dimanche 18 mars 2012

Futurs antérieurs



D’alphas en omégas,
cet air en sol mineur
aura disséminé
les lettres antérieures,
les aura multipliées
en confettis au vent des années…
Soufflées,
elles se seront éparpillées…
auront parfois ricoché
en gouttelettes sur ma peau…
dans le soleil couchant
faiseur de si rouges nuages…
quand furent passés les gitans.


noco

vendredi 2 mars 2012

L'instant vime-bambou


Le dernier  jour de février, nous avions taillé les vimes, comme on  nomme dans cette région,  une sorte de bambous dont le tronc peut devenir très épais et trapu. Nous les raccourcissions, les orientant en arceaux qui formeraient bientôt une haie souple aux reflets patinés.
Avec les branches supprimées, nous faisions des fagots.
J’avais un sécateur maniable qui réduisait de trente pour cent la force nécessaire à la tâche. Le soleil était inhabituellement chaud ; des ouvriers, sur un toit, plaisantaient en fixant les poutrelles : les oiseaux s’en donnaient à cœur et à chœur joie ;  un voisin, avec son tracteur retournait la terre pour la rendre grasse et féconde.
Des images, un climat, me sont revenus de si loin que j’aurais cru les avoir oubliés. Petite fille de paysans, je me suis revue, juchée à six ans, avec mon frère et mes cousines,  sur un tas de pommes de terre à trier ; et aussi, au jardin, cueillant les groseilles à confitures près de la ruche ;  ou aux moissons, me roulant dans la paille en écoutant mon aïeul chanter.  Adolescente,  j’aidais aux conserves de haricots verts, du temps où il m’arrivait déjà d’écrire des poèmes ou de m’en réciter, comme assez souvent : « La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles /est une œuvre de choix… »
A dix huit ans, j’avais tourné le dos à ces charmes de l’été pour devenir, via la Sorbonne puis l’Université de Bordeaux, celle dont on dirait souvent, parfois avec un accent de dérision « Oui, mais toi, tu es une intellectuelle ! », car, en vérité, j’aimais, écossant la pensée comme naguère les petits pois, m’interroger sur les humains, leur condition, leur histoire.
De l’enfance, pourtant, la rêverie m’était restée et je vivais aussi d’imaginaire, me risquant à la chute après avoir plané. Alors, cabossée, je me tournais vers l’art  pour reprendre  mon souffle.
 Mais je ne tombais pas toujours : il arrivait que, nourrissant mes  aventures existentielles, mes mirages de femme  encore et obstinément solidaire de l’enfant,  prennent la forme d’une réalité.
Et…ce 29 février, voilà qu’avec les années, au moment où je taillais les vimes, les effluves du passé m’enveloppaient à nouveau. Un sourire émouvant, fragile, à l’image de la vie, me ramenait jadis, musique feutrée d’un manège qui tourne au loin.
Et l’air était léger !
N.C

jeudi 1 mars 2012

Intermède F : Fantasmagorie



Alice ressentait en cet instant un vide douloureux. S’interrogeant, elle ne vit à ce vertige aucune raison précise : elle menait une existence heureuse, très heureuse même, dans sa vie intime comme dans ses liens sociaux. Trop heureuse ? Le bonheur était-il trop lisse, monotone ?  Une enfance difficile, marquée par la guerre,   l’avait-elle rendue inapte à la tranquillité ?  Avait-elle toujours besoin de résistances,  les petites se légitimant de la grande, de ce climat que René Char évoque comme un  trésor perdu ? Du reste, pouvait-il être là question de raison ?
Un éclair traversa  son ciel intérieur…  un éclair d’orage, une soudaine rébellion : elle voulait, dans l’instant, briser une épaisseur, se défaire d’un poids routinier,  utiliser sa matinée vacante  pour plonger dans un ailleurs
Elle regarda autour d’elle et vit une animalerie. Elle y observa un lapin blanc ; inquiété par sa silhouette devant la vitrine, il tourna plusieurs fois en rond puis, en quelques bonds rejoignit une petite niche au fond de la cage. Une  librairie, qu’elle n’avait jamais remarquée jouxtait l’animalerie  Elle franchit le seuil, se disant que les livres allaient lui offrir cette parenthèse dont elle avait besoin.

Dès qu’elle eut fait un pas au-delà de la porte dont le timbre tinta de façon insolite, entre cri d’oiseau et éclat de rire, elle croisa le regard de l’homme et ressentit  au plus intime comme une secousse électrique que son corps connaissait bien : l’éclatement  en plénitude du désir.
Il se produisit  une sorte de fascination réciproque : les yeux de l’homme et les siens se plurent, s’enlacèrent, s’étreignirent.
Les regards se quittant, se reprenant, disaient une craintive approche et, en même temps, un acquiescement amoureux la traversait de façon vibrante et fulgurante, en un éclair charnel.
Elle s’approcha des rayons, feuilleta fébrilement des ouvrages, s’accrochant à des titres connus : les Sonnets de Ronsard, et, sur un autre rayon, Le Livre de Sable, La Carte et le Territoire. Des clients passaient, interrogeaient, achetaient, payaient, repartaient.

Dans l’intervalle, elle regardait l’homme  puisant  le désir jusqu’à plus soif  au fond de ses yeux.
Elle s’imaginait contribuant avec lui à la vie de la librairie…Ils  prenaient contact avec des écrivains, faisaient des voyages, survolaient en ballon un réseau chevelu de fleuves d’un bleu si profond qu’improbable… Un bleu si bleu ! Les regards se croisaient, criaient  l’émotion, l’intensité heureuse et douloureuse  de la rencontre.
Tout à coup, les livres disparurent. Il n’y eut plus qu’un immense parquet pour la  musique intense d’Astor Piazzolla, une sorte de tango intime bouleversant Alice au plus profond de son corps. Dans les yeux de l’homme, elle  brûlait, puis se baignait, s’ébrouait, souffrait et puis riait. Elle reconnut cette indomptable part sauvage qui l’orientait  vers les cascades.

Le temps passa, des années entre dix heures et midi aujourd’hui… Et le moment fut là, maintenant, tout soudain,  d’endosser à nouveau ce manteau des heures  dont elle s’était défaite.
Il consulta sa montre et le temps mit fin au charme ; elle partit à reculons tandis que leurs regards se cherchaient une dernière fois et se quittaient embués d’adieu.

Dehors, Alice se sentit habitée d’une énergie qui, ces derniers jours, l’avait désertée.
Les contraintes se dissolvaient maintenant, redevenant jeu d’enfant, l’enfant retrouvé du début du monde.
 La joie était de retour : l’inattendu rayonnait sur le quotidien. La traversée qu’elle venait d’accomplir,  rendait à sa vie une couleur vive mais l’ombre du regret  s’étendait aussi progressivement, éteignait la jubilation.
Quand, trois jours après, elle refit le même trajet dans l’intention d’apercevoir la librairie, -juste un peu,  juste de loin, se raconta-t-elle !-, elle se perdit  Par quelles ruelles était-elle donc passée? Quel avait été son itinéraire ?  Elle éprouva un sentiment de déréalisation, presque d’effondrement. Elle se mit à errer, déambulant au hasard…

et  elle se retrouva devant l’animalerie. Le lapin blanc était toujours là et on aurait même dit qu’il avait grossi. Il ne s’effaroucha pas de sa présence ; il semblait l’observer curieusement, malicieusement,  plissant plusieurs fois museau  et moustaches. Alors, elle vit soudain ses yeux roses, et sa redingote rouge avec la montre à gousset ; c’était le lapin pressé que sa sœur, la petite Alice, avait suivi dans son terrier, et qu’elle cherchait encore en vain au réveil de sa sieste. « La fonction des lapins est de signifier l’absence du  pays des merveilles », bougonna-t-il en s’effaçant.  La cage était vide.

.Elle regarda à côté : là où se trouvaient  la librairie et l’amoureux, il n’y avait  plus aujourd’hui qu’une immense porte cochère ouvrant sur un  chantier, des grues, des parpaings, du verre brisé ; sur un éclat, elle put déchiffrer trois lettres : LIBR…Le reste de la vitre manquait.

Elle reprit son chemin, mi accablée, mi rieuse ; un sentiment d’autodérision l’envahit puis disparut,  la laissant tout à coup  très grave, très songeuse et en même temps prise d’une grande tendresse d’être-au-monde : rêvait-on la vie ou vivait-on un rêve ? Lui revint alors en mémoire cet extrait du Tchouang Tseu : Jadis Tchouang Tseu (alias Tchang Tcheou ) rêva qu’il était un papillon voltigeant satisfait de son sort et ignorant qu’il était Tcheou lui-même. Brusquement il s'éveilla et s'aperçut avec étonnement qu'il était Tcheou. Il ne sut plus si c'était Tcheou rêvant qu'il était un papillon, ou un papillon rêvant qu'il était Tcheou. C'est là ce qu'on appelle le changement des êtres. 

.
N.C.

-Oui, 1984 comme 1Q84 ont  la même formation originelle. Si tu ne croyais pas au monde et s’il n’y avait pas ton amour, tout ne serait que toc. Peu importe que l’on se trouve dans l’un ou l’autre de ces mondes, la ligne qui sépare la réalité de l’hypothèse n’est généralement pas visible pour les yeux. On ne la voit qu’avec le cœur.

Haruki Murakami
« 1Q84 »  2011



 Codicille à l’intention de « Gertrude » avec qui il fait bon débattre et sur le site de qui il fait bon se perdre (gertrude.over-blog.org) :
N’est-ce pas la petite fille« sommeillant » en chacune  (espérons qu’elle n’ait pas été supprimée),  qui, se réveillant, s’émerveille  jusqu’à prendre parfois les traits de celle que d’aucuns nomment la« midinette » ? Alors, en effet, elle enfourche son « petit vélo » et « pédale », pédale, pédale jusqu’à l’horizon.
Au retour, après avoir chancelé sur la terre ferme,  elle repique un somme en gardant un œil ouvert.  Le désastre ayant été côtoyé, il s’en est produit une transfiguration et les astres brillent à nouveau d’un éclat différent.
Mais ce n’est pas un trait spécifique féminin : n’est-ce pas le petit garçon qui « sommeille » en chacun, etc.
La langue, sur ce point, est particulièrement injuste avec les hommes n’ayant pas créé le mot : « midinet »…Peut-être parce qu’il ne faut pas que ça se sache…Chchchuttt !

dimanche 19 février 2012

Allegro ma non tropo



Quand le ciel s’est fendu…
ouvert à la plongée…
La mousse des nuages a proposé
l’élasticité
d’un sol où rebondir.
Les vagues…en longitude
des vents
ont essuyé les pleurs et le sang des défaites.
L’extermination
se renverse
en intermination
Paumes appelées
tendues vers
la multiplicité
digitale et vibrante
des formes et des sons...

noco

dimanche 5 février 2012

"Test Drive"(2005 )Avital Ronell avec Nietzsche, Husserl, Kafka...


Dans un ouvrage étonnant, à la fois par la nouveauté de la forme et la puissance du style, Avital Ronell projette sur notre époque un éclairage audacieux et  innovant en se penchant sur « La passion de l’épreuve » (sous- titre français)…Passion des preuves, d’épreuve…Voilà qui concerne le sujet humain depuis la plus haute Antiquité et gagne de façon exponentielle les domaines scientifiques cognitifs et subjectifs de la modernité.


Avital Ronell habite son écriture :

Elle n’hésite pas, en effet, à apparaître en tant  que matériau de son texte, en parlant  en première personne, mais aussi en seconde personne et autres. Ainsi  alternent tous les pronoms personnels dans une conjugaison du sujet, sa déclinaison en ses multiples formes.
Elle écrit tantôt en italiques quand sa pensée va, comme rêveusement,  tantôt en caractères droits quand elle se veut plus proche d’une conceptualisation ; mais même dans ce cas, sa présence vivante palpite à la source des phrases comme dans ce stupéfiant échange où elle s’imagine questionnée, mise à l’épreuve par Husserl, n’hésitant donc pas à créer un contact quasi charnel avec un écrivain du passé.
Pas de chapitres dans ce livre mais cinq  parties («  terrains d’essai », « procès en cours », « réussir l’épreuve », « ballon d’essai », « l’amour à l’épreuve ou : de la rupture ».)
A l’intérieur de ces paries, des sous-titres souvent numérotés : «  Essai numéro 1 »… « Prototype A »…ou prenant la forme d’un énoncé : « Les mille et un doutes »…
Cette complexité de la forme lui permet d’aller venir entre conceptualisation philosophique, style narratif pouvant faire penser au roman, confidence, approche des philosophes mais aussi des écrivains, voire des musiciens  (quand elle évoque le lien quasi transférentiel de Nietzsche avec  Wagner) et même de se livrer à une analyse très approfondie du köan en tant qu’épreuve à expérimenter dans la transmission du bouddhisme.
Cette étude apparaît donc comme un parcours divers,  déconcertant,  conduit avec beaucoup d’exigence et une rigueur que l’auteur verse au compte de son intimité structurale avec le Surmoi. Avital Ronell s’assujettit à l’épreuve.
   
Pulsion/passion

Le terme anglo-saxon « drive » renvoie tout autant à la pulsion, comme le « Trieb » germanique, qu’à la passion et la traduction du titre dans le sous-titre autorise le lien entre les deux termes, le second ajoutant au premier une nuance de souffrance ou tout au moins de difficulté consentie.
Cette pulsion /passion, même si elle apparaît dès l’Antiquité, semble bien être un trait dominant du sujet moderne. Que l’on n’attende pas d’Avital Ronell une position partisane : sa pensée est bien trop nuancée pour verser dans une posture idéologique. Elle aborde cette question par touches subtiles  évoquant l’intrication  des tourments et des effets structurants inhérents à l’épreuve  mais l’on sent bien que sa pente la dirige  vers une contestation des excès scientifiques ou sociaux liés au désir de mesurer une expérimentation ; n’oublions pas que son dernier ouvrage, « Lignes de front » est consacré à l’inévitable de la rébellion face aux hégémonies de notre époque.
 
Pulsion d’épreuve

Pulsion…Donc, chacun est concerné jusqu’à l’absurde. Dès l’Antiquité,  la pratique du  basanos est contestée par Aristote. Le  est une sorte de chevalet, instrument de torture que l’on utilisait  pour obtenir de l’esclave la « vérité » sous l’épreuve de la torture. Ce dernier était en effet considéré comme faisant partie du  maître mais davantage en contact avec la réalité. C’est pourquoi ses aveux étaient supposés devenir la preuve de la vérité.  On en retrouve un écho dans la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave.
A l’époque moderne, il semble que des injonctions intégrées aient pris en nous la place d’un maître  que nous projetons  éventuellement ou de façon conjoncturelle sur un autre.
 « Tu veux montrer que tu en es capable, Prouver  ton courage. Tu veux auditionner pour un rôle, faire une démonstration, engager une recherche en paternité. Tu es un androïde en fuite dont on examine le facteur humain. Tu es un athlète forcé de s’entraîner jusqu’à épuisement pour une compétition. Tu es un étudiant entrant à l’université ou faisant son droit, un officiel s’efforçant de sortir d’une institution, un suspect soumis à un interrogatoire musclé, un sportif se gonflant aux stéroïdes, une amante ayant un rapport sexuel à risques, un malade qui se sent mal mais ne sait pas de quoi il souffre. Peut-être aussi es-tu poussé par ce que Maurice Blanchot appelle l’épreuve de l’expérience ou bien tu n’en finis pas de te plier aux tests de loyauté de Nietzsche. »
Absurdité et/ou nécessité, en cette époque, de l’expérimentation ? Et dans quelles limites quand « le diable est la marque visible d’un appareil d’examen permanent, un des noms d’une opération qui engage radicalement ce qu’il subsiste du sujet » ?

 
La marque du diable

Pour mieux approcher cette marque, ce tourment du « test », Avital Ronell se  tourne préférentiellement vers les écrivains et en particulier Kafka dont les textes évoquent la proximité de l’épreuve et de la torture. L’angoissant et labyrinthique « Procès » en est un prototype mais aussi la parabole « Devant la loi » qui met en scène un homme attendant en vain toute sa vie devant une porte gardée par un portier. Il ne se passe rien et pourtant tout est dit : c’est le portier qui administre l’épreuve à l’homme dans le plus complet et interminable silence que seul, celui de la mort pourra interrompre. Torture aussi pour le « Serviteur » puisque son destin, s’opposant à sa fonction est de rester indéfiniment sans service ou pour Grégor, le narrateur de « La Métamorphose » qui doit bien prendre acte de sa mutation en une sorte de cafard et, comme dit Avital Ronell,  repartir de zéro « sur ses petites pattes »

« J’écris par nécessité philosophique » dit-elle…

et, ce faisant, Avital Ronell interroge les liens de la philosophie et de la science pour constater que ces deux là ont fini de s’aimer et que Husserl est le dernier enfant à souffrir de cette rupture. A sa suite, Heidegger, Bachelard ont  fait de la science objet épistémique et interrogé ses caractéristiques ainsi que  ses applications  techniques. Pour Avital Ronell, « la science nous émerveille » et elle en déduit qu’elle pourrait bien, à ce titre, nous aveugler.
« Nous avons tout à fait le droit de demander à la science si elle est en mesure de garantir des conditions permettant de penser la joie et les conditions de la vie (ces conditions n’ont pas à être définies de façon simple, régressive ou utopique, comme le sait toute personne passée par la psychanalyse.) A moins que la science ne puisse finalement promouvoir que la glaciation, la stérilisation, la froide emprise de la puissance technologique, alliée à la menace permanente de la destruction du monde, aux féroces privilèges de la richesse »
Des scientifiques se sont efforcés d’élaborer une philosophie de la science en dégageant de leur réflexion des concepts : ainsi, selon Popper, la falsifiabilité est le critère permettant d’établir le statut scientifique d’une théorie : falsifiabilité, testabilité, réfutabilité sont à prendre en compte plutôt que vérifiabilité. Cette observation apparaît, de la part de Popper,
comme résistance à un radicalisme scientifique : la science doit renoncer à sa prétention à l’immuabilité.
Pourtant, Popper s’irrite du poids des postulats linguistiques alors même qu’il ouvre sa « Logique de la découverte scientifique » par une citation du poète Novalis : « Les théories sont des filets ; seul, celui qui les lance pêchera ». Popper est donc partagé entre une recherche de pureté scientifique -à laquelle Einstein rétorquait : « je ne crois pas qu’il soit possible de concevoir un cas super pur »- et un mouvement vers une ouverture théorique via la poésie.
Ce recours à la poésie n’est pas sans lien avec la démarche freudienne ainsi que le fait remarquer la philosophe. Rappelons nous en effet, -c’ est un exemple parmi de nombreux autres-, que, ne parvenant pas à théoriser un au-delà du principe de plaisir, Freud se console- c’est son mot- par l’évocation du poète Rückert interprétant les Ecritures : « Boiter n’est pas pécher » 
D’ailleurs, si l’on voulait souscrire à la rigueur théorique de Popper, il faudrait constater que le test qui permet, selon lui, d’évaluer la réfutabilité n’est jamais soumis lui-même au test ni considéré sous l’angle d’un possible échec.
Rheinberger va plus loin dans son questionnement sur « l’objet scientifique ». Selon Avital Ronell « élargissant le champ de ce qui se met en travers du mouvement épistémologique, Rheinberger suggère que le langage lui-même  peut se présenter comme obstacle  à ce qui est en train d’être exprimé, limitant et contenant ce qui peut être découvert ou connu ». Le langage fait donc limite à un  "panscientisme" et  Rheinberger répond  aux conceptions dominantes de Popper pris, selon lui, dans une sévérité sémantique par une définition de la recherche expérimentale comme une « machine à produire du futur », un « jeu de piste », une « errance empirique ».
Selon Avital Ronell, « Implicitement, en peinant à montrer que la déstabilisation informe le concept même de « résultat », Rheinberger rejoint Derrida quant aux menaces inhérentes à la performativité ». Ce mouvement présente une analogie avec le cheminement de l’artiste qui œuvre dans l’obscurité, ne sachant si le filon qu’il a trouvé aujourd’hui ne sera pas épuisé demain.
Ce mouvement, elle le met aussi en lien avec le théorème de Gôdel démontrant l’incomplétude du symbolique et l’appliquant aux mathématiques.
L’expérimentation, l’épreuve ne peut être à coup sûr validée par une preuve ou un test et c’est même l’incomplétude de la preuve qui permet la progression et l’invention. Impossible donc d’obtenir une certitude de la preuve sauf à s’embarquer dans une attente vaine comme l’a indiqué Kafka ou à s’enfermer dans des systèmes clos  ainsi que le montrent des  philosophes comme Derrida ou des scientifiques comme Rheinberger  et Gödel.

La passion de la preuve et l’invalidation du témoignage

S’il est un domaine dans lequel s’inscrit cruellement l’impossibilité absolue de la preuve, c’est celui du témoignage. Qu’en est-il de la relation  de faits qui demandent à être crus « sur parole » ? Avital Ronell cite à ce propos Lyotard et son ouvrage « Le Différend »: « Un tort serait ceci, écrit-il, un dommage accompagné de la perte des moyens de faire la preuve de ce dommage ». L’impossibilité de prouver peut entraîner de la part de l’ « examinateur » une accusation de simulation qui n’est pas blessante seulement parce qu’elle provient d’un espace hostile, interlocuteur ou institution. La souffrance relève « d’un autre type d’inquiétude », écrit-elle. « Le persécuteur sans foi n’est pas le seul qui essaie de réduire une réalité inassimilable à une question de testabilité. Vous-même, en victime déchirée ne pouvez croire que cela vous arrive. A vous. Le langage vous fait défaut. »
Ceux d’entre nous qui osent affirmer des réalités existentielles sans être en mesure de les valider selon les lois du discours cognitif, sont ainsi relégués dans des marges et dans l’angoisse.  Leur « expérience » est alors considérée comme « hors de propos » et annulée, éliminée comme un vieux  tissu.
Nous avons un exemple de ce rejet dans ce que vécut Ian Karski qui ne put faire entendre aux autorités américaines la réalité du ghetto de Varsovie. Yannick Haenel  lui a prêté sa voix dans le roman qu’il lui a consacré, nous faisant participer à cette douleur blanche de n’être pas entendu. C’est dans cette douleur blanche que les révisionnistes et négationnistes de tout poil  voudraient à nouveau enfermer les témoins de la déportation et des chambres à gaz.
Dans ce dernier cas, les preuves sont à disposition et permettent de confondre une attitude de déni. Mais dans d’autres cas, l’incrédulité est persécutrice : elle provoque une terreur en ne permettant pas de raconter l’horreur et de passer à autre chose.
A défaut, il ne reste que ce que Lyotard nomme un sentiment de panique, d’effroi et ici, la philosophie doit être convoquée. Elle doit se défaire de sa tendance à catégoriser, se laisser gagner par le sentiment de l’endommagé, c’est à dire par de nouvelles inconsistances et trouver « un lien, une phrase, un support » La philosophie, à l’instar de la psychanalyse, quand elle y parvient, doit permettre que s’expriment les laissés pour compte des régimes cognitifs. Lyotard exprime le souhait que l’on aille au plus près des ravages de l’impossible, des assauts de l’horreur.
Nous ne sommes pas loin, ici, de la théorisation du Réel, autre nom de l’impossible selon Lacan.

Se faire mettre à l’épreuve dans un désir éthique


Si la quête de preuves peut mener un individu a quia, lui rendre impossible l’expression de sa subjectivité, il n’en reste pas moins que la nécessité de l’épreuve a, par ailleurs partie liée avec la transmission. Avital Ronell fait du koän une sorte de prototype de cette réalité. Il y a, dans cette pratique, un maître qui pose à un disciple une question éprouvante, généralement paradoxale, son koän. Le maître n’est pas celui du basanos et ses traits ne sont pas non plus ceux de Socrate dans cette expérience  zen.
 « Les pratiques orientales, écrit Avital Ronell, y compris celles des arts martiaux, évitent d’effacer totalement l’épreuve ; elles se gardent de simplement s’opposer à sa version occidentale. En un sens, l’épreuve se fait encore plus envahissante car elle ne peut jamais être satisfaite par une réponse conclusive ou définitive à l’exploration testée ».
Cette transmission n’a donc rien de ce que l’on entend traditionnellement par l’enseignement d’un savoir. Peut-on encore parler de « pédagogie » ? Ce sera alors dans un sens très particulier.  La question proposée par le maître peut rester ouverte des années durant et mettre à l’épreuve le maître comme son disciple avant que surgisse un éclair. L’illustration d’une telle expérimentation est donnée par l’histoire du moine qui échouait à résoudre son koän parce que la réponse qu’il rapportait à son maître avait été plusieurs fois contestée par ce dernier.  il s’en alla très loin et très longtemps ; arrivé devant un mur, il étudia neuf ans la question ; l’illumination lui vint et le maître accueillit sa réponse ; un second koän le remit en chemin quinze ans durant. ; le voyage est solitaire  mais nécessite l’intervention d’un autre, celui qui sert de limite ; sa place ne peut-être dérobée-nous sommes loin du parricide, caution de la transmission en occident-. ; la position assise du maître indique que quelque chose est là, qui se tient en dehors du sujet, de l’être, de la pensée…Quelque chose ? Un vide ? Un rien ? A tout le moins, une vacuité, une  ouverture passive  au terme d’un processus en trois temps : « concentration, saturation, explosion » ; la douleur, organique et psychique, est au  rendez-vous. Le risque de l’effondrement est pris et parfois l’épreuve du koän tourne mal ; mais si cette pratique porte ses fruits, aucune certitude ne pourra désormais être envisagée, aucune affirmation catégorique ne trouvera à s’inscrire ni aucune sorte de foi aveugle et ravageuse.

Un fil tiré entre  koän et psychanalyse

 Avital Ronell, évoque souvent la psychanalyse, aussi bien dans des aspects théoriques que dans d’autres, plus intimes  et  l’on  peut se dire que, rapprochant l’épreuve d’une cure et celle du koän, elle métaphorise l’une par l’autre.
D’ailleurs, la marche théorique de Freud, lorsqu’elle se fait hésitante, lorsqu’il donne la parole à un contradicteur supposé, qu’il énonce de possibles objections, qu’il rebrousse chemin n’a-t-elle pas quelque peu à voir avec l’expérimentation du koän ? Bien sûr, l’affirmation parfois catégorique, sous couvert de scientificité contredit ce flottement. Mais Freud sait aussi faire travailler le négatif  manifestant alors une humilité qui vient tempérer sa pente autoritaire. Comme Popper, il teste ainsi sa pensée pour en vérifier la « falsifiabilité » en tant que garantie d’une ouverture. Sa démarche se fait alors hésitante et il lui arrive d’abandonner son objectif en chemin. Avital Ronell donne l’exemple de son essai « Deuil et Mélancolie ». Cherchant à préciser la nature de la mélancolie, Freud avertit d’emblée le lecteur que son analyse repose sur une hypothèse qu’il n’y a pas lieu de tenir comme avérée ; donc « en tant que texte qui ne peut avoir ni prise ni emprise, écrit Avital Ronell, [l’essai] se présente comme un procès scientifique sans finalité. L’essai fait son propre deuil ». Faire le deuil de ses essais, est l’une des caractéristiques du koän, expérimentation qui engage toute la vie du disciple tandis que pour Freud, cette démarche  est dictée par un souci d’intégrité intellectuelle. L’analogie reste donc lointaine, et partielle même si la recherche freudienne et l’épreuve se font parfois écho. Mais le koän, à la différence du parcours freudien, n’est pas la quête d’une  preuve. 
Par contre, l’épreuve d’une cure, si un (e) analyste et un(e) analysant(e) restent ancrés dans l’éthique, apparaît comme très voisine de celle du köan.

Se mettre à l’épreuve en « gardant » l’image d’un autre :

C’est sous cet angle que Avital Ronell présente dans la dernière partie de son ouvrage la relation passionnelle qui orienta Nietzsche vers Wagner .Elle rappelle  que l’obsession de  l’épreuve est liée chez Nietzsche au lieu de l’épreuve, puis indique que Nietzsche se définit lui-même comme un tel lieu . Elle utilise  l’outil d’analyse qu’elle a elle-même créé, le concept de « rescindabilité » pour indiquer une idée de faille qui n'implique pas un effacement. Ce concept permet d’approcher le lien de Nietzsche et de Wagner : « On peut dire que Nietzsche « tombe » pour Wagner. Qu’il tombe. Et même follement. Mais pour citer Hölderlin, il tombe vers le haut (‘’  Man kann auch in der Höhe fallen ‘’)  C’est la chute que le langage nous fait associer à l’amour »
La rescindabilité en ce cas comme dans d’autres ne se réduit pas au rejet pur et simple, « Quelque chose est rescindé, annulé dans un geste décisif tout en restant manifestement en vie »
Nietzsche aimait Wagner passionnément mais ce qui l’a conduit à la rupture, mouvement dicté par l’éthique, c’est de voir en Wagner une sorte double, « un portrait de lui-même en malade, en acteur hystérique, en histrion, en signe coïncidant des temps »
C’est qu’en Wagner, la disposition dionysiaque submerge la scène. Et Nietzsche se veut figure de résistance à cette complaisance qui, selon lui, inscrirait l’œuvre du musicien dans une atmosphère purement maternelle d'engloutissement..
Pourtant, il n’en finira jamais avec cet autre dont il ressuscite constamment l’image en lui-même se faisant donc, sa vie durant  le lieu de cette épreuve. C’est ce qui lui dictera son ouvrage « Le Cas Wagner » avec un post-scriptum : «  Ce que Wagner nous coûte » et le texte répète cinq fois en ritournelle : « S’attacher à Wagner, cela se paie cher » C’est que Nietzsche tente de réaliser en lui cette épreuve : « s’exposer à la fin sans jamais accomplir cette fin ».
C’est ce qui débouche sur  une conception très raffinée de la fidélité conçue comme une épreuve : la vraie fidélité doit en même temps qu’elle attache, être révoquée. Mais comment ? C’est le secret que Nietzsche a percé dans les drames musicaux de Wagner : la « fidélité essentielle, écrit Avital Ronell, n’a pas de dehors ; la voie de sortie est ‘’dedans ‘’  ».
L’épreuve  de cette fidélité- là, celle qui s'accomplit au-dedans, Nietzsche aura eu besoin pour la mener à son terme que se « garde » en lui  l’image de Wagner, ce qui le conduira dans «  Humain trop humain » à l’affirmation de la liberté :
«  Un esprit appelé à porter un jour le type de « l’esprit libre » à son point partait de maturation et de succulence, on peut supposer que l’événement capital en a été un grand affranchissement avant lequel  il n’était qu’un esprit d’autant plus asservi, et apparemment enchaîné pour toujours à son coin et à son pilier »
A plusieurs reprises Avital Ronell remercie Nietzsche et appelle à le remercier de transmettre en tant que principe de vie cet affranchissement apte à s’affranchir de lui-même.
Dès les premières lignes de cette dernière partie, elle avait exprimé à quel point l’histoire de Nietzsche et Wagner la concernait :
« Imaginons que je sois amoureuse. […[ Je suis amoureuse, je suis donc trahie, et l’autre est mon destin.[…] Je suis amoureusement éprise d’un objet. Démobilisée. Nietzsche, le loser solitaire, a fait  durer une histoire qui me prend encore par surprise »

Avital Ronell à l’épreuve de  Husserl

 
Cette nécessité , pour elle, de garder l’autre pour s’en affranchir, on la voit la mettre en application quand de façon très singulière, elle élabore une fiction en faisant parler Husserl à la première personne. Le philosophe est présenté en train d’élaborer  une sorte de bilan qui ressemble à un extrait de journal intime. Il est supposé interroger  son œuvre, sa vie et ses relations avec ses élèves, en particulier  Heidegger :

« Le petit Heidegger et le petit Jaspers avec leurs percées pop et leur appropriation du mot  "phénoménologie" !  J’ai eu beaucoup de peine le jour où Martin, quand il apprit que ma judéité n’était plus à la mode, a fait retirer la dédicace qu’il m’avait consacrée dans Etre et Temps »
 Les passages les plus singuliers sont ceux où Avital Ronell  évoque Husserl s’adressant à elle et la nommant par son prénom, dans une apostrophe intime. C’est qu’un lien avec un écrivain du passé qui fut un initiateur est aussi un amour. Husserl est donc supposé répondre à Avital Ronell qu’il a déçue. Elle avait écrit, en effet,  évoquant cette déception dès les premières pages de son ouvrage :
« Husserl s’arrête tout d’un coup au moment où la question de l’épreuve fait irruption dans sa réflexion sur la science ; dans «  La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale », il s’efforce d’éviter Nietzsche, manque le heurter, mais le laisse finalement indemne. Nietzsche, de son côté introduit le tournant expérimental dans l’un de ses livres peut-être les plus personnels Le Gai Savoir »
Et Avital , dans la partie qu’elle lui consacre,« entend » les réponses d’Husserl qui objecte à son 

« scepticisme fiévreux », sa « négativité excessive » ; plus loin, il est supposé déplorer une injustice : 
"En fait, même si elle ne l’avoue pas, du moins pas assez à mon goût, j’ai l’impression qu’elle me doit beaucoup" , et plus loin encore, dans un mouvement  de dépit : «  Mais Non, il lui a fallu se tourner vers Nietzsche. Tous ces enfants se précipitent vers l’irrationnel. »
Avital Ronell va même jusqu’à s’imaginer mise en question (à la question ?) par Husserl  à qui elle fait dire «  je n’ai pas besoin qu’on me protège, elle devrait plutôt se faire du souci pour elle, dormir un peu et mettre de l’ordre dans sa vie […] Je vois qu’à un certain niveau, elle n’accepte pas le passé, il s’insinue en elle et ces intrusions quotidiennes la laissent épuisée, au milieu d’une mer d’angoisse »
Une mise à l’épreuve par Husserl dont Avital Ronell s explique lors d’un entretien réalisé sur France Culture. Je fais semblant d’être Husserl, dit-elle et le fais  m’humilier, me reprocher ce que je n’ai éventuellement pas bien compris.
Dans le même entretien, elle évoque aussi sa réponse incontournable à l’appel de l’autre : ainsi, quand devant Derrida, elle s’évoquait comme littéraire, il rétorqua en disant qu’elle était une philosophe de choc. Ce fut pour elle comme un baptême violent et il fallut qu’elle s’efforce de correspondre à cette nomination.
Lors du même entretien, elle évoque les exigences de son surmoi et combien il la tourmente.
Comment rester insensible à cette révélation ?  L’attachement au modèle nietzschéen  gouverne  les relations d’Avital Ronell aux autres, écrivains morts ou amis vivants. Mais si, selon Nietzsche, la fidélité doit s'accomplir en se résolvant au- dedans plutôt qu’au-dehors pour que l’on puisse accéder à la liberté, serait-il, pour autant inévitable de tant en souffrir ? Garder l’autre en soi, nécessite-t-il de  ressentir indéfiniment la douleur de blessures qui resteraient ouvertes ? Ne serait-ce pas une autre forme d’assujettissement, de piège tendu par une histoire, un destin  qui s’éterniserait?

Alors quid in fine de cette pulsion/ passion de l’épreuve ?


Avital Ronell  explore le socle subjectif et théorique sur lequel se fonde l’épreuve. Elle montre la beauté, l’exigence, la noblesse de l’expérimentation en tant que gouvernail de vie et de pensée ; mais elle en souligne les limites  ainsi que l’énonce un chroniqueur du Magazine littéraire dans un article écrit à son sujet :
«  L’épreuve de nos pensées, de nos hypothèses scientifiques ou de nos amours, se nourrit précisément de ne pouvoir jamais se satisfaire, parce qu’elle vise surtout à "conjurer"  Pourtant, l’épreuve implique également une certaine tolérance du risque. D’où la nécessité de la "contrôler". »
 Mais cette nécessité de peser, mesurer nos expériences dans un souci de progression devient caricaturale, desséchante et déshumanisante dans la folle prétention à  une évaluation permanente qui se fait, à notre époque, de plus en plus complice des nécessités économiques de turnover imposé ou de management par le stress.
Avital Ronell nous conduit donc à percevoir cette ubiquité de l'expérimentation déjà évoquée par Nietzsche comme une caractéristique de l’époque moderne car la noblesse de nos quêtes peut se retourner perversement  en pulsion/ persécution du test, ce qu’un ouvrage collectif « La Folie Evaluation » dénonce, nouveau visage de ce dieu obscur auquel nous faisons passivement allégeance. Dans cette soumission, la priorité est donnée à la mesure du résultat sur la noblesse de l’expérience, avec les ravages que l’on voit dans le monde du travail : l’importance excessive des dossiers et grilles d’évaluation et de comptabilisation, l’exigence de résultats formatés au détriment de la singularité de chacun dans son lien au travail.
A ce propos, Jean-Claude Maleval dans « La Folie Evaluation » écrit : « Il y a dans la « culture de l’évaluation » le désir d’imposer des normes, d’humilier l’autre, de le faire céder sur son être » tandis que dans un autre article du même ouvrage, Marie-Jean Sauret précise que cet « homme calculable » que l’on voudrait mesurer scientifiquement est né avec les Lumières et il précise qu’"  il n’est pas scientifique d’étudier la singularité par des moyens qui l’effacent. Il ne peut s’agir que de fausse science."
Sans doute serait-il utile,  pour penser plus avant, de s’appuyer sur  la considération kantienne selon laquelle, dans le domaine des fins tout a, «ou bien un prix ou bien une dignité »  Cette dignité, dans la question qui nous occupe  est du côté de la singularité et non d’une appréciation quantitative.
La passion/ pulsion d’expérience devrait, pour ne pas nous submerger, se limiter à un exercice de soi dans nos recherches de vie et de théorie. Devenue obsession, cette passion se dévoie en tombant dans une utilisation démesurée de la mesure, .de la preuve, renversement pervers qui sert bien  les intérêts du « Divin Marché » tel que le nomme dans une heureuse formule le philosophe Dany-Robert Dufour. On a alors tourné radicalement le dos à la dignité.
L’expérimentation apparaît donc comme un pharmakon  au sens grec, à la fois remède et poison dans la conduite de nos vies. Sans doute faudrait-il prendre en compte les deux directions suggérées par la sémantique et distinguer dans  la passion  d’expérimenter une valeur d’expérience de vie s'opposant à une pente obsessionnelle qui incline à mesurer, à tester, pour valider ce qui  ne peut qu’échapper à toute tentative de validation.

N.C.




dimanche 22 janvier 2012

Garance


Sa voix rouge garance a passé par vos lèvres
glissant sur la garenne,
outrepassant mes rêves
a allumé des ciels,
d’ambre s’est rembrunie,
Ombre s’est dérobée…
Lorsque tout s’est éteint, entendiez-vous jadis
vos sanglots d’enfant triste dans la nuit  orpheline?

noco



dimanche 15 janvier 2012

Annonce

Les N° 16 et 17 de "Temps Marranes" sont en ligne.
Bonne lecture. N.C.

lundi 9 janvier 2012

Derrida "La bête et le souverain" Approche de la leçon inaugurale du séminaire



Loup y es-tu?




Conjonction/disjonction : la "différance" sexuelle


Dès le titre « La Bête et le Souverain » le jeu des articles définis indique une différence ; et Derrida précise qu’elle  renvoie dans l’inconscient de chacun, comme dans le registre de la langue, à celle des sexes.
Tantôt duo, tantôt duel, ce qui lie « le » et « la » est de l’ordre de la scène ; alliance et/ou combat, ce vis-à-vis évoque la méthode derridienne de la déconstruction : s’approprier en se séparant ; conjonction/disjonction.
C’est ce qui se produit dans tous les couples : d’amants, d’amis, de maîtres et disciples et/ou esclaves, de textes et lecteurs. La bête et le souverain ne font pas exception et c’est ce que s’attachera à démontrer tout du long ce séminaire, posant les questions ouvertes par les concepts de pouvoir et de droit, de justice et d’abus, de transgression et de loi.


A pas de loup et à pas de colombe
   
Une première scène est d’abord poétiquement et allusivement évoquée sous la forme d’une question :
«  -Quelle scène ?
Nous l’allons montrer tout à l’heure. »

Voilà qui fait surgir une fable mais sans la nommer précisément. C’est que, dans un mouvement feutré, l’auteur identifie son séminaire au loup de la fable. Car il « avance à pas de loup » écrit-il.
L’expression laisse entendre la prise et la surprise d’une proie ignorante de ce qui l’attend. S’agit-il ici d’un public à séduire, d’une pensée à saisir ? Des deux sans doute et l’auteur nous tient en haleine.
Dans une sorte de bestiaire poétique, évoquant la parole qui va à pas de loup, il l’oppose à celle appelée par Nietzsche dans Zarathoustra et qui évolue à « pas de colombe », s’adressant à « moi », lecteur, lectrice « à l’heure du plus suprême silence »
Le pas de colombe ne s’entend pas plus que celui du loup mais il annonce la paix alors que l’autre va vers une capture guerrière.
La scène, duel et/ou duo, c’est selon et c’est ainsi que progressera le séminaire.


Loup, n’y es-tu pas ?


Après nous avoir portés à la rencontre du loup dans plusieurs expressions idiomatiques,  « entre chien et loup », « hurler avec les loups » et d’autres encore, liées selon les époques et les lieux à des cultures, des histoires, des mythes, Derrida précise les raisons de son choix : dans « à pas de loup », le loup n’y est pas tout à fait : l’ambiguïté du « pas », mouvement et/ou négation renforce l’impression de ruse : il y est comme s’il n’y était pas, dans ce pas. Il avance clandestinement. Il n’est pas encore là comme le thème du séminaire, puisque « nous l’allons montrer tout à l’heure ».Quelque chose s’annonce mais n’est pas encore là.
Et l’auteur évoque alors le loup comme masque dissimulant le visage,  le plus souvent celui des femmes, dit-il, dans des bals déguisés.
Nous voici donc avec  une « femme au loup » et de nouveau dans l’énoncé de la différence sexuelle puisque l’auteur fait, dans ce passage cohabiter  cette femme masquée avec le loup, celui dont on voit la queue quand on en parle, bien masculin celui-là et qui va à pas de velours, à pas dissimulés. Ce pas du loup  avance, insensiblement, en toute insensibilité à la souffrance à venir de sa future proie et cette cruauté « aura raison de tout »
Le mot « raison » fait surgir la bête, quasi souverainement :
« La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l’allons montrer tout à l’heure ».

La voici apparaître dans la Fable « Le loup et l’agneau » de La Fontaine. Avec ce loup fabuleux, vient le règne de la cruauté et le questionnement sur cette « raison du plus fort ».


Zoo-théologie et zoo-politique


L’histoire ne cesse de dessiner des images d’hommes-loups ou de dieux- loups en même temps qu’elle raconte le sexuel, le politique, mettant en question l’Etat, la loi, la guerre et la paix, le terrorisme…
A l’origine de Rome, à l’origine de la cité, une louve, celle qui allaita Romulus et Remus, une prostituée peut-être,  à laquelle s’associent à la fois des images de sexualité et de fécondité. Et au panthéon des mythologies et des légendes, des dieux guerriers comme Wotan, le dieu germain dont l’essence même est la souveraineté : il siège entre deux loups, insignes de sa majesté. Lui-même peut à volonté se métamorphoser en animal sauvage, oiseau, poisson serpent.
Un possible devenir-animal de l’homme ?  Entre l’homme et la bête la frontière est poreuse et Derrida y revient à plusieurs reprises, en particulier, quand il cite l’ouvrage de Plutarque « que les bêtes usent de raison »  publié par Elisabeth de Fontenay  dans « Trois Traités pour les animaux ».
Il y est souvent question de l’analogie et des passages entre l’homme et l’animal. C’est la magicienne Circé qui métaphorise ce pouvoir de métamorphose :
« Il me semble, Circé, que j’ai bien compris cela et l’ai bien imprimé en ma mémoire. Mais j’aimerais volontiers savoir s’il n’y a point quelques Grecs entre eux que tu as transformés en loups et en lions »
La suite fait l’éloge d’une sorte de grandeur des animaux qui savent se retourner contre leurs ennemis « avec  une naïve magnanimité,
sans qu’aucune loi ne les y appelle » (Derrida souligne).

Cette porosité de la frontière animalité/humanité, l’auteur la met dans un autre passage en lien avec le flou de la distinction entre nature et culture, montrant  que le tabou de l’inceste censé dessiner la séparation, comporte une part d’indécision : il y a un évitement de l’inceste dans certaines sociétés de singes, et l’auteur  souligne au passage la fragilité de la différence entre interdit et évitement ; on peut noter d’autre part une sorte d’inévitable de l’inceste dans les sociétés dites humaines, si l’on va y voir de près, là même où l’inceste paraît interdit. Et il est vrai que l’inceste est au fondement du désir.
Alors se pose la question de la loi. Quelle loi dans les sociétés animales ? Quelles en seraient les intersections avec la loi dans les sociétés humaines ?


La raison, la force le droit


 A propos de l’articulation force/justice l’auteur en appelle à une pensée de Pascal : « justice, force. Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique… »
Il défriche ce point longuement questionnant la force et/ou la tyrannie dans toute une partie de cette leçon inaugurale consacrée à Rousseau.
L’on sait que selon la formule de Plaute : « Quand on ne le connaît pas, l’homme n’est pas un homme mais un loup pour l’homme » C’est sur cette formule que Hobbes édifie sa conception du Léviathan : le monstre biblique devenu métaphore de la nécessité  d’un Etat fort pour protéger les hommes contre leurs instincts agressifs.
Rousseau argumente contre ce point de vue dans « Le contrat social » ;
Le titre du chapitre II fait écho à la fable de La Fontaine puisqu’il s’intitule : « Du droit du plus fort ».  Rousseau s’oppose aux théoriciens qui réduisent le citoyen à la bête et la communauté humaine à du bétail. Se référant à Hobbes, Rousseau écrit : « Ainsi voilà l’espèce humaine divisée en troupeaux de bétail dont chacun a son chef qui le garde pour le dévorer ». Le loup n’est pas loin et la fonction du loup-tyran, sa fonction de gardien a pour but la dévoration  (« pour le dévorer »). « Bétail » désigne une animalité destinée à être exploitée, en tant qu’instrument ou nourriture. Cette image, métaphore, du chef gardant son peuple « pour le dévorer », saisit le lecteur tant elle résonne si l’on regarde vers des dynasties arabes qui occupent, depuis quelques mois, le devant de la scène mondiale ; mais aussi quand on pense à la férocité de la spéculation à laquelle se soumettent les états européens.
Rousseau évoque aussi d’autre part, une analogie faite par Caligula : les rois seraient des dieux et les peuples des bêtes. Ce raisonnement est celui d’un chef  et son affirmation désigne donc la place qu’il s’octroie dans cette analogie animalière.
Rousseau poursuit : «  Le raisonnement de Caligula revient à celui de Hobbes et de Grotius. Aristote avant eux tous, avoit aussi dit que les hommes ne sont  point naturellement égaux, mais que les uns naissent pour l’esclavage et les autres pour la domination.[…]Tout homme né dans l’esclavage, naît pour l’esclavage, rien n’est plus certain. Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu’au désir d’en sortir. (je souligne) Ils aiment leur servitude comme les compagnons d’Ulysse aimoient  leur abrutissement ».
Voilà  qui vient prolonger le  thème de la « servitude volontaire » selon La Boétie en introduisant une considération supplémentaire : certes, s’il y a servitude, c’est que l’esclave ne se rebelle pas mais alors que La Boétie y pointe le désir de demeurer assujetti, Rousseau, avec le terme d’ « abrutissement » souligne que la tyrannie  provoque (veut provoquer ?) une impuissance à penser ; fascination, selon La Boétie,  abêtissement selon Rousseau.
On peut déduire de cette approche de Rousseau, que, pour ce dernier, la « raison du plus fort », l’emportant en fait, ne l’emporte pas en droit, sauf dans une justification sophistique suspecte, voire perverse, émanant de ceux qui dominent   Ne peut-on aller jusqu’à penser que, selon lui, Hobbes a maquillé  le fait en droit ?
Derrida, quant à lui, se propose de défricher et labourer le territoire de cette analogie homme/bête et de l’étendre jusqu’à souverain/bête. Dans ce mouvement de «déconstruction » il observe la réversibilité de l’analogie : il s’agit de reconnaître au-delà de l’affirmation selon laquelle l’homme politique est encore un animal, le fait que l’animal est déjà politique ainsi que le montre le raffinement de certaines sociétés animales. Il s’agit par là même de déconstruire la distinction, naïve selon lui, entre culture et nature.
Peut-on aller jusqu’à penser une culture animale finalement proche parfois, de la nature humaine ?
La question de la loi (animale/humaine) se pose une nouvelle fois : un souverain a le pouvoir de légiférer mais aussi de suspendre la loi ; et dans un mouvement qui le situe au-dessus de la loi, donc hors la loi, il se peut bien qu’il rejoigne la bête.la plus brutale. « En se partageant ce commun être-hors- la -loi, la bête, le criminel et le souverain se ressemblent de façon troublante »…De quoi nous interroger sur le comportement des puissants dans les sociétés contemporaines. Que ne se permettent-ils pas ?


Marges sauvages de la souveraineté


Evoquant  le surnom de Mustafa Kemal, Atatürk, c'est-à-dire « Père des Turcs », Derrida rappelle qu’il était aussi appelé le  « le loup gris »  en mémoire de l’ancêtre mythique de Gengis Khan « le loup bleu ».
Voilà qui évoque l’atmosphère de « Totem et Tabou » et Derrida, dans une analyse  quasi psychanalytique, parle de fascination hypnotique, d’hallucination, d’étrangeté qui nous fait percevoir, comme dessinée  aux rayons  X sous les traits du souverain la gueule de la bête  et réciproquement, sous cette gueule, la face du souverain. Nous voilà, écrit-il « en proie à une hantise ou plutôt au spectacle d’une spectralité.. »Et, plus loin : « La bête et le souverain […] La bête est le souverain »
Derrida interroge ensuite la formule « Etats voyous ». L’origine de cette formulation est « rogues states ».  Elle  désigne les Etat qui se conduisent  bestialement en délinquants, criminels, violeurs, ne respectant pas le droit, pas même un droit de la guerre puisqu’ils pratiquent le terrorisme international.
Mais cette accusation est ambiguë et réversible ; par exemple, les Etats-Unis, auxquels cette définition est familière, peuvent être accusés à leur tour d’avoir violé régulièrement  les décisions de l’ONU et pratiqué un terrorisme d’Etat. On peut  en particulier faire un lien entre Bush avec celui qu’il surnommait « la bête de Bagdad »


Artifice, monstruosité et politique :


L’Etat est là, selon Hobbes pour museler la bête agressive dans l’homme. Hobbes, pour métaphoriser ce pouvoir et cette puissance de l’Etat, emprunte au livre de Job dans la « Genèse » la figure d’un monstre aquatique, le Léviathan, dont il fait le titre de son ouvrage  et dont il souligne l’aspect artificiel : «  L’art va plus loin en imitant l’œuvre raisonnable et la plus excellente de la nature : l’homme. C’est l’art en effet qui crée ce grand LEVIATHAN appelé REPUBLIQUE ou ETAT, qui n’est autre chose qu’un homme artificiel quoique de stature et de force plus grandes que celles de l’homme naturel, pour la défense et la protection duquel il a été conçu » (Hobbes : « Léviathan » 1651)
Ce Léviathan est donc produit comme Pouvoir dans ce que l’on pourrait considérer comme une sorte de sur-naturalité en opposition avec un état de nature. Pouvoir et Etat sont ici rabattus l’un sur l’autre et la légitimité de cet amalgame sera mise en doute plus loin.
L’animalité du Léviathan apparaît  comme celle d’un monstre, ici une sorte d’animal prothétique,  puisqu’ « artificiel » mais nécessaire, selon Hobbes, pour protéger l’homme naturel de ses instincts d’agression.
Derrida, dans sa lecture déconstructive en déduit, au-delà de ce qu’écrit Hobbes, qu’en tant qu’artefact, et donc, hors du champ naturel, cette figure est historique et  donc dé-constructible.
Plus loin, Derrida évoque cette « prothèse gigantesque destinée à amplifier, en l’objectivant hors de l’homme naturel, le pouvoir du vivant, de l’homme vivant qu’elle protège, qu’elle sert, mais comme une machine morte, voire une machine de mort, une machine qui n’est que le masque du vivant ».
Et Derrida indique que le  système politique de Hobbes serait inconcevable sans cette « prothétatique » (à la fois zoologiste, biologiste et techno-mécaniste) de la souveraineté.  Sur cette prothèse se fonde selon Hobbes le droit des hommes sur les bêtes, le droit du père sur les enfants etc.…
Une configuration hiérarchique se dessine donc : au sommet le roi, l’homme, le mari  le père : au-dessous, à son service, l’esclave, la bête, la femme, l’enfant.
Peut-on alors penser, en lisant Derrida lecteur de Hobbes, que la raison du plus fort serait devenue un droit selon Hobbes,  et que l’artifice du Léviathan serait un moyen de  justifier la force par le droit, sous la forme d’ un monstrueux artifice en quelque sorte.  Des théoriciens prolongent  la pensée de Hobbes ; Schmitt, en particulier, apparaît comme l’un de ces fils spirituels. Pour Schmitt, en effet, la souveraineté étatique est absolue ou n’est pas. Schmitt  voit dans la mise à mort le sens de « l’originarité ontologique […] La vie humaine est un combat (« Kampf ») et chaque homme est un combattant (Kämpfer). »
Chaque être humain, donc, selon lui, vivrait en vue de la mort ou de la mise à mort.
Schmitt fonde le droit de la guerre sur une critique du pacifisme et donc sur  « La raison du plus fort ». Et, en toute logique avec lui-même, il fonde le politique sur la figure de l’ennemi, à l’inverse de Derrida qui le fonde sur l’amitié.


L’humanimalité  dans l’œuvre de Freud : une question en suspens


Freud, pour sa part, dans « La question de l’analyse profane » montre que l’animal dévorateur dans les contes et les fables fait référence au père et il  apparaît aussi dans « Malaise dans la culture », comme un dieu prothétique, métamorphose liée à la technique et à sa maîtrise sur la nature. Voilà qui est tout proche de la pensée de Hobbes.
L’image du Léviathan n’est donc pas loin, ni l’idée de la cruauté inhérente à la culture et aux machines de mort qu’elle produit.
Dans une analogie entre Etats animaux et Etats humains, Freud reconnaît une plus grande stabilité aux premiers ; mais dit-il, l’homme n’y serait pas heureux.
Il se pourrait, et Freud laisse cette hypothèse en suspens, que pour l’homme, la forme prise par la libido chez l’homme originaire  ait provoqué une relance des pulsions de mort : « Chez l’homme originaire, il se peut qu’une nouvelle avancée de la libido ait attisé une rébellion renouvelée de la pulsion de destruction »  Il ajoute qu’à cette question,  « il n’y a pas  encore de réponse »
Le « pas encore » pourrait laisser entendre que …un jour…peut-être…
Pouvons- nous garder en nous un espoir. Il le faut, certes, pour continuer à vivre mais la période actuelle, dans les fumées de Fukushima et les déchaînements de violence, les combats fratricides de citoyens se soulevant les uns contre les autres, l’avidité et les exactions de souverains  bestialement déchaînés  ou de responsables politiques abusant de leurs privilèges, la méfiance qui fait se fermer les frontières au détriment de toute hospitalité, et la tyrannie du « divin Marché », selon l’heureuse formule du philosophe R.D.Dufour, dessine plutôt les contours d’une époque illustrant les théories de Hobbes ou de Schmitt.
L’espoir que sous-entend le « pas encore » de Freud se formule à nouveau dans les dernières lignes-  que n’évoque pas Derrida – de  « Malaise dans la culture » : « La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et  d’auto-anéantissement »
« Développement culturel »« Se rendre maître »…Nous  nous rapprochons du vocabulaire de Hobbes si ce développement culturel s’entend comme fabrique d’artifices pour maîtriser la nature ce qui mènerait à l’anéantissement.
A quand et comment un renversement ? La recrudescence de la violence pourrait-elle être  en être considérée comme une amorce?
Nous préfèrerions des transitions plus silencieuses mais peut-être y a-t- il à l’arrière de ces déchaînements un silence qui peine à se faire entendre,  lové encore dans de timides alternatives ainsi que dans la vigilance et le travail de la pensée.


Spinoza contre Hobbes


Peut-être est-il, entre autres, utile de garder à l’esprit la conception politique de Spinoza ;
Se démarquant  de Hobbes, Spinoza énonce que, que pour ce dernier, la cité représente une sortie de l’état de nature, alors que, pour lui, elle en est la continuation.
Pour Spinoza, la Substance, la Nature est une et indivisible et chaque existant en est l’un des modes. Sa conception de l’Etat en découle : celui-ci n’a pas, comme pour Hobbes fonction de frein du droit naturel ; il en provient en tant que combinaison des puissances individuelles dont la puissance souveraine est la canalisation. Son ressort n’est donc pas la peur (conception de Hobbes). Revenons, pour ne pas désespérer à la vision spinozienne de l’Etat,  plus  nuancée, plus porteuse d’espoir  que celle de Hobbes et vers laquelle il serait prudent de tendre : dans le « Traité théologico-politique», il propose  une conception politique en laquelle une puissance d’agir de l’Etat prolongeant celle de chacun, instituerait une démocratie réelle. C’est la vision d’un homme pour qui la joie est fondatrice, une vision qui propose une structuration de la liberté dans le cadre de lois négociées et respectées par tous : c’est un mouvement de pensée favorisant une forme non pervertie de la démocratie
Relisons cet extrait Du chap. XX du « Traité théologico-politique :
« Des fondements de l’Etat tels que nous les avons expliqués ci-dessus, il résulte avec la dernière évidence que sa fin dernière n'est pas la domination ; (je souligne) ce n'est pas pour tenir l'homme par la crainte et faire qu'il appartienne à un autre que l’Etat est institué ; au contraire c'est pour libérer l'individu de la crainte(je souligne), pour qu'il vive autant que possible en sécurité, c'est-à-dire conserve, aussi bien qu'il se pourra, sans dommage pour autrui, son droit naturel d'exister et d'agir. Non, je le répète, la fin de l’Etat  n'est pas de faire passer les hommes de la condition d'êtres raisonnables à celles de bêtes brutes ou d'automates, mais au contraire, il est institué pour que leur âme et leur corps s'acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions, pour qu'eux-mêmes usent d'une Raison libre, pour qu'ils ne luttent point de haine, de colère ou de ruse, pour qu'ils se supportent sans malveillance les uns les autres. La fin de l’Etat est donc en réalité la liberté (je souligne)».
De cette pensée spinozienne selon laquelle l’Etat serait une résultante de « l’effort de chacun pour persévérer dans son être », l’on peut déduire que l’Etat serait une sorte de réunion négociée de ceux qui le composent . Si nous sommes l’Etat, l’image du Léviathan ne pourrait représenter que le pouvoir abusif : et il paraît donc utile de dissocier la définition de l’Etat de celle du Pouvoir, l’un n’étant pas réductible à l’autre même dans les situations où ils se superposent obligatoirement dans la mesure où il faut que l’Etat puisse exercer un pouvoir.
Alors que l’image du Léviathan amalgame obligatoirement et arbitrairement les deux, l’Etat selon Spinoza serait une sorte de collectivité, un «nous» résultant des conflits négociés et exerçant un pouvoir mesuré.
Faut-il considérer ce point de vue comme une utopie et/ou imaginer que Spinoza reste en avance sur notre évolution ?
C’est par une telle conception de la société que passera notre progrès humain si nous voulons tendre vers le meilleur plutôt que vers le pire. Rien, pourtant, n’est assuré même si nous pensons que la crise que nous traversons appelle des changements radicaux favorisant une rationalité porteuse de valeurs éthiques, morales, et de culture au lieu de privilégier une instrumentalisation de l’humain  et une hégémonie du Marché, tyrannie plus subtile que celle  d’un loup ou d’un Léviathan mais dont la perversité peu à peu se démasque à travers la souffrance sociale qu’elle inflige. La seule voie d’accès à une telle rationalité semble bien être l’Education, aussi bien celle que l’école peut transmettre que celle que nous partageons avec d’autres lorsque nous « pensons » et débattons. Ce n’est que dans la mesure où nous tendrions  vers une société d’individus éduqués et amicaux, selon la conception derridienne du politique, que nous  pourrions prétendre à être l’Etat
N.C

jeudi 5 janvier 2012

.Protège ma Mère



L’affaire des prothèses mammaires, même  s’il ne s’agit pas de contester la singularité ou les choix de chacun(e), voire une nécessité médicale, nous accable ad nauseam d’un déferlement d’images de fissurations, d’explosions, de débordements qui viennent comme illustrer le devenir de notre monde.
En tant que métaphore  l’accident est à questionner car il met cruellement en lumière le  renversement d’une illusion : Il serait possible d'acquérir un supplément de corps, une excroissance, un objet à saisir, accessible à pro-fusion.
Là où ceux qui le peuvent achètent un nouveau vêtement ou un appareil ménager, d’autres croient s’offrir du corps.
Dans son infinie libéralité, le libéralisme propose à l’envi des objets à consommer, et nous en oublions qu’une « économie » doit  limiter la Toute Jouissance ;  nous souhaitons tellement posséder que, possédés à notre tour, nous devenons la proie de ce système marchand : tout serait possible, y compris changer de corps et nous ne voyons pas que nous ne modifions jamais que du paraître.
La prolifération d’objets à portée de main nous enferme dans une sphère maternelle fantasmée. La Toute Bonne  Mère rappelle en nous l’enfant Tout Puissant. Mais par un incontournable renversement, c’est Médée, qui, soudain, surgit.
Si nous ne résistons pas à cette « mèreversion », où le pourvoir prendrait la place de notre pouvoir, nous serons leurrés par tous les mensonges, toutes les arnaques et nous y perdrons notre être ainsi que notre désir qui, saturé, s’émousse.
Les conséquences sont terrifiantes et déjà là : affaiblissement de la loi dans la multiplication des normes, perte du lien social dans l’égoïsme personnel, sectaire ou grégaire,  déclin de la culture et de la pensée avec l’ effritement du symbolique dans les altérations sémantiques, et aussi tant de dommages psychiques  multipliés par l’accroissement exponentiel de la pauvreté, de la pénurie, des maltraitances professionnelles. Comment s’étonner dès lors de ces passages à l’acte dont l’actualité témoigne (en en dissimulant un certain nombre)?
Alors s’il te plaît, n’protège plus ma Mère.
N.C.