dimanche 13 octobre 2019

Le dessous des choses 4; impacts







Une œuvre jeune

 Cette œuvre nous touche, nous concerne tous en notre humanité, en nos trajectoires destinales diverses. Traversant le temps, son universalité en fait une œuvre jeune. Comment le dire mieux que Max- Pol Fouchet : « On éprouve de la gêne à parler après ce livre, un tel livre. Et c’est pour cette raison, d’abord, que Malcolm Lowry, dans sa préface, offre au lecteur –non sans négligence, humour, désinvolture, les clés de son royaume, ou, pour le moins, de certaines capitales : au lecteur de s’en saisir, et s’il ne s’en saisit pas, que pouvons-nous pour lui, écoutera-t-il davantage à l’issue des corridors ? Mais c’est la moindre gêne. Et l’autre est plus sévère, que l’on ressent à élever la voix quand le silence, à propos, paraît la plus sûre clausule, le plus juste commentaire à…Eh bien à quoi ? Nous y voici. Nous sommes pris. Nous sommes surpris. Pris aux lacs d’une foudre –soudaine, et qui tombe de haut, rétiaire, sur nous, sur tous. Surpris devant le corail abrupt, sur le ciel noir, de la foudre. C’est le destin, vite, au cœur frappant. Nous avions oublié – oublié ?- qu’il était si jeune. Nous omettions qu’il ne vieillissait pas, qu’il suffit d’une œuvre, que les grandes œuvres sont la jeunesse du destin. »

Œuvre jeune, œuvre d’art

De l’art, l’œuvre  a cette complexité qui ouvre tant de pistes à notre intériorité, à notre sensibilité, à notre méditation. Cette complexité était bien dans l’intention de Malcolm Lowry et le résultat est là, émouvant et fascinant à plus d’un titre dans la multiplicité des formes. Ecoutons ce qu’il dit de son roman dans la préface : «Il peut être considéré comme une sorte de symphonie, d’opéra, ou même de film de cow- boys. J’ai désiré en  faire une musique hot, un  poème, une chanson, une tragédie, une comédie, une farce et ainsi de suite. Il est superficiel, profond, distrayant, assommant selon les goûts. C’est une prophétie, un avertissement politique, un cryptogramme, un film loufoque, une absurdité, une phrase sur le mur. Il peut être considéré comme une sorte de machine, croyez-le bien, comme je l’ai découvert à mes dépens. Et pour le cas où vous penseriez que j’en ai fait n’importe quoi sauf un roman, je vous répondrai qu’en fin de compte, c’est un véritable roman que j’ai eu l’intention d’écrire, et même un roman diablement sérieux »
Je retiens ici l’idée de machine, machine infernale, Roue Ferris. Nos écritures ne fonctionnent-elles pas ainsi, parfois à nos dépens, nous laissant suspendus la tête en bas, comme un trajet psychanalytique en quelque sorte…Puissance de ces mots, que l’on dit, que l’on écrit, qui nous propulsent.

Le foudroiement de la poétique

Souvent, c’est la poésie qui m’a laisée bouche bée. Je pense en particulier au vibrato ascendant nous portant vers les étoiles, quand meurt Yvonne, cette incarnation de la lumière : « […] C’étaient les constellations et au centre, tel un grand œil froid brûlait la Polaire et en ronde tout autour d’elle allaient : Cassiopée, Céphée, le Lynx,la Grande Ourse et le Dragon ; ce n’étaient pourtant pas des constellations, mais, d’une manière ou d’une autre, des myriades de beaux papillons, elle faisait son entrée au port d’Acapulco à travers une tornade de beaux papillons zigzaguant au-dessus des têtes et s’éclipsant sans cesse vers l’arrière au-dessus de la mer, la mer rude et pure, les longues houle de l’aube avançant, se haussant et croulant à grand bruit pour s’en aller glisser en ellipses incolores sur le sable, sombrant, sombrant […] Yvonne se sentit soulevée et emportée, vers les étoiles, à travers des tourbillons d’étoiles s’égaillant dans les airs en cercles de plus en plus vastes comme des ronds sur l’eau, parmi lesquels apparaissaient maintenant, comme une troupe d’oiseaux de diamant volant avec une suave régularité vers Orion, les Pléiades… »

Et puis ce pur poème gribouillé par le consul : « Il se mit à s’évader il y a quelques années
…a été…depuis toujours en train de s’évader
Ignorant que ceux qui le pourchassaient avaient abandonné
L’espoir de le voir au bout d’une corde (danser)
Traqué par une meute d’yeux et un grouillement de terreurs
Alors que sa loupe le monde à l’œil qui flambe
Indifférent à sa défense même ne le scrutant
Qu’au strict plus-que-passé ne perdait pas…
Pensant qu’il ne valait pas (même)…
Le prix d’une froide cellule. Peut-être y aurait-il
Un scandale à sa mort. Pas plus. Certains racontent
D’étranges histoires d’enfer sur cette pauvre âme en détresse
Qui s’enfuit un jour vers le nord »

Et  puis ces « visions » de la nature et du monde extérieur : « Soleil couchant. D’oranges et verts tourbillons d’oiseaux s’égaillaient dans les airs en cercles de plus en plus vastes comme des ronds sur l’eau. Deux porcelets disparurent sous la poussière, au galop. Rapide, une femme passa, portant en équilibre sur sa tête, avec une grâce de Rebecca, une bouteille petite et légère »

Et puis…Et puis…

Au moment de quitter ce livre, je le vois comme inépuisable : un livre ouvre sur un autre comme des portes en abîmes et je me dis que derrière les livres que j’ai lus dans ce livre, il s’en cache un autre que je n’ai su lire… Le livre qui échappe n’est-il pas le meilleur guide vers un autre lieu du trajet de vie et encore un autre lieu…à l’infini. Il continuera à décanter en moi et j’en vivrai de nouveaux dévoilements. J’en acquiers  un gain d’humanité, de spiritualité et reste saisie par les éclairs poétiques qui en représentent à mes yeux un des principaux attraits.
nc…


mardi 1 octobre 2019

Le dessous des choses 3; morituri








La carte postale. Lettres  



Dans le tourbillon temporel, des événements sont points capitons fixant l’étoffe du roman. La carte postale arrivée trop tard, les lettres perdues, retrouvées dans les derniers instants du consul, ainsi qu’une  lettre écrite à Yvonne et non envoyée par le consul en font partie. On découvre la carte postale au chapitre 1 qui est le premier du roman (2 novembre 1939) et rappelle les événements de l’année précédente (2 novembre 1938).  Jacques Laruelle l’a en sa possession parce que le consul, ivre, l’a glissée sous son oreiller lors d’une visite que lui ont faite, le consul, Yvonne et Hugh. Jacques Laruelle se la remémore dans son retour méditatif sur les événements de l’année précédente. Yvonne a écrit : Chéri, pourquoi suis-je partie ? Pourquoi m’as-tu laissée partir ? Jacques Laruelle n’en était pas le destinataire mais il a été l’amant d’Yvonne, qu’il a connue en tant qu’actrice, avant qu’elle ne rencontre Geoffroy Firmin : il en est encore amoureux et souffre de sa mort. Cette souffrance est à l’origine des réminiscences qui sont le sujet du chapitre et s’exprime quand il lit cette carte qui ne lui était pas adressée. La carte a été envoyée par Yvonne juste après la séparation. Elle apparaît au chapitre six donc au centre du récit. Elle est distribuée en chemin au consul, par un facteur étrange, facétieux messager du destin, qui se manifeste trop tard pour que soit infléchie la fatalité. Elle a transité par de nombreux pays avant de parvenir au consul et on peut la lire à ce moment là en son entier : Chéri, pourquoi suis-je partie ? Pourquoi m’as-tu laissée partir ? Pense arriver aux U.S. demain, en Californie dans deux jours. Espère trouver là un mot de toi. Je t’aime. Y. Un tel message, le consul n’a cessé de l’attendre de 1937 à 1938. Mais il est trop tard. Trop tard aussi, il se met à lire le paquet de lettres envoyées par Yvonne  et laissées pour compte jusque là. On les lui rend au chapitre 12 au Farolito une cantina de Parian où il pensait retrouver Yvonne et Hugh dont il s’est séparé quand, sur la place, il se dirigeait vers la Roue Ferris. C’est un familier du bar, Diosdado(!) qui les a trouvées et les lui restitue. On les lit en même temps que lui ; on ne peut que ressentir l’émotion née de leur beauté et de leur profondeur. Mais le consul ? Il reste principalement obsédé par son désir de boire encore et encore, n’exprime aucune émotion. C’est le lecteur du roman qui en est touché. Le décalage ici rappelle l’image de la despedida dans le second chapitre. Dans le premier chapitre encore, Jacques Laruelle découvre, à l’intérieur d’un recueil de pièces élisabéthaines, livre que le consul lui avait prêté à sa demande et que le propriétaire du cinéma où lui-même l’avait oublié lui rend dans le café voisin, une lettre écrite par le consul à Yvonne. Cette lettre a été écrite par le consul juste après leur séparation à Oaxaca. Le consul s’y livre dans un style d’une grande beauté : « Nuit : et une fois de plus le corps à corps nocturne avec la mort, la chambre trépidante d’orchestres démoniaques, les bribes de sommeil apeuré, les voix à la fenêtre, mon nom répété sans cesse avec mépris par des groupes d’arrivants imaginaires, les clavecins de la ténèbre. » Yvonne n’aura pas lu cette lettre que Jacques Laruelle découvre un an après.

Comment, à propos des lettres perdues, de la carte trop tard arrivée ne pas évoquer Jacques Derrida et sa « Carte Postale » en se demandant si quelque réminiscence ne s’est pas produite là ? La première partie de l’ouvrage de Derrida a pour thème central une carte postale perdue  non envoyée ou non reçue qui fait retour à l’homme, que la femme réclame, qu’il lui refuse, une lettre restée en souffrance, ce qu’il légitime le 10 juin 1977 : « La preuve, mais vivante justement, qu’une  lettre peut toujours ne pas arriver à destination et que donc jamais elle n’y arrive. Et c’est bien ainsi, ce n’est pas un malheur, c’est la vie, la vie vivante, battue, la tragédie, par la vie encore survivante. Pour cela, pour la vie, je dois te perdre, et me rendre pour toi illisible. J’accepte ».

Lettre qui n’arrive jamais à destination ? Derrida, dans ses textes est la plupart du temps en dialogue avec un autre penseur ; ici c’est Lacan pour qui une lettre arrive toujours à destination, qu’il prend à contrepied. Dans « Au-dessous du volcan », comme dans « La carte postale », le décalage temporel creuse encore la séparation. Despedida, « tragédie », dit Derrida ; mais l’idée de « vie vivante » chez Derrida, atténue le tragique. Chez Malcolm Lowry, le «  trop tard » est l’irrémédiable  prophétie de mort.



Divine Comédie ivre



C’est ainsi que Malcolm Lowry dans sa préface, expose son projet. « Au- dessous du volcan » serait « L’Enfer ». «Le Purgatoire et le Paradis devaient suivre, le protagoniste devenant […] légèrement meilleur à chaque étape ou plus mauvais selon les opinions ». Selon le site lesarchivesdeladouleur.wordpress.com « En 1944, le manuscrit a pratiquement été perdu dans un incendie chez Lowry à Dollarton en Colombie Britannique. Margerie Bonner (la seconde femme de l’auteur à laquelle il a dédié l’œuvre) a sauvé le roman non terminé, mais toutes les autres œuvres en progrès de Lowry ont été perdues dans le brasier. Le manuscrit brûlé s’intitulait In Ballast to the White Sea, et aurait été le troisième livre d’une trilogie comprenant Au-dessous du volcan, [puis] une version longue du Caustique lunaire, [puis] In Ballast. À l’instar de la Divine Comédie de Dante, ce devait être l’enfer, le purgatoire et le paradis, respectivement. » Cet article précise que l’importante révision de 1944 atteste que Lowry et Bonner accordent une attention particulière aux références au feu dans le roman, en particulier dans le rêve d’Yvonne avant sa mort. Feu de l’enfer. Marguerite Duras se serait-elle rappelée cet enfer consulaire quand elle écrit « Le vice-consul », histoire d’un être maudit, violent et souffrant dans la chaleur de Calcutta, Jean-Marie de H. nommé loin de Lahore où il tirait sur les lépreux, et dont, à Calcutta, l’histoire se superpose à celle d’une mendiante ?

Pourtant, on peut entrevoir, même dans cet « Enfer » du « Dessous du volcan », quelques aspects du purgatoire et du paradis. C’est le personnage d’Hugh qui pourrait faire penser au purgatoire dans ses oscillations entre un idéal de solidarité, son attention portée à Yvonne et au consul, d’une part et ses lâchetés, ses engagements non tenus, d’autre part. Balance entre le pire et le meilleur, position intermédiaire comme le chapitre six qui lui est en grande partie consacré au centre de l’ouvrage. Dans ce chapitre, sa voix intérieure pèse le pour et le contre de ses actes. Il marchande en quelque sorte avec cette voix, tentant de mettre en avant ses quelques bonnes actions mais la voix reste celle d’un juge inexorable : il est velléitaire plutôt qu’engagé, brillant mais égoïste, il a été Judas quand il a trahi le consul en séduisant une fois Yvonne. La voix autoaccusatrice ne lui (se) fait aucune concession, lui rappelant comment, tout récemment, il n’a pas, lui non plus, porté secours à l’Indien mourant sur le bas côté du chemin. Pourtant, son idéal est solidaire avec les opprimés et il tente d’aider Yvonne comme le consul. C’est lui qui est le moins éloigné d’Yvonne au moment où elle meurt. Tout ce chapitre dessine l’oscillation entre les images du bien et celles du mal. Juste au centre du roman, il a une place intermédiaire, comme le Purgatoire dans « La Divine Comédie », entre Enfer et Paradis.

Le paradis, c’est clairement la voix intérieure d’Yvonne qui l’évoque en pleine lumière, là où s’expriment tous ses rêves dans un style la plupart du temps envoûtant. Elle rêve d’une simple cabane sur des terres canadiennes et d’une vie humble, tranquille, apaisée, amoureuse, avec Geoffroy. Ce rêve est évoqué à l’imparfait, ce qui baigne les images d’une sorte de flou et de fluidité. Dans ce paysage rêvé, un sentier « serpentait à travers la forêt, parmi les framboises couleur saumon et les framboises en forme de dés et les buissons de mûres sauvages reflétant, par les belles nuits d’hiver et de gel, un million de lunes. Derrière la maison, il y avait un cornouiller : deux fois l’an, il se fleurissait d’étoiles blanches. Des jonquilles et des perce-neige poussaient dans le petit jardin. Il y avait un grand porche, où ils s’installaient par les matinées de printemps et une jetée qui allait droit dans l’eau. Cette jetée, ils la bâtiraient eux-mêmes, à marée basse, enfonçant les pieux un à un dans la berge en pente ". Il arrive au consul de partager ce rêve d’une vie différente. Ainsi, dans l’arène, à Tomalin, un moment de grâce se produit et le consul adopte à son tour, le rêve d’Yvonne alors qu’ils parviennent à se toucher en une furtive étreinte ; il lui propose de partir « à un million de kilomètres d’ici, Yvonne, n’importe où, pourvu que ce soit loin. Loin de tout ceci. Bon Dieu ! Loin de tout ceci dans un ciel sauvage, plein d’étoiles qui s’allument, et Vénus et la lune d’or à l’aube, et, à midi, des montagnes bleues avec de la neige, et de l’eau bleue, pure et froide-« le penses-tu vraiment ? » -« Si, je le pense ! » L’Eden donc …Sa possibilité pourtant rendue impossible, se dessine aussi aux yeux du lecteur, dans la beauté et la lumière des lettres qu’elle a adressées au consul et qu’il ne lit que peu avant sa mort : « Tu es né pour marcher dans la lumière. Tu as piqué une tête du haut de la candeur céleste et tu patauges dans un élément étranger. Tu te crois perdu mais il n’en est rien car les esprits de lumière t’aideront et te porteront là-haut en dépit de toi-même et par delà toute résistance que tu puisses opposer »

Dans la réalité, Malcolm  Lowry a partiellement réalisé ce rêve avec Margerie Bonner, sa seconde femme épousée en 1941, une fois prononcé son divorce d'avec Jan Gabrial. Ils s’installent en 1941dans la banlieue deVancouver, occupent une baraque près de Dollarton, au bord de la Burrard Inlet, baie connue pour sa beauté. C’est ce cadre idyllique qu’évoquent les rêves d’Yvonne ainsi que d’autres récits et des poèmes de Malcolm Lowry. Le couple y travaille en étroite collaboration jusqu’en 1944, quand l’incendie ravage la cabane et que le manuscrit est sauvé de justesse. En 1945 1946, le couple part fêter la fin du labeur au Mexique dans les lieux mêmes où se déroule « Au dessous du volcan ». La vie de l’auteur évolue ensuite dans une semi errance, des difficultés financières, l’emprise de l’alcool, la hantise de ne pas renouveler le succès de « Au-dessous du volcan ». Il meurt le 27juin  1957 dans le village de Ripe, dans l'East Sussex, à la suite d'une surdose de somnifères absorbés en état d'ébriété. Les circonstances de sa disparition demeurent mystérieuses ; au vu de son comportement autodestructeur, l'hypothèse du suicide ne peut être écartée, et le rôle joué par Margerie lors du décès de son mari n'a jamais été tout à fait élucidé. Quoi qu'il en soit, l'enquête diligentée par le coroner, comme il est de coutume au Royaume Uni en cas de disparition suspecte, a conclu à une mort accidentelle. Dans la réalité même de la vie de Malcolm Lowry, le paradis n’aura été que brièvement entrevu. La divine comédie se sera déroulée sous la domination de l’enfer et un sentiment d’étrangeté naît de ce que la vie de l’auteur aura été comme hantée par son roman où la mort du consul est à la fois suicidaire et accidentelle puisqu’il est exécuté par erreur par un policier sans doute irrégulier.



Les cartouches du scorpion et du cheval



Les images du scorpion et du cheval se détachent de façon récurrente sur le fond du texte comme des cartouches sur un mur égyptien. Ils sont emblèmes de la mort, du consul pour le scorpion, d’Yvonne pour le cheval.

L’image du scorpion apparaît dès le premier chapitre au moment où Jacques Laruelle visite une chapelle en ruine, dans le palais de Maximilien, « chapelle disloquée, puante, fouillis de mauvaises herbes, les murs croulants, éclaboussés d’urine sur lesquels des scorpions se tenaient tapis ». On en rencontre  à nouveau au chapitre 6 dans une vision du consul : « Et le regard proustien polygonal de scorpions imaginaires », puis dans la réalité au cours de la déambulation d’Yvonne et du consul accréditant la légende à propos de cet animal : « Le consul venait de découvrir un scorpion sur le mur. -Alacràn ? dit Yvonne -On dirait un violon -Un drôle d’oiseau, le scorpion. Il se moque du prêtre comme du pauvre péon…C’est vraiment une créature magnifique. Ne le tue pas. N’importe comment, il se piquera lui-même pour mourir. Le consul balança sa canne… » Dans une rêverie d’Yvonne,  au chapitre 9, c’est en tant que constellation qu’il est évoqué. Au chapitre 12, avant sa mort, le consul se livre à une débauche qu’il se reproche pourtant, avec une misérable prostituée, dans un lieu glauque et répugnant alors que, le matin, au moment où Yvonnne et lui, dans leur chambre, tentaient de se rejoindre charnellement, il a rencontré l’impuissance ;  au moment où il se rapproche de la prostituée, le consul frissonnant remarque « dans la rigole un scorpion mort ». A l’instant où le consul va être abattu par un policier dont on ne sait s’il appartient à une milice, ou à la police régulière, la raison qui lui est donnée évoque à nouveau l’animal dans un jeu des phonèmes  entre espion et scorpion: « Vous êtes no un l’escrivion vous êtes l’escopion et nous fousillons les escopions au Méyique ».

Le cheval, nous le voyons surgir pour la première fois au chapitre 4 : «Un Indien était assis dos au mur, son grand chapeau à demi rabattu sur la face, reposant dehors au soleil. Son ou un cheval était attaché près de lui à un arbre et […] Hugh pouvait voir le nombre sept marqué au fer sur sa croupe. » Il réapparaît au chapitre 7 face au consul et à Jacques Laruelle qui cheminent près du palais de Maximilien. Ils se rangent sur le côté pour laisser passer un Indien à cheval  « L’homme chantait gaiement comme pour lui-même. Mais il les salua avec courtoisie comme pour les remercier. Il semblait sur le point de parler, retenait son petit cheval-des deux côtés duquel tintaient des sacoches et sur la croupe était marqué au fer le nombre sept». Au chapitre 8, alors que tous sont en autobus pour se rendre à l’arène Tomalin, le chauffeur s’arrête car un Indien gît, peut-être mort, au bord du chemin. Non loin de lui, le cheval marqué du chiffre 7. Hugh et le consul pensent le reconnaître mais il ne porte plus les sacoches.  Le mystère de ce qui a pu arriver à l’Indien n’est pas élucidé et personne ne se décide à lui porter secours, pas même Hugh qui se le reprochera. Lorsqu’ils s’éloignent, ce sont des policiers qui entourent l’Indien. Dans l’autobus qui repart, les femmes sont impassibles, muettes. Aucune n’est descendue. Au chapitre 11, c’est piétinée par le cheval affolé par l’orage qu’Yvonne trouve la mort : « elle le vit bien en détail, la selle cliquetante qui glissait sur son dos, même le chiffre sept marqué au fer sur sa croupe ». Peu de temps auparavant, Yvonne avait dit qu’il était presque sept heures, heure à laquelle ils pensaient retrouver le consul au Farolito. A sept heures carillonnées par l’horloge, au Farolito où le consul est ivre mort et se débat avec les policiers, qui ont sans doute volé le cheval de l’Indien, il aperçoit le cheval marqué du chiffre7, va  vers lui, tire sur sa bride et le détache.  Le cheval s’élance alors que le tonnerre fait rage. Le policier tire sur le consul. Le cheval détaché affolé par l’orage va, dans sa course, piétiner Yvonne à mort. Ainsi les deux amants meurent-ils au même moment, à la septième heure. Le nombre 7 est destinal et ainsi que le souligne Maurice Nadeau dans l’avant –propos, le consul qui a voulu maîtriser les forces secrètes, perçoit les signes du destin qu’il ne peut éviter et ce cheval, marqué du chiffre 7 ne croise pas sa route par hasard.

nc

(à suivre)





lundi 16 septembre 2019

Le dessous des choses 2; boucles destinales





La bataille de l’Ebre

Son évocation insiste comme un leitmotiv dans les pensées de Hugh. Yvonne et Firmin tournent souvent en dérision son idéalisme d’anarchiste. Pourtant, lui seul se sent coupable de ne pas respecter la maxime inscrite sur la maison de Jacques Laruelle, producteur de films, ami de Geoffroy Firmin : « no se puede vivir sin amar ». Jacques voudrait changer le monde par le cinéma. Hugh voudrait, lui, le modifier par ses actes et ses engagements, en particulier dans la guerre civile espagnole qu’il n’a pas rejointe assez tôt. Il se reproche ses atermoiements,  ses lâchetés, ses manquements à l’amour des autres, sa non intervention auprès de l’Indien mourant au bord du chemin et que personne n’a secouru. Ses options sont jugées ridicules par son demi frère Firmin : « Pauvre vieux, il porte un front vraiment très populaire ces jours-ci [...] Et Dieu seul sait comment finira sa petite démangeaison romantique ». Pourtant, s’il y a un espoir dans le roman, c’est Hugh qui en est le messager. Il voudrait aider le consul et lui a, à cette fin, proposé l’emploi de la strychnine. En vain ; le consul l’absorbe mélangée à ses alcool. Il voudrait aussi aider le couple mais il a le sentiment d’être là comme un intrus, ce qu’il est quelque peu. Tout au long du quatrième chapitre, il accompagne Yvonne dans sa rêverie d’un avenir apaisé et heureux.

Il voudrait aussi aider l’Espagne et, avec elle l’humanité. L’Ebre et ce qui s’y joue en cette année 1938, devient le nom de ce désir parfois hésitant. Au chapitre six, au cœur de ce roman qui en compte douze, on trouve l’évocation de l’oscillation du désir : « Ils perdent la bataille de l’Ebre » et, à la page suivante : « Ils gagnent la bataille de l’Ebre ». C’est le soir de cette journée du 2 novembre 1938, dont chaque heure est évoquée en un chapitre à partit du second, que Hugh doit quitter Quauhnahuac. L’offensive républicaine pendant la bataille de L’Ebre de juillet à novembre 1938 s’est soldée par un échec des forces républicaines le 16 Novembre. C’est ce que pressent Hugh au chapitre huit : Il avait su «  […] en lisant les journaux combien les Gouvernementaux étaient plus proches à cet instant de perdre la bataille de l’Ebre et que le repli total de Modesto n’était plus qu’une question de jours »

Mescal

Mescal résume tout l’alcool qu’absorbe le consul, tequilas, whiskies, bières. Le mescal est le favori, mot de passe pour accéder à cette ivresse qui désoriente le consul, le propulse vers la confusion, les hallucinations. Sa parole se fait titubante mais s’inscrit dans un style saisissant : « Mescal dit le consul. La salle principale du Farolito était déserte. Du miroir derrière le comptoir, qui reflétait aussi la porte ouverte sur la place, sa figure fixait en silence sur lui des yeux pleins d’un pressentiment sévère, familier. L’endroit n’était pourtant pas silencieux. Le remplissait ce tic-tac : le tic-tac de sa montre, de son cœur, de sa conscience, d’une horloge quelque part. » Les premières gorgées s’accompagnent de  visions  subliminales somptueuses mais se métamorphosant ensuite en impressions terrifiantes. Il sait par ailleurs que  l’amour ne pourrait renaître entre Yvonne et lui, que s’il renonçait à boire. C’est ce qu’il tente, en vain en entrecoupant ses beuveries de la strychnine que lui a conseillée Hugh, mais l’emprise du mescal est trop forte et le monde auquel il ouvre dans un premier temps, trop fascinant ainsi qu’il essaie de l’expliquer à Yvonne : «’’ Comment, à moins de boire comme moi, peux-tu espérer saisir la beauté d’une vieille de Tarasco qui joue aux dominos à sept heures du matin’’ ?Et c’était vrai, c’était presque de la magie, il y avait dans la salle quelqu’un d’autre qu’elle n’avait pas remarqué jusqu’à ce que le consul, sans un mot, regardât derrière eux. »

Mescal, magie. C’est que l’ivresse n’est pas seulement de boisson, elle est aussi de savoir, ce à quoi nous renvoie toute la quête ésotérique du consul, à l’image de celle de Malcolm Lowry qui, dans la préface, évoque la Kabbale juive : «  Dans la kabbale juive, l’abus des pouvoirs magiques est comparé à l’ivresse ou à l’abus de vin […] et William James, sinon Freud pourrait être d’accord avec moi quand j’affirme que les agonies de l’ivrogne trouvent une très exacte similitude dans les agonies du mystique qui a abusé de ses pouvoirs. Ici, le consul a mélangé toute l’affaire d’une façon magnifiquement ivre : au Mexique, le mescal est une boisson du tonnerre de Dieu [….]. » Outre la Kabbale, la bibliothèque du consul renferme de nombreux autres ouvrages ésotérique, de physique, d’astrologie ou de magie. Vingt quatre lignes sont consacrées à leur décompte au chapitre six. Ces ouvrages traitent de quêtes très diverses. Un passage du livre évoque Bouddha  et quand le consul évoque un oiseau volant d’une aile, comment ne pas penser à cet énigmatique koan zen interrogeant le fait d’applaudir d’une main ? Avec le mescal, c’est une sorte d’illumination qui est recherchée « Peut-être parce qu’il buvait non de l’eau mais de la légèreté et de la promesse de légèreté-comment pouvait-il  boire de la promesse de légèreté ? Peut-être parce qu’il buvait non de l’eau, mais de la certitude de clarté- comment pouvait-il boire de la certitude de clarté ? Certitude de clarté, promesse de légèreté, de lumière, et encore, de lumière légère, lumière, lumière, lumière ! » Ce qu’il ne voit pas, c’est que la lumière éclaire l’intériorité d’Yvonne.

Constatant que Malcolm Lowry n’étant pas moins buveur ni féru d’ésotérisme, ni désespéré que Geoffroy Firmin, j’ai pensé à cette notion d’ « horizon d’attente » énoncée par Gadamer dans son dialogue avec Derrida, en tant qu’élément essentiel de l’écriture/lecture. Il me semble que l’horizon d’attente de cette époque était dessiné par la mystique. Ici, cette quête est désespérée en raison de son intrication avec le religieux et donc l’ivresse de savoir est un abus, une faute à expier d’où les nombreuses images de crucifixion dans cet ouvrage et les références au Faust de Marlowe ou de Goethe, Faust qui a troqué son âme avec Satan contre la toute puissance. Du côté de Musil et de « L’homme sans qualités », la mystique est laïque, mystique diurne, bien plus légère. Chez les deux auteurs, s’y mêlent des images sociopolitiques, l’espoir d’une humanité nouvelle. Et l’on peut se dire que si de tels ouvrages gardent un caractère de modernité, c’est que notre temps est, lui aussi, en quête d’états extatiques et d’espoir d’une société différente. « Ne voit-on pas, écrit Max Pol – Fouchet dans la postface, à lire nos grands contemporains, que la volonté de puissance a cédé  à une volonté d’extase ? Rarement l’extase fut plus héroïquement poursuivie que par le consul Geoffroy Firmin ». On peut penser que l’héroïsme ici vient de l’imbrication de la quête avec la religion qui  fait de cette quête un péché. Cet héroïsme ne serait-il pas superflu hors d’un climat religieux ?

La roue Ferris

La ville de Quauhnahuac est surplombée par deux volcans, le Popocatepetl et l’Ixtaccihuatl  mais ce 2 novembre, jour des morts, et donc jour de fête au Mexique, est consacré à de nombreux jeux et animations. Outre les volcans un manège de foire occupe l’espace : il s’agit de la roue de Ferris qui, elle aussi, se découpe contre le ciel, et se voit de tous côtés : « Le consul considérait rêveusement la Grande Roue qui se dressait près d’eux, immense, mais ressemblait à un énorme jouet d’enfant, à une construction de Meccano ; ce soir, elle serait illuminée, ses bras d’acier pris dans le pathos émeraude des arbres ; la roue de la loi qui tourne ; et l’on ne pouvait s’empêcher de penser aussi que le carnaval ne battait pas encore son plein ». Ivre et titubant, le consul se dirige vers elle, comme fasciné et lit : « BRAVA ATRACTION ! 10 C. MAQUINA INFERNAL » et il la voit à ce moment-là comme « quelque énorme esprit du mal dans son enfer solitaire ». Machinalement, il paie et monte sur le manège qui se bloque alors qu’il est suspendu à l’envers au sommet, puis la roue se met à tourner en sens contraire. Pendant ce tour arrière tout tombe de ses poches à chaque tourbillon, La machine, bloquée alors qu’il lui semble « que cela durerait jusqu’à l’éternité », se remet en marche et il retrouve le sol où il a du mal à marcher droit. Cette scène rappelle des images ésotériques, celles du tarot par exemple, « la roue de fortune » et « le pendu »  qui se trouve la tête en bas.

« Cette roue, nous dit Malcolm Lowry dans sa préface, c’est la roue Ferris dressée au milieu du square, mais c’est aussi, si vous voulez, beaucoup d’autres choses : la roue de la loi, la roue de Bouddha, c’est aussi l’éternité, le symbole de l’éternel retour. Cette roue qui indique la forme même du livre, peut être considérée aussi et d’une manière évidemment cinématographique, comme la roue du Temps qui se met à tourner en sens inverse jusqu’à ce que nous atteignions l’année précédente. Car le début du deuxième chapitre nous ramène au jour des morts une année auparavant, en novembre 1938 » Le premier chapitre, en effet couvre le 2 novembre 1939.

Cercle clos ou cercles se déroulant en pyramide, ascendante pour Yvonne, déclinante pour le consul ? Une structure métastable de tourbillon temporel, un typhon au centre duquel le lecteur accompagnerait tantôt l’un, tantôt l’autre des personnages. La ligne courbe est à l’image de nos trajectoires. Nous ne prenons qu’illusoirement une voie linéaire différente de la précédente : nos cheminements sont, sinon à l’image du cercle, du moins à celle de tours et retours d’une spirale.

(à suivre)
nc