Alice
ressentait en cet instant un vide douloureux. S’interrogeant, elle ne vit à ce
vertige aucune raison précise :
elle menait une existence heureuse, très heureuse même, dans sa vie intime
comme dans ses liens sociaux. Trop heureuse ? Le bonheur était-il trop
lisse, monotone ? Une enfance
difficile, marquée par la guerre, l’avait-elle rendue inapte à la
tranquillité ? Avait-elle toujours
besoin de résistances, les petites se légitimant de la grande, de ce
climat que René Char évoque comme un trésor
perdu ? Du reste, pouvait-il être là question de raison ?
Un
éclair traversa son ciel intérieur… un éclair d’orage, une soudaine
rébellion : elle voulait, dans l’instant, briser une épaisseur, se défaire
d’un poids routinier, utiliser sa
matinée vacante pour plonger dans un
ailleurs
Elle
regarda autour d’elle et vit une animalerie. Elle y observa un lapin
blanc ; inquiété par sa silhouette devant la vitrine, il tourna plusieurs
fois en rond puis, en quelques bonds rejoignit une petite niche au fond de la
cage. Une librairie, qu’elle n’avait
jamais remarquée jouxtait l’animalerie Elle franchit le seuil, se disant que les
livres allaient lui offrir cette parenthèse dont elle avait besoin.
Dès
qu’elle eut fait un pas au-delà de la porte dont le timbre tinta de façon
insolite, entre cri d’oiseau et éclat de rire, elle croisa le regard de l’homme
et ressentit au plus intime comme une
secousse électrique que son corps connaissait bien : l’éclatement en plénitude du désir.
Il
se produisit une sorte de fascination
réciproque : les yeux de l’homme et les siens se plurent, s’enlacèrent,
s’étreignirent.
Les
regards se quittant, se reprenant, disaient une craintive approche et, en même
temps, un acquiescement amoureux la traversait de façon vibrante et fulgurante,
en un éclair charnel.
Elle
s’approcha des rayons, feuilleta fébrilement des ouvrages, s’accrochant à des
titres connus : les Sonnets de
Ronsard, et, sur un autre rayon, Le Livre de Sable, La Carte et le Territoire.
Des clients passaient, interrogeaient, achetaient, payaient, repartaient.
Dans
l’intervalle, elle regardait l’homme puisant
le désir jusqu’à plus soif au
fond de ses yeux.
Elle
s’imaginait contribuant avec lui à la vie de la librairie…Ils prenaient contact avec des écrivains, faisaient
des voyages, survolaient en ballon un réseau chevelu de fleuves d’un bleu si
profond qu’improbable… Un bleu si bleu ! Les regards se croisaient,
criaient l’émotion, l’intensité heureuse
et douloureuse de la rencontre.
Tout
à coup, les livres disparurent. Il n’y eut plus qu’un immense parquet pour la musique intense d’Astor Piazzolla, une sorte
de tango intime bouleversant Alice au plus profond de son corps. Dans les yeux
de l’homme, elle brûlait, puis se
baignait, s’ébrouait, souffrait et puis riait. Elle reconnut cette indomptable
part sauvage qui l’orientait vers les
cascades.
Le
temps passa, des années entre dix heures et midi aujourd’hui… Et le moment fut
là, maintenant, tout soudain, d’endosser
à nouveau ce manteau des heures dont
elle s’était défaite.
Il
consulta sa montre et le temps mit fin au charme ; elle partit à
reculons tandis que leurs regards se cherchaient une dernière fois et se quittaient
embués d’adieu.
Dehors,
Alice se sentit habitée d’une énergie qui, ces derniers jours, l’avait désertée.
Les
contraintes se dissolvaient maintenant, redevenant jeu d’enfant, l’enfant
retrouvé du début du monde.
La joie était de retour : l’inattendu
rayonnait sur le quotidien. La traversée qu’elle venait d’accomplir, rendait à sa vie une couleur vive mais
l’ombre du regret s’étendait aussi
progressivement, éteignait la jubilation.
Quand,
trois jours après, elle refit le même trajet dans l’intention d’apercevoir la
librairie, -juste un peu, juste de loin,
se raconta-t-elle !-, elle se perdit
Par quelles ruelles était-elle donc passée? Quel avait été son itinéraire ?
Elle éprouva un sentiment de
déréalisation, presque d’effondrement. Elle se mit à errer, déambulant au
hasard…
et elle se retrouva devant l’animalerie. Le lapin
blanc était toujours là et on aurait même dit qu’il avait grossi. Il ne
s’effaroucha pas de sa présence ; il semblait l’observer curieusement,
malicieusement, plissant plusieurs fois museau et moustaches. Alors, elle vit soudain ses yeux
roses, et sa redingote rouge avec la montre à gousset ; c’était le lapin
pressé que sa sœur, la petite Alice, avait suivi dans son terrier, et qu’elle
cherchait encore en vain au réveil de sa sieste. « La fonction des lapins
est de signifier l’absence du pays
des merveilles », bougonna-t-il en s’effaçant. La cage était vide.
.Elle
regarda à côté : là où se trouvaient
la librairie et l’amoureux, il n’y avait plus aujourd’hui qu’une immense porte cochère
ouvrant sur un chantier, des grues, des
parpaings, du verre brisé ; sur un éclat, elle put déchiffrer trois
lettres : LIBR…Le reste de la vitre manquait.
Elle
reprit son chemin, mi accablée, mi rieuse ; un sentiment d’autodérision
l’envahit puis disparut, la laissant
tout à coup très grave, très songeuse et
en même temps prise d’une grande tendresse d’être-au-monde : rêvait-on la
vie ou vivait-on un rêve ? Lui revint alors en mémoire cet extrait du
Tchouang Tseu : Jadis Tchouang
Tseu (alias Tchang Tcheou ) rêva qu’il était un papillon voltigeant satisfait
de son sort et ignorant qu’il était Tcheou lui-même. Brusquement il s'éveilla
et s'aperçut avec étonnement qu'il était Tcheou. Il ne sut plus si c'était
Tcheou rêvant qu'il était un papillon, ou un papillon rêvant qu'il était
Tcheou. C'est là ce qu'on appelle le changement des êtres.
N.C.
-Oui, 1984 comme 1Q84 ont la même formation originelle. Si tu ne
croyais pas au monde et s’il n’y avait pas ton amour, tout ne serait que toc.
Peu importe que l’on se trouve dans l’un ou l’autre de ces mondes, la ligne qui
sépare la réalité de l’hypothèse n’est généralement pas visible pour les yeux.
On ne la voit qu’avec le cœur.
Haruki Murakami
« 1Q84 »
2011
Codicille à
l’intention de « Gertrude » avec qui il fait bon débattre et sur le
site de qui il fait bon se perdre (gertrude.over-blog.org) :
N’est-ce pas la petite fille« sommeillant » en chacune
(espérons qu’elle n’ait pas été
supprimée), qui, se réveillant,
s’émerveille jusqu’à prendre parfois les
traits de celle que d’aucuns nomment la« midinette » ? Alors, en
effet, elle enfourche son « petit vélo » et « pédale »,
pédale, pédale jusqu’à l’horizon.
Au retour, après avoir chancelé sur la terre ferme, elle repique un somme en gardant un œil
ouvert. Le désastre ayant été côtoyé, il
s’en est produit une transfiguration et les astres brillent à nouveau d’un
éclat différent.
Mais ce n’est pas un trait spécifique féminin : n’est-ce
pas le petit garçon qui « sommeille » en chacun, etc.
La langue, sur ce point, est particulièrement injuste avec les
hommes n’ayant pas créé le mot : « midinet »…Peut-être
parce qu’il ne faut pas que ça se sache…Chchchuttt !