mercredi 11 avril 2018

Rencontrer l'invisible



Rendre l’invisible visible, c’est ce qu’a tenté Malevitch dans  sa période de travail sur les carrés. Dans le « carré blanc sur fond blanc » il joue sur l’écart matière et spiritualité, cadre et volatilité. Il a, dit-il, débouché dans le blanc après avoir déchiré la doublure bleue du ciel. Il cherche à incarner l’espace dans le regardeur en dépassant les frontières.

Il tourne alors le dos à une période de peinture figurative et son « carré blanc »  produit une impression aérienne ; le blanc, pas si blanc a un éclat un peu bleuté et une nuance moirée produit un effet vertigineux  d’apesanteur; il y a mêlé du sable et de la sciure d’où un grain singulier. Le carré a une direction oblique, inclinée en haut à droite vers le cadre bordant le tableau, une forme en mouvement. Le fond n’est pas non plus tout à fait  blanc : il s’y mêle une touche un peu ocrée voire rosée dont  le grain paraît capturer, transformer la lumière. Les traits ouvrent à une lecture concrète mais une orientation contemplative domine dans la façon dont le regard, là, se perd. Cet entre-deux  matière /infini disparaît de ses tableaux ultérieurs redevenus figuratifs. La forme a absorbé le cosmique. La limite est-elle venue des contraintes du contexte politique ou d’un dépassement  impossible ?

Cette question concerne l’art en général, peut-être un peu moins la musique mais à coup sûr l’écriture que le langage contient, contraint, sauf, sans doute, en ce qui concerne la poésie et les jeux verbaux et imaginaires ainsi que les hors sens extatiques qu’elle autorise. Mais jusqu’où ? Comment créer un hors langage avec le langage sauf à y prendre le risque auquel Rimbaud, un temps, et Artaud, entre autres, comme Michaux ou Bataille, se sont affrontés ? Il est ici question de la jouissance en tant qu’en ses excès elle limite, voire consume le plaisir ; mais n’est-ce pas à vivre ainsi qu’invite Zarathoustra: « Il te faudra te consumer à ta propre flamme ; comment  naîtrais-tu de nouveau si tu ne t’étais d’abord consumé ? » Le risque pris est celui de rester à jamais perdu dans le brasier duquel pourtant jaillit l’occasion d’un renaître. De là peuvent être ramenées des trouvailles comme les analyses érotico poétiques de Bataille ou un roman fascinant comme « Le Ravissement de Lol V Stein » de Marguerite Duras.

Cette jouissance, donc, comme dans la passion amoureuse, peut être l’occasion d’une rencontre non sans brisure, plutôt une « encontre » de l’Autre, loin de l’émiettement qu’en a théorisé Lacan affirmant que « l’Autre n’existe pas ». Mais quel Autre n’existe donc pas ?  Pourquoi révoquer l’Autre de l’Autre, une jouissance  qui serait l’Autre de l’Autre du signifiant, son Ailleurs impliquant du féminin, son Altérité, son ex-tase (ex stare, se tenir hors de ; même étymologie qu’exister, ex sistere). Peut-on la récuser d’un trait, celui du grand Autre barré, loin des élans d’une spiritualité qui ne serait ni religieuse, ni psychotique- question sur laquelle la pensée lacanienne est restée en arrêt-  une spiritualité qui rejoint l’animisme évoqué et éprouvé par des cultures natives ou par des anthropologues choisissant, comme Eduardo Kohn, de la traverser ? Difficile d’accepter cette affirmation théorique catégorique jetant un discrédit sur des expériences qui se déploient phénoménologiquement en direction de la multiplicité des formes du cosmos, cette spiritualité que Malevitch aurait voulu, peignant  le « carré blanc » tenir ensemble avec son matériau, ce qu’il réussit à cette occasion qui ne se renouvellera pas.

 Kupka, propose, à mes yeux, une expérience à la fois proche et différente de celle de Malevitch. Né en Bohême en 1871, mort en 1957 à Paris, il a été tout d’abord apprenti sellier et initié par son employeur au spiritisme, s’est intéressé alors à Paracelse et Böhme. Il s’est dirigé ensuite vers le musée des Beaux-arts de Prague pour apprendre la peinture tout en gagnant sa vie comme médium. En 1910, il quitte la peinture figurative mais refuse que l’on parle d’abstraction en ce qui le concerne. Selon lui, la peinture est concrète jusque dans sa tentative de créer de l’invisible, de l’intangible et l’on sent bien là que  ses toutes premières approches de l’occultisme (recherche d’un accès à ce qui est occulte, caché), continuent à jouer un rôle concernant même les périodes où, épris de savoir, il s’est intéressé davantage aux sciences. Dans ses tableaux, une spiritualité se dégage de la forme, dessinant un lieu de l’Autre.
Ce lieu, il est possible à chacun de l’expérimenter quand, dans la banalité de ses agencements quotidiens, il peut créer cet écart  et, dans la plus grande proximité, - peut-être d’autant plus qu’elle est importante-  introduire l’Autre, celui d’une altérité, une étrangeté, qui n’est pas toujours celle des bords de précipice ou des affres de la passion : il y a des lieux de l’Autre, des jouissances.

C’est le tableau de Kupka « Les touches de piano ou le lac » qui m’a, entre autres, ouverte à cette évidence. Quoi de plus banal qu’une scène de piano bar, mais quoi de plus étrange, étranger, que les touches de piano descendant verticalement vers un plan d’eau où se trouve une barque pleine de silhouettes colorées tandis que d’autres flânent sur les berges sous les arbres. Vision cosmique, me suis-je dit, et encore plus devant son « Printemps cosmique » tourbillonnant où la nature est évoquée  tout en vibrations, pulsions, pulsations, couleurs, courbes fantasques. Même quand il géométrise davantage et peut-être d’ailleurs pour cette raison, son « Etude pour équation des bleus en mouvement », semble palpiter du même vibrato interne et je suis toujours en admiration devant toutes ses études de « Deux bleus » surtout celle où deux rectangles bleus, comme posés sur une de leur pointe, se rapprochant du losange, semblent, sur un fond noir, ocré et blanc, sortir du cadre et entrer en danse, en transe. C’est là que je pense le plus au carré blanc de Malevitch et me rappelle ce qu’écrit Jiri Machalicky, commissaire du Musée Kampa à Prague. "Kupka s'appuie à la fois sur la saisie des formes de la nature, la méditation sur les rapports entre les corps célestes, la segmentation géométrique de l'espace, le spiritisme et l'inspiration musicale"

L’expérience des écrivains et des peintres, en particulier Kupka, m’est confirmation de ce qu’une jouissance - rencontre et encontre de l’Autre, celui de l’Ailleurs- peut lézarder les apparences, conventions et autres conforts de nos existences en y faisant surgir, ne serait-ce que ponctuellement, l’incommensurable et l’infini. L’inouï, qui est d’ailleurs aussi celui de l’inconscient tel qu’il se manifeste dans la structure même de notre corps, peut, de façon effective, par écart nous saisissant en nous dessaisissant, ébrécher nos agencements jusque là rassurants.  Et alors, non sans violence, la beauté surgit comme dans les tableaux de Malevitch et Kupka, où un regard singulier, se détachant de ces formes banales, quotidiennes, que sont carrés, rectangles, lignes, en fait création de l’Ailleurs.  Bien sûr plus prosaïquement, mais dans un mouvement analogue, il n’est que l’écart, le pas de côté, l’ouverture, pour susciter dans nos choix, dans nos inventions et dans nos liens les plus proches, l’effraction de la plus grande Altérité. La même sorte d’écart peut faire surgir- autre forme de brisure de nos clôtures- ce qui paraît le plus  lointain, le plus inconnu, se rapprochant soudain comme quand, dans l’œuvre de Baricco « Novecento pianiste »,  Novecento, qui n’a jamais quitté les planches du bateau sur lequel il est né et vit, évoque avec la plus grande acuité poétique un monde qu’il ne  connaît pas, qui lui est resté invisible : « Chaque jour, il ajoutait un petit quelque chose à cette carte immense qui se dessinait peu à peu dans sa tête, une immense carte, la carte du monde, du monde tout entier, d'un bout jusqu'à l'autre. [...] Et ensuite il voyageait dessus, comme un dieu, pendant que ses doigts se promenaient sur les touches en caressant les courbes d'un ragtime » : écart altérant le plus proche ou rapprochant le plus lointain : bouleversante existence de l’Autre en l’Ailleurs.
nc

mercredi 28 mars 2018

Apex


Depuis longtemps, je le contemplais avec un vif intérêt et une once d’inquiétude. Sur le bord de la plate-bande, il rampait avec une tranquille assurance et toute l’efficacité de sa lenteur en direction du plant de basilic. J’ai admiré l’aisance de sa reptation, ai pensé à mes abdominaux qui, en pareille progression, seraient vite épuisés.

 Je me suis rappelé que son manteau abritait ses organes les plus vitaux et avait contribué à créer cette coquette coquille à laquelle il était relié par un muscle. Si celui-ci s’endommageait, la coquille se vidait et l’animal mourait.
Le déroulement du mouvement en spirale de cette coquille me fascinait car je ne pouvais le voir en sa totalité : seul un côté m’était accessible ; pour admirer l’autre, il aurait fallu me déplacer mais alors, le premier m’aurait échappé. M’est venue alors la pensée de mon dos, cet inconnu, du moins en direct ; il fallait, pour que j’y accède, la médiation des miroirs.
Je suis restée longtemps absorbée par le dessin des fines stries de croissance : faux parallélisme presque parfait, occultant la convergence, à l’avant de la coquille, décalé sur la partie médiane, s’achevant en un macaron crânement posé à droite ou à gauche selon l’individu. Moi, me suis-je dit, gauchère contrariée, si j’avais été un escargot, je l’aurais tranquillement porté à gauche, cet apex, résidu de la coquille native. Lui, le portait à droite.  Trois bandes ombrées venaient  interrompre les lignes fines de son artistique abri.

J’étais émue à l’idée que cet apex, indice des premiers temps de l’animal, en constituait en quelque sorte la mémoire. Je me suis dit qu’en ce qui concernait les humains, leur apex était en décroissance, en oubli de leur primitive sensualité écrasée par le consumérisme et la technique. Lui, ici, n’aspirait qu’à un peu de basilic. Mais voilà ! C’était « mon » basilic, vers la protection duquel me portait mon  propre apex, souvenir de son parfum et de sa saveur, que je perpétuais autant que possible.
Je l’ai observé encore longtemps, se propulsant à l’aide de son pied au bout duquel se trouvait sa tête, ce qui lui évitait de la perdre loin du terre à terre.
Je l’ai chatouillé avec un brin d’herbe : il s’est immédiatement rétracté, et je me suis sentie en pleine sympathie : l’obstacle, enregistré par ses yeux placés au bout de ses antennes, l’incitait à faire l’autruche, ce que je faisais souvent aussi quand un élément offusquant m’invitait à cacher mon regard.

Mais le voilà proche du basilic. Une force pour persévérer dans son être ne peut être arrêtée que par une force plus puissante, me suis-je spinozistement  rappelé. Alors, mon apex l’emportant sur le sien, j’ai délicatement saisi la coquille entre  pouce et index, m’en suis allée déposer l’escargot sur le rebord d’une autre plate-bande dont la végétation était plus résistante. Que me pardonnent les giroflées !
nc


mercredi 14 mars 2018

Entrelacs



Orme, bel orme, tu as pris dans ton feuillage mon visage ; je touche de mes mains l’écorce doucement lisse et moirée de tes branches et tu caresses ma peau, la rends vibrante comme essaim d’abeilles en une modulation ouvrant à l’infini.

Nous voici encrés, ancrés en terre à l’unisson, imbriqués, intriqués ; le vent… d’amour…jase. L’herbe tressaille. Oiseaux vont viennent à la volée et le soleil allume autour de nous les hirondelles. Pluviosité souvent  nous baigne. Orages ont parfois grondé mais les foudres nous ont épargnés.

Air et animaux nous connaissent, nous hèlent, quêtent notre accueil. Faisant écho à leurs appels, frémissant à leurs souffles, nous restons vivants, nous approfondissant dans tous les matins bleus et les soleils couchants.

Tu  proposes ta floraison, au terme de nombreuses années, en mars ; tes fleurs en leurs roses et verts transitoires et fragiles sont  manteaux des esprits, ceux qui rêvent, soupirent, sommeillent ou font escale, en partance vers leur éternité.
nc



lundi 26 février 2018

L'invitation à la Joie



Invitation à la joie, celle que nous adresse Spinoza dans  l’ « Ethique », et, plus particulièrement, dans la cinquième partie intitulée « De la puissance de l’entendement ou de la liberté de l’homme » !

Quelques précisions sémantiques :

Dieu : Par cette appellation, incontournable  au XVIIème siècle, Spinoza désigne la Substance, comme il l’explicite clairement au début de l’ « Ethique »
« J’entends par Dieu un être absolument infini c'est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs » (I Définition 3)
Au préalable (Déf.3) : « J’entends par substance, ce qui est en soi et est conçu par soi » Il s’agit donc d’une essence, d’une essence qui nous fonde si l’on considère l’étymologie de substance : substare , substans : ce qui se tient au-dessous, un socle . A partir, de là, toute verticalité transcendante devient impossible ; attributs et modes découlent de la substance comme en une concaténation horizontale. Nous sommes des modes de cette substance dont nous ne pouvons connaître que deux attributs : l’étendue (le corps) et la pensée (l’esprit).
En tant que modes, nous sommes constitués du même tissu que la substance mais notre substance est finie alors que la Substance est infinie. Nous en serions comme des prélèvements provisoires. Ainsi Spinoza écrit (IV 4 démonstration) : « Donc, la puissance de l’homme, en tant qu’elle s’explique par son  essence actuelle est une partie de la puissance infinie, c'est-à-dire de l’essence de Dieu ou de la Nature » (« Deus sive Natura »). Nous sommes donc de même nature que la substance mais selon un mode fini.
L’âme : Pour désigner la part spirituelle de l’homme, Spinoza n’utilise pas le mot « anima », l’âme, que l’on rencontre dans la plupart des traductions mais le mot « mens ». L’on rencontre le mot « anima » (III 57 Sc.) pour désigner « l’idée ou l’âme de l’individu », c'est-à-dire plutôt son aspect concret, sa personnalité, l’essence affective ou intellectuelle de chacun et non une substance spirituelle autonome, qui, lorsqu’elle s’incarne, est désignée comme « l’Esprit humain » (II 11).
La raison : Rien de cartésien dans ce que Spinoza nomme la raison ; il s’agit pour lui d’une capacité à évaluer ce qui articule les choses entre elles, leur rapport, aussi bien entre elles qu’avec nous-mêmes et d’observer comment ces interrelations favorisent ou non notre puissance d’agir.
Donc, lire l’ « Ethique », c’est se rappeler que « Dieu » n’est pas Dieu mais plutôt une sorte de métaphore représentant la Substance, que « l’âme » désigne l’esprit et que la raison est la prise en compte des liens entre les choses comme entre les choses et nous.

« Parvenir à la liberté ou à la voie y conduisant »

Dès la préface de la cinquième partie de l’ « Ethique », « De la puissance de l’entendement ou de la liberté de l’Homme », Spinoza annonce qu’il existe des moyens de se détourner des affections mauvaises et donc de se libérer de leur servitude ; « Une affection n’est mauvaise ou nuisible  qu’en tant qu’elle empêche l’Ame de penser » (V 9 Démonstration). Il s’agit donc de lutter contre les « passions tristes », la haine en particulier car elles entravent notre puissance d’agir et il y a lieu de favoriser par contre les « passions joyeuses », l’amour en particulier. C’est dans le scolie de la proposition XX qu’il dessine un chemin dans cette direction :
« J’ai réuni dans les propositions précédentes tous les remèdes aux affections (affections nuisibles), c'est-à-dire tout ce que l’Ame, considérée en elle seule, peut contre elles ; il apparaît par là que la puissance de l’Ame sur les affections consiste 1° dans la connaissance même des affections (je souligne) […]2° en ce qu’elle sépare les affections de la pensée d’une cause extérieure que nous imaginons confusément […]3°dans le temps grâce auquel les affections se rapportant à des choses que nous connaissons surmontent celles qui se rapportent à des choses dont nous avons une idée confuse ou mutilée […]4°dans le grand nombre des causes par lesquelles les affections se rapportant aux propriétés communes ou à Dieu sont alimentées[…]5° dans l’ordre enfin où l’’Ame peut ordonner ou enchaîner entre elles les affections[…]
Si l’on reprend, on voit que le premier point a un lien direct avec la liberté, celle qui est possible, car, de façon générale, l’homme, pour Spinoza, n’est pas libre : «Les hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions mais ignorants des causes qui les déterminent » (III 2). C’est donc l’ignorance qui crée la servitude et seule une connaissance des conditionnements pourrait ouvrir l’accès à une liberté. Autrement dit, il  faudrait que l’homme tente de connaître, ce qui, de lui-même, lui échappe. On pense, bien sûr à l’inconscient et l’on s’étonne dès lors des réserves de Freud à l’égard de Spinoza : «J’avoue volontiers ma dépendance à l’égard des enseignements de Spinoza. Si je n’ai jamais pris la peine de citer directement son nom, c’est que je n’ai pas tiré mes présupposés de l’étude de cet auteur mais de l’atmosphère créée par lui. Et parce que je n’avais rien à faire d’une légitimation philosophique. » Et l’on s’étonne encore de l’évitement de Lacan (voir sur ce blog « Quand Lacan invite et évite Spinoza »). Serait-ce parce la théorie psychanalytique dédaignerait le corps alors que le spinozisme est tout entier une réhabilitation argumentée du corps dans sa corrélation avec l’esprit : « L’objet de l’idée constituant l’esprit humain est le Corps, c'est-à-dire un certain mode de l’Etendue en acte et rien d’autre » (II 13) En quelque sorte, l’esprit pour Spinoza, c’est la pensée du corps, le corps pensé et, selon lui, la connaissance des causes déterminantes qui affectent ce corps/esprit devient passion joyeuse : « Qui donc travaille à gouverner ses affections et ses appétits par amour de la Liberté, il s’efforcera autant qu’il peut de connaître les vertus et leurs causes et de se donner la plénitude d’épanouissement qui naît de leur connaissance vraie » (V 10 Scolie). Donc, la connaissance est aussi un affect, un affect joyeux.
Les points suivants découlent du premier : le second insiste sur un travail nécessaire de dissociation de l’affection nuisible et de sa cause ce qui permettra le surgissement d’autres causes et de nouvelles associations. On pense là encore au travail dans la psychanalyse. On pense aussi à des événements sociaux par exemple quand après le massacre du Bataclan Antoine Leiris s’écrie dans une lettre publiée sur Facebook : « Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils, mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. ». « Vous n’aurez pas ma haine »  l’affect  négatif est rejeté sitôt que ressenti pour faire place à des causes nouvelles de résistance, à d’autres moyens que la haine pour « persévérer dans son être ».
Le troisième point met en relief  le rôle du temps et de la répétition qui fondent l’expérience. Le quatrième propose une diversification de la vie affective et le cinquième une modification de l’enchaînement de nos idées : on peut envisager, par exemple, lors d’un conflit, le remplacement d’un affect immédiat de revanche par la recherche d’un moyen de désamorçage.
Cette « connaissance vraie » est celle du second genre qui s’appuie sur la raison. Il y a en effet trois façons de connaître selon Spinoza : la première est empirique, elle se fonde sur les perceptions avec le risque du flou et de l’illusion, la seconde, efficace dans l’approche de nos affects, celle que nous propose ici Spinoza, utilise la raison, c'est-à-dire l’évaluation de toutes les compositions en lesquelles consiste la réalité. Trouvant grâce à elle l’utile pour soi, nous le chercherons aussi pour les autres : « C’est lorsque chaque homme cherche avant tout l’utile qui est sien, que les hommes sont le plus utiles les uns aux autres » (IV 35 Corollaire 2). Donc c’est grâce  à la recherche de ce qui augmente notre puissance d’agir que nous pouvons ressentir la satisfaction d’une liberté dans une démocratie telle que la décrit le « Traité théologico-politique ». Un tel régime ne peut fonctionner tant que les hommes sont mus par les passions tristes ainsi que nous pouvons quotidiennement le constater.
La troisième façon de connaître est une science intuitive et c’est elle qui nous achemine vers cette joie ultime, béatitude à laquelle invite la conclusion de l’ « Ethique ».

Vers la Joie grâce à la connaissance intuitive

La connaissance du troisième genre est le prolongement de la connaissance rationnelle. Grâce à elle, nous saisissons le lien qui unit le fini à l’infini, la substance de notre corps/esprit à la Substance.
« Plus haut chacun s’élève dans ce genre de connaissance,  mieux il est conscient de lui-même et de Dieu, c'est-à-dire plus il est parfait et possède la béatitude » (V 31 scolie). Cette saisie intuitive nous procure la plus grande joie parce qu’elle nous fait rentrer en résonnance avec l’univers tout entier.
J’y retrouve des échos de la « mystique diurne » selon Robert Musil, (cf. sur ce blog « Ce qui ne s’intitulera pas Marasme » ; 2016),  ainsi que du « sentiment océanique selon Romain Rolland (cf. « Sentiment océanique et écologie profonde » ; 2014)
Le Dieu de Spinoza, cause de soi, est aussi amour de soi et des hommes : « L’amour intellectuel de l’Ame envers Dieu est l’amour même duquel Dieu s’aime lui-même non en tant qu’il est infini mais en tant qu’il peut s’expliquer par l’essence de l’Ame humaine comme ayant une sorte d’éternité : c'est-à-dire l’Amour intellectuel de l’âme envers Dieu est une partie de l’Amour infini duquel Dieu s’aime lui-même ». Il y a là comme un effet de miroir entre la Substance infinie et notre substance finie. La Substance ne nous est pas hostile puisque nous lui appartenons ; on peut donc évoquer un « amour intellectuel » réciproque. Notre essence spirituelle nous fait dès lors pressentir notre éternité : « Tout ce que l’âme connaît comme ayant une sorte d’éternité, elle le connaît non parce qu’elle conçoit l’existence actuelle présente du Corps mais parce qu’elle conçoit l’essence du corps avec une sorte d’éternité » (V 29). C’est dire que l’esprit se ressent comme éternel en tant qu’existant hors du temps et de l’espace.
L’ « Ethique » montre ainsi comment la connaissance rationnelle aboutit, par la saisie intuitive qu’elle favorise,  à la béatitude d’un rapport entre notre substance, notre cosmos intime et le cosmos tout entier. On peut parler d’une mystique ni religieuse ni transcendante au sens métaphysique, mais immanente et si transcendance il y a, c’est au cœur de l’immanence.
Et Spinoza va très loin dans son approche de l’éternité qu’il dissocie nettement de l’immortalité. L’éternité désigne l’existence de  l’esprit perçue hors du temps et de l’espace. D’où Spinoza déduit que « L’esprit humain ne peut être absolument détruit avec le corps, mais il en subsiste quelque chose qui est éternel. » (V 23).  Comment ne pas penser à la distinction faite par Averroès entre « intellect séparé » (extérieur) et « intellect matériel » (incarné), (Cf. sur ce blog « La lecture, vide et images de l’espace potentiel » ; 2017). Spinoza précise que c’est la part active, celle de l’entendement, qui subsiste tandis que périt la part passive : « La partie éternelle de l’âme est l’entendement, seule partie par laquelle nous soyons dits actifs » (V 40)

Pour ma part, je m’écarte quelque peu de cette logique expliquant l’éternité qu’il nous est donné de ressentir intuitivement. Je pense que la  pure logique est démentie ou tout au moins amendée par le terme même d’intuition. La saisie intuitive (connaissance du troisième genre) qui mène à la joie ultime ne peut se limiter à une pure conséquence de l’entendement (connaissance du second genre). Le réel échappe en partie à la raison logique ainsi que le démontrent les recherches de la physique quantique, en particulier tout ce qui concerne la synchronicité, que Spinoza a pourtant pressentie dans la corrélation qu’il établit entre l’âme et le corps et c’est cette corrélation qui m’a fait l’aimer. C’est la même corrélation que je ressens  dans l’élan qui sourd de nos nappes phréatiques les plus profondes et se dilate en une expansion en lien avec le cosmos. J’y vois l’esquisse d’une  approche mystique sauvage telle que la constatent et ressentent certains anthropologues comme Eduardo Kohn (cf. sur ce blog « La pensée sylvestre » ; 2017).  Cette approche est à  l’image de celle des Chamans, Soufis, Yogis et autres Sages. Cet élan n’éloigne pas de la vie réelle mais y ramène et c’est pourquoi je vois dans la phénoménologie un prolongement du Spinozisme, en particulier dans les écrits de Merleau- Ponty  concernant la perception.
C’est le don de cette joie que nous fait Spinoza quand il corrèle d’une part le corps à l’esprit et d’autre part notre substance incarnée à la Substance cosmique. C’est, à mes yeux, la plus extraordinaire pépite à extraire de son œuvre, un talisman pour ne pas rester l’otage du seul contexte sociopolitique et économique dans lequel nous avons certes à nous engager mais dont nous pouvons aussi nous dégager en toute ré-jouissance, au plus haut degré de la joie selon Spinoza, ce qui déploie à l’infini une jubilation existentielle

Pour terminer, je rappellerai que j’aime Spinoza : j’ai reçu beaucoup de sa pensée en tant qu’elle réhabilite le corps en en faisant le réceptacle des perceptions et affects, en le corrélant à l’esprit, en le représentant comme le lieu où peut s’inscrire la Joie d’une union avec la Substance, l’univers tel qu’il s’inscrit en tous les modes, la fleur, l’oiseau, l’eau, le ciel etc.
J’aime aussi l’homme tel qu’il a été, fidèle à lui-même, à travers plusieurs expériences. Ne peut-on parler de fidélité à l’égard d’une image de l’amour dans le choix de la solitude puisque la femme aimée refusa de l’épouser, sans doute pour des raisons religieuses ? Maria Clara Van Eden était la fille du maître spirituel de Spinoza, Van den Enden,  philosophe qui avait fondé une  école réputée scandaleuse et libertine, favorable à l’amour  libre. Spinoza avait fréquenté des prostituées, ce qui l’avait laissé insatisfait. Amoureux de Maria Clara, il avait souhaité qu’elle partage sa vie mais elle était fervente catholique et lui avait préféré un étudiant calviniste allemand qui s’était converti au catholicisme pour la conquérir. La religion déjà  faisait donc déjà obstacle à Spinoza. Ces précisions, Frédéric Lenoir (« Le miracle Spinoza »), les tient de la biographie de Spinoza publiée en 1706 par Jean Colérus. Par aileurs, Bernard Pautrat, auteur de « Spinoza et l’amour » en 2011, pense que Spinoza  évoque cette profonde blessure intime quand il parle de l’amour en tant que « maladie mortelle » dans le « Traité de l’amendement de l’intellect » et que c’est cette expérience qui a fondé l’ « Ethique ».
Fidèle, Spinoza le fut aussi, on le sait, à ses convictions profondes qui ne pouvaient être reçues par son entourage et lui valurent ce « herem » violent prononcé contre lui par la communauté juive et un rejet de la part des autres religions.
C’est ce contexte, peut-être, qui le fit quitter Amsterdam pour Rijnsburg puis La Haye.
Modeste, Spinoza n’a jamais accepté que le minimum de l’argent qui lui était proposé ; il a préféré rester libre et donc continuer à vivre du polissage des lentilles dont la poussière pourtant déclencha sa tuberculose. Il  possédait simplement deux pièces  louées, une chambre et un bureau,  juste le nécessaire pour continuer à penser en pratiquant et travaillant cette « Ethique » qui, il le savait, ne pourrait être publiée de son vivant.
La conclusion de cette œuvre m’émeut toujours : « Le Sage […] ne connaît guère le trouble intérieur, mais ayant, par une certaine nécessité éternelle, conscience de lui-même, de Dieu  et des choses, ne cesse jamais d’être et possède le vrai contentement. Si la voie que j’ai montré qui y conduit, paraît extrêmement  ardue, encore peut-on y entrer. Et cela certes doit être ardu qui est trouvé si rarement. Comment serait-il possible, si le salut était sous la main et si l’on y pouvait parvenir sans grand peine, qu’il fût négligé par presque tous ? Mais tout ce qui est beau est difficile autant que rare. »
Pour autant, la vie de Spinoza ne fut pas une ascèse : il récusait l’ascétisme incompatible avec la joie. Sa façon simple de vivre s’alliait à de joyeux compagnonnages et à des échanges intellectuels et amicaux comme en témoigne sa correspondance. Il était amoureux de la vie et c’est pourquoi l’ « Ethique » invite à la Joie. Cette gourmandise de vivre est ce que tente d’évoquer sous forme romanesque  « Le clan Spinoza » de Maxime Rovère.
Ce que j’en retire de plus personnel et heureux, ouvrant à la vie bonne c’est cette réhabilitation du corps qui m’a fait saisir plus précisément ce que je ne ressentais jusque là que de façon vague et troublante : l’union de ma chair avec la chair du monde. Ainsi suis-je aussi née de lui. Et je perçois son héritage, aussi bien dans l’approche phénoménologique de la perception que dans l’avancée de la physique quantique en ce qu’elle concerne la synchronicité  déjà approchée par C.G. Yung dans sa collaboration avec le physicien W. Pauli et dont les phénomènes d’intrication sont un aspect démontré et toujours minutieusement observé en particulier, dans notre actualité, par le physicien Alain Aspect.  
nc