mardi 13 février 2018

Baies bleues



Tasse posée au bord de l’évier, réminiscente ; lézards lovés à flanc de mur, deux accords d’une symphonie…

Assise au bord du monde, loin des pilleurs de temps, encore partie prenante, captive, de cette humanité si belle, attirante,
 terrifiante si elle s’incarne en trépasseurs,
 Ne vois-tu les mots s’effeuiller de leurs lettres, les perdre ?

Dans l’eau, transparente jusqu’au fond, tu comptes les cailloux là où la lumière défait les résistances

peigne longuement les liens, les frange, les ensoleille,

se fragmente en baies bleues.

nc

lundi 29 janvier 2018

Arachné



« Les Métamorphoses » d’Ovide sont d’une lecture captivante dans la traduction qu’en a donnée récemment  Marie Cosnay. On a l’impression que deux destins, celui du poète et celui de son interprète, se sont lancés l’un vers l’autre par-dessus les siècles pour ce qui a la forme, plus que d’une rencontre, d’une alliance  dont procède une œuvre. C’est ce que confirme en plusieurs points la postface de la traductrice/interprète :«Je lisais, suivais la tension entre être un corps et un nom attaché à la matière, douloureusement et ne pas l’être, ne jamais l’être, ne jamais être ça, seulement ça, comme ça.

Qu’est-ce qu’un corps ?

Qu’est-ce qu’un poème ?

Qu’est-ce que peuvent un corps et un poème ?

Ce sont ces questions angoissées d’Ovide qui me faisaient avancer.

C’étaient les miennes aussi. »

Dans la traduction des « Métamorphoses » qui a son origine dans ces questions, on est sous le charme des mots qui font voix ; d’une syntaxe, qui dans une forme de versification libre, fait rythme et danse, une écridanse  en laquelle l’épopée peut se réactualiser en ciselure raffinée et cruelle des détails.

L’histoire d’« Arachné » se révèle particulièrement saisissante. Dans cet épisode qui ouvre le Livre VI, apparaît tout d’abord Pallas : elle règne sur l’univers, déesse de la sagesse, de la guerre et de l’artisanat.  D’entrée, elle est définie par un objectif de toute puissance : « Louer est peu de chose. Il faut être louée. Ne pas laisser sans punir mépriser ma divinité »

Elle tourne alors son regard vers Arachné tisseuse en Maéonie (région de l’actuelle Anatolie) et dont le père est teinturier de pourpre, artisanat poétiquement évoqué :

« Il teignait de pourpre de Phocée les laines qui ont soif »

Arachné tisse si bien ces laines que les nymphes, quittant leurs retraites viennent admirer son ouvrage :

« Soit elle roulait la laine brute en pelotes,

soit elle pressait l’ouvrage entre ses doigts, d’une  longue

poussée, répétée, attendrissait les cordons semblables à des nuages,

soit elle tournait le fuseau arrondi d’un pouce léger,

soit à l’aiguille elle dessinait… »

On la dit élève de Pallas, opinion qu’elle rejette avec véhémence, « offensée d’avoir une maîtresse même grande » et propose un duel de tissage. Pallas l’aborde d’abord grimée en vieille femme pour l’inviter à la modestie et la prier de demeurer au séjour des mortels sans se mesurer à une déesse. Pallas lui accordera le pardon à condition qu’elle le demande. Arachné la rejette avec ironie et invite Pallas à se présenter en personne. La vieille femme quitte alors sa forme de substitution et se dévoile à Arachné. Arachné ne rougit qu’un instant, résiste ; et voilà les deux tisseuses prêtes à concourir :

« Vite, les deux s’installent d’un côté et d’autre,

tendent deux toiles sur les fins métiers à tisser ;

les toiles nouées, un roseau sépare le métier,

au milieu, de la navette aigüe, la trame se faufile,

que les doigts dévident, et entre les métiers

les dents taillées dans le peigne qu’on frappe cognent. »

Pallas choisit l’or pour évoquer l’histoire ancienne Arachné la pourpre  qu’elle tisse

« …avec des ombres fragiles et de petites nuances,

comme quand la pluie a frappé les rayons de soleil, un arc

couvre le ciel d’une longue courbure,

au-dedans, variées, les ombres brillent de mille couleurs… »

Pallas, sur sa toile, peint les dieux en majesté et elle, au-milieu d’eux, casquée, protégé par l’égide et faisant naître sur la terre, de la pointe de sa lance, un olivier. Aux quatre coins, les métamorphoses punitives qu’elle a provoquées, entre autres, la mère de Pygmée devenue grue, déclarant la guerre à son peuple ; Antigone, fille de Laomédon, rivale transformée en cigogne. De son côté, Arachné tisse  les méfaits des dieux, l’enlèvement d’Europe, Mnémosyne trompée par Jupiter travesti en berger, le roi des dieux caché sous une image de satyre. Tout ce passage est évoqué par Ovide dans une envolée lyrique qui donne souffle à l’épopée. Arachné termine son ouvrage :

« Le bord de la toile, borné d’une fine frange,

montre des fleurs et du lierre tout entrelacés.

Pallas ne peut rien, la Jalousie ne peut rien

contre l’œuvre… »

De rage, elle déchire la toile de sa rivale et, de sa navette frappe quatre fois le front d’Arachné qui, ne supportant pas l’offense se pend à un lacet. Dans un geste de pitié qui ne fait ici que confirmer sa toute-puissance, Pallas lui laisse la vie sauve :

« Que tu vives mais vives pendue, pauvre fille, dit-elle »

Alors se produit la métamorphose sous l’effet d’un poison d’Hécate, prélevé sur des plantes, métamorphose toujours rapide et saisissante dans les textes d’Ovide :

« …aussitôt les cheveux touchés du triste poison

tombent, et avec eux le nez et les oreilles,

la tête devient minuscule, elle est toute petite de corps,

à son flanc ses doigts maigres s’accrochent, comme des jambes,

tout le reste est ventre. Il reste pourtant de quoi

tisser, l’araignée travaille comme autrefois sa toile. »

Voici rappelé ici avec une particulière cruauté ce triangle qui colle à l’humain : le sujet, l’autre, l’objet. Cette question, présente dès les mythes, a eu une particulière postérité et reste d’une brûlante actualité en notre époque dominée par l’image. On la retrouve évoquée dans l’ « Ethique » de  Spinoza quand il s’intéresse aux affects (III, 32) : « Si nous imaginons que quelqu’un tire de la joie d’une chose qu’un seul peut posséder, nous nous efforcerons de faire qu’il n’en ait plus la possession. » C’est ainsi que Pallas désire arracher à Arachné l’art du tissage qui la spécifie pour en jouir elle-même à titre exclusif,  jouissance de narcissisme spéculaire : « être admirée ».  Pour Freud et Lacan, le thème réapparaîtra dans l’idée que « le désir est le désir de l’Autre », désir de possession de l’objet dans une identification à l’autre qui le tient. René Girard le réintroduira dans sa théorie du « désir mimétique ». Nous sommes loin d’en avoir fini avec cette quête de jouissance : elle s’étale à longueur d’images dans nos médias et se trouve même promue et célébrée en quelque sorte dans l’éloge de l’émulation, des compétitions de tout poil et des rivalités qui font nos sociétés « sans merci » à tous les niveaux.

Plus que ce point devenu en quelque sorte banal à force d’être ressassé, ce qui n’en modifie en rien la problématique, ce qui retient ici l’attention comme dans le reste de l’œuvre, c’est ce que dit la métamorphose. Ce qu’elle dit du corps en particulier. Ce corps est parfois traité avec la plus grande des cruautés ; ainsi celui de Penthée qui a osé mépriser Bacchus, que les Bacchantes mettent en pièce et dont la propre mère, ne le reconnaissant pas, arrache la tête : « Elle voit, hurle, Agavé,

agite le cou, remue dans les airs sa chevelure,

arrache la tête de son fils, la tient entre ses doigts sanglants »…avant que

« lentement, les feuilles touchées par le froid d’automne

qui tiennent mal tout en haut de  l’arbre, le vent les prend,

lentement les membres de l’homme sont déchiquetés par ces mains de la mort » (L.III )

Double destin des corps ici : celui de Penthée démembré, celui des feuilles de l’arbre devenues mains à effacer jusqu’au cadavre de Penthée. Le plus souvent, le corps devient celui d’un animal, d’une plante, d’un minéral : Léda est transformée en cygne, Narcisse en la fleur éponyme, Niobé en statue de marbre pleurant pour l’éternité. Exceptionnellement, le corps est rajeuni : ainsi Médée inverse-t-elle le temps pour le père de Jason :

« Adieu barbe blanche et cheveux

blancs, qui prennent la couleur noire.

La maigreur chassée fuit ; la pâleur, la vieillerie s’en vont » (L.VII)

Ce prodige est le fruit à la fois des pouvoirs des plantes et du talent poétique de Médée. Parfois, poétiquement, la métamorphose concerne un végétal, ainsi, Pyrame mourant sur le corps de  Thisbée, demande au roncier de faire des fruits non plus blancs mais noirs :

« Et toi, arbre, de tes feuilles qui ne couvres plus qu’un seul

corps, bientôt tu en couvriras deux,

garde les signes de ce carnage et toujours fais-nous des petits

bien noirs, propres au deuil, mémoire de nos sangs jumeaux » (L.IV)

Ici, les mûres sont appelées à faire signe des enfants qui ne naîtront pas des deux amants malheureux. La métamorphose, dans cette œuvre d’Ovide permet d’opposer au corps souffrant, maltraité, l’infinie possibilité des formes et c’est ainsi qu’au Livre XI, Thétis peut échapper provisoirement à Pélée qui, de ses bras, veut la retenir captive :

« Là tu es un oiseau, il tient un oiseau.

Là tu es un arbre, Pélée tient ferme à l’arbre.

Ta troisième forme est celle d’une tigresse tachetée, elle

effraie le fils d’Eaque qui détache les bras de son corps »

C’est alors qu’intervient Protée qui informe Pélée : Thétis a le pouvoir d’ « imiter cent figures ». Il faut donc, quand elle sera endormie, l’attacher avec des chaînes et des liens serrés et serrer :

« Mais serre, quoiqu’elle soit, jusqu’à ce qu’elle redevienne ce qu’elle était ».

Ainsi, fixé, serré, le corps de Thétis sera rendu à l’identité à laquelle les métamorphoses  permettent d’échapper. Mais peut-on parler de l’identité, que précèderait un article défini ? Rien ne semble moins vrai tant sont multiples les êtres, les modes de vie, les formes animales, végétales, des bifurcations, des groupes, des solitaires, des arguments, des paradoxes. La traductrice, Marie Cosnay, après avoir développé ce point résume : «  Si je sais déjà qui je suis, avec un article et un nom une fois pour toutes, c’est fini, c’est faux, c’est un mensonge ou une obsession. En tout cas, c’est un malheur ». Elle nous livre aussi un objectif de son travail de traduction : « Si je suis français d’abord et point final, la souche n’est pas loin et je voulais, en cette décennie où je traduisais « Les Métamorphoses » fuir dare- dare les souches ». Pourtant le corps métamorphosé n’échappe pas au risque d’une identité immuable puisque le voilà emprisonné pour les siècles à venir dans une forme définitive : Narcisse devenu fleur, Callisto devenue ourse, puis Grande Ourse et en qui « l’esprit d’avant demeure ». Pour Arachné aussi, l’origine résiste  en quelque sorte : « l’araignée tisse comme autrefois sa toile ».

Deux figures, pourtant restent à l’écart de cette assignation à une forme : Médée et Hippolyte. Médée au Livre VII, la magicienne, coupable de nombreux crimes est en butte à une souffrance qu’elle sème et récolte. La seule action qui pourrait paraître bénéfique est d’avoir accédé à la prière de Jason lui demandant de rajeunir son père. Par delà les méfaits de la magicienne, Ovide lui accorde chaque fois  la fuite et un seul vers dit pourquoi :

« Elle fuit la mort dans un nuage qu’inventent ses poèmes »

Donc la poésie libère le corps, lui permet d’échapper à une forme et, du même coup, à la mort. Même destin pour Hippolyte au Livre XV. Lui n’est pas bourreau mais victime de la malédiction paternelle consécutive au mensonge de Phèdre, qui désespérée de n’avoir pu le séduire, l’accuse de l’avoir séduite, ce pourquoi Thésée l’a livré à Pluton. Le maître des Enfers dépêche contre lui un monstre qui le démembre et l’éviscère. Mais Phoebus,  intervient, lui rend la vie à l’aide de plantes et Diane le prend sous sa protection, le cache sous des nuages, le vieillit afin qu’il ne soit pas reconnu et lui demande de quitter son nom d’Hippolyte pour celui de Virbius. Dans cet extrait, trois détails retiennent l’attention d’autant plus que Marie Crosnay insiste sur la magie de poésie vectrice de transformations mais aussi sur l’importance de la philosophie aux yeux d’Ovide : un nuage, le changement de nom, un arrière plan politico-philosophique. Un nuage sauve Hippolite comme il a protégé la fuite de Médée, s’associant à la poésie. Le nouveau nom opère comme un signifiant : Vibrius. Comment ne pas y entendre comme un mot valise réunissant l’homme et le verbe. Or, dans cet extrait, c’est à Egérie que Vibrius, devenu demi-dieu conte son histoire et Egérie a été la conseillère de Numa, roi de Samos, successeur de Romulus. Numa est un sage qui cherche à connaître la nature des choses et Ovide fait le lien avec Pythagore (580-495) qui vécut aussi à Samos, pour qui le souffle vital (anima) erre d’un corps à l’autre en constante mutation. Comme cette conviction l’entraîne à croire en la métempsycose, il est présenté au L.XV comme défenseur des animaux et voudrait dissuader les humains de s’en nourrir. Sa pensée inspirera aux siècles suivants celle d’Epicure (342-270)  puis celle de Lucrèce (98-55), ce dont témoigne l’œuvre « De rerum natura ». Une théorie des transformations, de Pythagore à Lucrèce, via Epicure concerne aussi la déviation des atomes dite clinamen : « Les atomes descendent bien en ligne droite dans le vide, entraînés par leur pesanteur ; mais il leur arrive, on ne saurait dire où ni quand, de s'écarter un peu de la verticale, si peu qu'à peine peut-on parler de déclinaison » Lucrèce, Chant II. On peut y voir une préfiguration de l’aléatoire décrit par la physique quantique qui ouvre de nouvelles perspectives philosophiques, de nouvelles expériences de pensée.Marie Crosnay rappelle, dans sa postface qu’Ovide a manifesté, sa vie durant, un vif intérêt pour le « De rerum natura » Ainsi Verbius apparaît-il au L. XV comme nom signifiant du verbe tant poétique que philosophique.
« Nul ne sait ce que peut un corps » affirmait Spinoza ; Marie Crosnay, traductrice des « Métamorphoses », dit sa vérité sur ces points dans la conclusion de sa postface : «Il y a quelque chose qu’on peut dire fini. C’est le travail (opus). Comme le corps. Qui est fini lui aussi. Le corps. Jupiter peut le détruire par le feu, le fer, le temps, l’âge. En ce qui me concerne, c’est quand il veut. Parce que j’ai un autre corps, et ce corps-là, ce corps nouveau, mon travail, mon œuvre, mon poème, est incorruptible. Il est tout comme  une âme. Ce n’est pas lui qui sera porté dans les hauteurs du ciel, immortel, non, c’est mon nom. L’âme, c’est le nom. L’éternité, c’est le nom que j’aurai grâce à ce travail que je viens d’achever. » La traductrice reprend là en écho l’épilogue d’Ovide que le pouvoir d’Auguste a exilé :

« J’ai fini mon travail, ni la colère de Jupiter, ni le feu,

ni le temps vorace ne pourront le détruire.

Quand il veut, le jour n’a de droit

que sur mon corps ! Qu’il finisse mon temps incertain de vie :

immortel en ma meilleure partie, par-dessus les astres hauts

on me portera mon nom sera ineffaçable ;

partout où s’étend sut les terres dominées la puissance romaine,

la bouche du peuple me lira ; j’irai connu à travers les siècles

et, s’il y a quelque chose de vrai dans les oracles d’un poète, je vivrai »

Belle ode à la création et à la vie. Ovide, avec « Les Métamorphoses » se fait passeur du corps poétique comme du corps philosophique et de même que le clinamen trouve une postérité philosophique et physique dans les innovations de la théorie quantique, de même, Arachné a trouvé une postérité dans l’art : araignée souriante d’Odilon Redon, araignée rouge de Calder et surtout l’araignée dite « Maman » de Louise Bourgeois, araignée tissant le fil d’une filiation. Et Arachné tisse encore dans ce beau poème de Madeleine Ley :





« Araignée grise                  
Araignée d'argent,
Ton échelle exquise
tremble dans le vent.
Toile d'araignée
- émerveillement ! -
Lourde de rosée
Dans le matin blanc.

Ouvrage subtil
Qui frissonne et ploie.
O maison de fil,
Escalier de soie !
Araignée grise,
Araignée d'argent,
Ton échelle exquise
Tremble dans le vent


nc

mardi 9 janvier 2018

A temps compté



Infime place pour la mésange à tête noire au creux du tronc.  Compte en zinzinulant tchik-a- di- di- di les grains du temps. Moud son blé le minotier coule farine
sablier lisse et blanc de l’hiver.

Timide comme un soupir oser à peine rompre le pain du silence, tout doucement…S’en va revient la vie, pas comptés temps contretemps ; artisan du bal des saisons,  le vent
joue d’étincelles et dans la pluie mène la danse.

Gouttelettes piquent le visage. Ton sourire de toujours, accroché aux commissures des  lèvres est flaque de lumière au fond d’un endroit secret, tapi au creux du monde. Accompagne mon cheminement, l’enveloppe.

Marcher au hasard, s’attarder aux clairières…cherchant les couleurs de la terre.
nc