mardi 4 septembre 2007

Nietzsche et l'"amor fati" : acquiescement.


Jusque là, j’étais restée rétive à la notion d’ « éternel retour », tel que Nietzsche l’énonce.
J’étais pourtant réceptive à la poignante justesse de l’aphorisme lacanien : « Le Réel, c’est ce qui revient toujours à la même place. » Mais il me paraissait moins lourd de fatalité que l’idée nietzschéenne…Jusqu’à ce que je retombe sur un extrait du « Gai Savoir ». Il serait plus juste de dire que ce passage m’est tombé dessus, car, le rencontrant dans le passé, je l’avais, d’une lecture hâtive, congédié. Mais il est revenu…À la même place ?
« Et si,…un démon te disait, « cette existence que tu mènes…il te faudra la recommencer et la recommencer sans cesse ; sans rien de nouveau : la moindre douleur, le moindre plaisir, la moindre pensée, le moindre soupir…tout reviendra et reviendra dans le même ordre, suivant la même impitoyable succession…L’éternel sablier de la vie sera retourné sans répit, et toi avec, poussière infime des poussières !.. ».Ne te jetterais-tu pas à terre, grinçant des dents et maudissant ce démon ? A moins que tu n’aies déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais « Tu es un dieu ; je n’ai jamais ouï parole aussi divine ! »…
Comme il faudrait que tu l’aimes toi-même la vie pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation. »
La dernière phrase est l’expression de cet « amor fati » que Nietzsche aborde à plusieurs reprises, traduit par amour du destin, amour de la nécessité, amour du devenir.
Il s’en dégage que vaut de revenir éternellement ce qui reste en souffrance, dans l’insatisfaction, le ratage, le déplaisir. Nécessité de reprise en laquelle la force créatrice (autre nom de la volonté, toutes nos volontés se réunissant pour Nietzsche dans la « volonté de puissance ») ne pourra que se briser à nouveau…se reprendre à nouveau etc.…
Désir donc de se dépasser en devenant… en toute insécurité : « La vie tend à la sensation d’un maximum de puissance, sa réalité la plus profonde, la plus intime, c’est ce vouloir ». Cet « éternel retour », Nietzsche le circonscrit dans une succession temporelle et un champ des phénomènes auquel la pensée semble, pour lui, dans ce passage, rester annexée : « tout reviendra et reviendra dans le même ordre, suivant la même impitoyable succession… »
Des sentiments, des désirs, des blessures nous qualifient et font retour, éternellement, dans notre présent, pris entre deux infinis, celui dont nous provenons, celui vers lequel nous nous dirigeons et qui nous sont inconnaissables. A cette réalité il paraît vital d’acquiescer.
La pensée est-elle toute incluse dans ce champ ?
Ne peut-on imaginer un axe intermédiaire, une oblicité, une modulation traversière dont userait la pensée, lorsque, non intentionnelle, évasive et vagabonde, elle emprunte ces « chemins qui ne mènent nulle part » selon l’expression de Heidegger ?
L’activité de penser peut se trouver en effet à l’écart du champ des phénomènes, se vivre dans une atemporalité qui dessine des intervalles et une forme de sensorialité en laquelle « douleur, plaisir, soupir », se dilueraient, se retraçant, sensorialité diffuse, intéressant les sens, comme l’ombre d’un souffle autour des oreilles, de la bouche, de la peau…Accès à l’ « Ouvert ».
Elle pourrait inscrire aussi, alors, un retrait, une absence et permettrait d’approcher un vide ou un néant qui ne seraient pas ceux d’avant nous ni d’après ; une sorte de « fond indifférencié des choses » tel que l’évoque le « Tchouang Tseu ». Une forme singulière du nihilisme ?
La pensée serait, ponctuellement, dans une « gratuité », variation quant à l’« éternel retour » quand bien même celui-ci appelle, dans notre quotidienneté existentielle, notre assentiment ;
mais avec les nuances que suggère Nietzsche lui-même : ainsi, s’il y a un « retour » de Dionysos dans son œuvre, ce n’est pas sous la forme d’une foi, mais d’un trope : détournement ; n’est-ce pas à de telles voltes que nous invite son élaboration d’un
« vouloir » créateur ? A nous laisser modeler par les forces qui façonnent et refondent nos singularités et nos échanges?
Noëlle Combet.

7 commentaires:

Humanimalités a dit…

"Ne regarde ni en avant ni en arrière, regarde en toi même, sans peur ni regret. Nul ne descend en soi tant qu'il demeure esclave du passé ou de l'avenir" " J'ai transformé, pour n'avoir pas à les résoudre, toutes mes difficultés pratiques en difficultés théoriques. Face à l'Insoluble, je respire enfin..."
(De l'inconvénient d'être né) E M Cioran

Noëlle Combet a dit…

Bonjour,
Je m'incline profondémént : il y a quelques jours, grâce à Hécate, j'ai réalisé que ce que je croyais MON mot-valise, était déjà le nom d'un blog : Il y a toujours ceux qui "vont devant" et vous faites donc partie de ces éclaireurs.
Je n'ai pas encore pris le temps d'aller visiter votre blog mais j'ai l'intention de le faire.
J'acquiesce en partie à la première assertion de Cioran bien qu'il amalgame un peu vite à mon gré, regard arrière et avant avec esclavage.
Je nuancerais la seconde : il me semble que les "difficultés théoriques" résolues ont à influencer dans le sens de les résoudre aussi,les difficultés pratiques, c'est à dire à augmenter notre "degré de puissance" formule de Spinoza.
Pour les réalisations
"existentielles" qui me sont "essentielles" , je jouerais volontiers Spinoza contre Cioran même si je conçois fort bien la possibilité de l'inverse : nous allons, n'est-ce pas, vers ce qui nous "compose".

r.t a dit…

J'aime bien votre texte. Vous le présentez comme un acquiescement, et un assentiment. Ces deux mots en disent long, sur la patience d'une lecture et son accueil en soi. Mais ce n'est pas pour cela que je l'aime. C'est pour ce que vous taisez à demi mais écrivez pourtant : pour l'évasion. Pour ce que Nietzsche n'a pu trouver que dans la folie, Cioran dans le paradoxe et l'humour, peut-être...

Noëlle Combet a dit…

Oui, vous avez bien lu entre mes lignes, René, ce que peut-être il m'était difficile face à la stature de Nietzsche, de dessiner plus nettement. Était-ce d'ailleurs souhaitable? Évasif est bien adéquat à l'évasion...
Par la médiation de votre commentaire, j'ai relu maintenant ce texte avec étonnement : je suis souvent surprise quand je relis mes textes; je ne les reconnais qu'à peine,comme on se reconnaît mal sur certaines photos. Ils ne sont que l'éclair d'un moment du temps.
L'évasion? Qu'en dirais-je aujourd’hui?
Assurément,ce n'est ni vers Nietszche ni vers Cioran que je me tournerais. Plutôt encore vers Tchouang Tseu et ce "fonds indifférencié des choses" ce vide, cet infini potentiel qu'aborde aussi à sa façon, la physique quantique...infini potentiel où prendre le risque de se plonger pour rencontrer une sorte de jubilation essentielle à la trouvaille et à la beauté,l'acquiescement,l'assentiment se dirigeant, dans une sorte de dépouillement qui exclut la folie et le suicide, vers cette zone là.
Merci de m'avoir donné l'occasion de porter un nouveau regard sur l'amor fati.

r.t a dit…

Merci Noëlle de ce retour qui, faute d'être "éternel" porte la présence et la vie.

Hue Lanlan a dit…

Amour du destin amour du devenir acquiescement certes, il donne sens ou orientation au mouvement de la vie en ses difficultés. La voie oblique qui regarde vers les marges et se fait annonce de vide, fonds indifférencié des choses, j'y consens pleinement ;-). J'y entendrais aussi deux positions possibles à deux temps différents de la vie, où consentir serait une figure du oui qui intègre le manque et où accueillir la négativité du vide foisonnant est une autre étape peut-être logique finalement, de l'accueil en vérité d'un non qui n'est pas seulement d'opposition et de refus.Un non dialectique toujours en mouvement jamais figé car se retournant sans cesse et creusant le vide de ce qui est, faisant entr'apercevoir la patience et la persévérance du temps de la vie.
je partage aussi votre sentiment que la relecture de certains vieux mots peut présenter un accent d'étrangeté même à soi-même. Je est un autre disait Rimbaud.
Merci chère Noëlle.

Noëlle Combet a dit…

Merci Huê de votre contribution : ce que voua ajoutez à ce texte et que je conçois tout à fait aujourd'hui c'est que cet acquiescement peut être dialectiquement au fondement d'une négativité génératrice d'une énergie créatrice, comme le négatif d'où se révèle l'image. Je ressens bien, à vous lire la dynamique de ces renversements du oui au non et re-tour. J'apprécie beaucoup vos approches.