vendredi 16 novembre 2007

Fantaisies d'Eros.


Eros en abeille.

Sabrina, assise sur le banc du jardin, vit l’abeille se poser sur son pied droit.
Elle se souvint…

Ce jour-là, d’un passé très ancien, elle s’apprêtait à prendre place au milieu du public. Le conférencier allait évoquer la période hellénistique.
Au moment où elle s’installait, elle sentit, à sa droite, comme un frémissement, et, curieuse, se tourna.
Le regard de l’homme croisa le sien puis descendit, oblique, vers le décolleté de son pied droit et s’y fixa, y demeura tandis que le philosophe exposait ; stoïciens, épicuriens, cyniques…Les mots bruissaient comme un essaim ; Sabrina, bientôt, ne les entendit plus ; le regard, sur son cou de pied faisait naître en elle une jubilation inattendue : dard d’abeille, écharde de plaisir en excès.
Elle tenta de ramener son pied sous sa chaise. L’abeille suivit.
Entre aiguillon de jouissance et honte d’interrompre la conférence, elle se leva, quitta la salle.
L’abeille suivait.
Au décours de sa vie, dans l’érotisme, Sabrina retrouva souvent la sensation inouïe de cet instant. L’abeille était là, fidèle…jamais plus ne la piqua aussi fort, mais, dans le plaisir, la mémoire de cette intensité dardée, complice de ses exultations, accompagna Sabrina.

Maintenant, au jardin, elle regardait, sur son pied, l’abeille, qui bientôt s’envola vers les fleurs d’acacias.
Elle se leva, regagna la tonnelle, gravit les marches du perron, entra dans la cuisine ou un plat mijotait, embaumant l’air.
Il y avait, sur son pied droit, un trou, minuscule comme une tête d’épingle ; il ne se refermerait pas, ferait mémoire de ce qui n’est pas ; et tout autour, elle broderait d’encre sépia les mille et un festons de la vie.





Eros en pied.


Sous le dard cuisant des rayons du soleil, au bord de la mer ionienne, Léo s’assoupit et rêva : il neigeait ; les flocons, doux et feutrés, couvraient peu à peu un corps, celui d’une femme. Un lambeau de voile pourpre se détachait encore, couleur intense, dans tout ce blanc. On distinguait aussi un bras replié, mais bientôt la neige ensevelit tout.
Pourtant, un pied restait épargné, un pied sur lequel la neige ne semblait pas avoir de prise bien qu’elle ne cessât de tomber. Ce pied, bizarrement chaussé de noir la narguait.
S’approchant, il vit s’estomper les contours du pied et se dessiner un crayon noir.
Il s’éveilla alors d’un coup, écrasé par la chaleur et une sourde angoisse :il se souvint..


Il revit cette femme ; lors d’une conférence, autrefois, il avait croisé la douceur d’un regard châtaigne, interrogateur et ses yeux s’étaient portés vers l’élégance de ce pied, finement habillé d’une ballerine noire : peau dorée au grain très fin, galbe de la cambrure. Il ne parvenait pas à se détourner, imaginant les croquis qu’il ferait, de retour dans son atelier…
Elle s’en était bientôt allée, embarrassée, lui faisant réaliser l’impudeur de son insistance. Il ressentit comme un arrachement.

Le temps s’était longuement écoulé depuis ; et aujourd’hui, dans le rêve, le pied était réapparu, tel qu’en ce jour ancien, il l’avait découvert ; se métamorphosant, il l’avait, comme autrefois, invité à le croquer.
Léo se leva, reprit son chemin, se demandant avec émotion, si l’on pouvait cesser d’appartenir à ce que l’on avait perdu. Dans une sorte de joie, il revit la lumière de son atelier que, d’ici quelques jours, il allait retrouver.
N.C.

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