourtant que la langue poétique devait traverser les ères glaciaires pour avoir une portée éthique (pour que vienne à nous, dans la même pure présence elliptique (évoquée ici en 2016  dans « Chusa et l’orchidée non créée ») que la calligraphie de Chusa  saisissant entre « il n’y a pas »et « il y a » cette orchidée, elle aussi « absente de tous bouquets ».

L’épreuve de ce que l’on a nommé « impuissance »,  Mallarmé la subit, par vocation éthique en quelque sorte pour tenter d’éviter que la langue se fourvoie en  excès de représentation ou en technicité car Mallarmé se méfiait à son époque, de l’évolution de la science ; mais de ce qu’il a, lui, nommé néant, se sont vocalisées, naissant de la blancheur, engendrées par elle, des formes témoignant d’un puissant désir, désir d’essence animale comme celui du faune ne sachant plus s’il à rêvé ou vu ces nymphes qu’il décrit :
« Si clair
leur incarnat léger qu’il voltige dans l’air »
Que l’on se rappelle aussi la chair féminine évoquée plus haut, associée à une « grenade ouverte » dans le poème dédié à la vierge Hérodiade.
N’oublions pas non plus l’hommage rendu à Manet et à son tableau « Le linge » : « …une dame en bleu lave, par jeu, ce qui de son linge ne sèche pas encore dans l’air transparent et tiède (…) Le corps de la jeune femme est entièrement baigné et comme absorbé par la lumière qui ne laisse d’elle qu’un aspect à la fois solide et vaporeux (…) ce phénomène se produit principalement à l’égard des chairs, taches roses mobiles et fondues dans l’espace ambiant ».
Mallarmé a aussi créé une revue : « La Dernière Mode » à propos de laquelle il écrit à Verlaine :
 « … j’ai, après quelques articles colportés d’ici et de là, tenté de rédiger tout seul, toilettes, bijoux, mobilier, et jusqu’aux théâtres et aux menus de dîner,  un journal : La Dernière Mode (…) et il ajoute :
 Les huit numéros parus servent encore quand je les dévêts de leur poussière à me faire longtemps rêver. » Et aussi  « Si les tissus classiques de bal se plaisent à nous envelopper comme d’une brume envolée et faite de toutes les blancheurs, la robe elle-même, au contraire, corsage et jupe, moule plus que jamais la personne : opposition délicieuse entre le vague et ce qui doit s’accuser » … et plus loin : « La femme mieux que jamais se fait voir sous le voile même de ses étoffes »
Que nous voilà loin de la supposée impuissance. Nous accostons ici au continent du désir.

Un objet cher à Mallarmé, et j’en finis là, pourrait évoquer cette idée de « déponence » qui m’occupe de façon générale et plus particulièrement en ce qui concerne ce poète. C’est un éventail. Il a offert à sa fille un éventail blanc sur lequel il a écrit :

O rêveuse, pour que je plonge
Au pur délice sans chemin,
Sache, par un subtil mensonge,
Garder mon aile dans la main.

Une fraîcheur de crépuscule
Te vient à chaque battement
Dont le coup prisonnier recule
L’horizon délicatement.

Chaste jeu voici que frissonne
L’espace comme un grand baiser
Qui, de n'être éclos pour personne,
Ne peut jaillir ni s’apaiser.

Sens-tu le paradis farouche,
Ainsi qu’un rire enseveli,
Se couler du coin de ta bouche
Au fond de l’unanime pli !

Le sceptre des rivages roses
Stagnants sur les soirs d’or ! Ce l’est,
Ce blanc vol fermé que tu poses
Contre le feu d’un bracelet.

Battement entre l’ « il n’y a pas » de l’éventail fermé d’un trait et le « il  ya » du déploiement des plis ; entre le « passif » et l’ « actif », naît et se maintient le désir, palpitant au creux de la main, ou au pli de la bouche comme en l’éventail.
 nc
























samedi 28 avril 2018

Tracés


Lune en croissant  renversé, profile une barque effilée pirogue barcarole embarque le lait de la nuit, berce des mots brindilles, fragments d’écorces images vaporeuses voguant, vagues d’encre.

Vents  nuageux estompent, avalent l’esquif ; le chat huant, de sa voix rauque, miaule, hulule, griffe, rocaille, débouche l’ombre muette
                                      
L’ aile feutrée, voluptueuse et large, balaie les nuées évente la barque croissant ressurgi, chant huant ouvre aux mystères mondes invisibles et le regard se perd.

Point de l’aube, barque translucide en évanescence ; la brise transparente caresse les soies, soies capucines, marcassines, capelines dans la vie qui bat.
nc