dimanche 30 décembre 2007

Luminescences.


Ce matin, je me suis réveillée avec un sentiment étrange d’opacité. Il y avait en moi, comme une zone obscure impénétrable. Je me fis attentive mais une brumeuse épaisseur me résistait.
C’est quelques heures plus tard, alors que je m’étais résolue à n’y plus penser que la question, soudain, surgit et se formula : « les lucioles ! Qu’étaient donc devenues les lucioles du temps jadis ? »
Rassemblant mes souvenirs, il me sembla que j’en avais encore vu dans les années cinquante. Mais depuis ? Quand donc leur lumière avait-elle cessé de vibrer dans les premières nuits d’été ?
Nous aimions les apercevoir sous les feuilles ou dans l’herbe. Elles clignotaient, magiques et intermittentes, scintillants appels amoureux : les femelles, du sol, faisaient signe aux mâles qui volaient. On avait envie, quand on les surprenait, de formuler un vœu, comme lorsqu’une étoile filante striait le ciel.
Quel vœu ferais-je aujourd’hui si je voyais s’allumer une luciole ou filer une étoile ?
De compréhension entre les uns et les autres ? Surtout pas. Que d’abus n’a-t-on pas commis au nom d’une compréhension bien pensante !
Alors, peut-être seulement un désir de perméabilité, d’accueil de la petite musique de l’autre, car- ne l’avez-vous pas remarqué ?- chacun approche enveloppé de sa musique personnelle. Et vous aussi, jouez la vôtre. Elle peut-être douce ou guerrière, festive ou mélancolique, ouverte ou défensive. C’est selon.
Mon vœu serait que chaque musique rencontre un élan de déchiffrement, nécessairement hésitant et approximatif, accueil subtil, voire implicite, tenez, comme dans ce film récent : « la visite de la fanfare », si dépouillé, et en même temps si éloquent ; si triste et humoristiquement tendre à la fois ; esquisse tour à tour souriante et émue, de la difficulté mais aussi de la partielle réussite des transvasements relationnels.

N.Co.

dimanche 23 décembre 2007

Echos.

Des notes trillent
L’infinitude
D’un lointain concert
De Cologne
 Ou bien d’ailleurs,
D’avant,
Ou de plus loin qu’avant.
Tu veux encore
Les recueillir,
Qu’elles vrillent ton silence,
Qu’elles poinçonnent le vide
De l’intermittence
Des traces,
Loin de la tiédeur
Du sommeil des nantis,
Pour toujours vomir
Les paroles du prélat :
Que ceux qui ont froid
N’auraient pas moins froid
Sous une tente…
Chapelles closes
Sur leurs certitudes
Et leurs violences,
Malédiction !
Tu veux dire non encore
Et encore dire oui.
Mais déjà tu t’engourdis,
Déjà tes pas hésitent.
Te voilà quelque peu
En partance,
Comme si ton corps devait
S’appareiller à la mort.
Restent les notes
D’un concert très lointain,
-Pourtant, c’était l’année dernière !-
Elles pincent encore
Tes cordes
Jusqu’à la plus subtile sensibilité
Des ré sonances.
Noëlle Combet.

dimanche 16 décembre 2007

La forêt dans la ville.

M. se hâtait. La brume mettait entre elle et les bâtiments un écran grisâtre, désagréablement humide et glacé. Les passants glissaient comme sur un tapis roulant et, fantasmatiquement, à peine croisés, s’évanouissaient. La galerie de tableaux dont elle avait la responsabilité s’éloignait dans le lointain, faisant signe de ces rêves où l’on se sent marcher sans avancer. Les arbres de la rue pleuraient, fantomatiques, leurs silhouettes perdues.

Elle s’emmitoufla dans ses pensées et s’interrogea une nouvelle fois sur la création. L’art ne l’intéressait que dans son surgissement « in situ nascendi ». Devenu ensuite objet de musée ou de décoration, il se momifiait. Qu’est-ce qui pouvait alors le différencier des autres produits de consommation ?

Chez elle, tous les murs étaient nus mais dans la galerie, elle vivait entourée de tableaux.

Cette contradiction l’embarrassait.

Soudain, une forme flamboyante trancha le brouillard. Un homme, habillé de rouge du bonnet aux souliers, courut vers elle, l’embrassa.

-Comment vas-tu ?

-Bien ; et toi ? répondit-elle incertaine.

-Bien, merci. A plus ; je suis pressé.

Elle ne sut précisément qui il était que lorsqu’il se fut éloigné. Mais oui ! P. le restaurateur de tableaux.

Elle comprit pourquoi elle ne l’avait pas, d’emblée reconnu : ce regard vide, posé sur elle…Quels déserts avait-il donc traversés pour que la vie, comme décapsulée, eût soudain déserté ses yeux désormais excavés ? Et cette tenue rouge ? Un gobe-regard ? L’image d’un ruban collant, où les mouches se prenaient les pattes, passa, se défit.

Alors, lui revint en mémoire, l’expression autrefois désirante, posée sur elle, lui donnant corps.

C’était il y a combien d’années déjà ? Elle ne parvint pas à faire le calcul. Il avait alors le goût des couleurs grisées, la finesse d’un loup argenté. Quel contraste avec l’homme rouge aux yeux troués, croisé à l’instant ! Elle se sentit dépulpée, décharnée presque, vidée de sa dignité et catapultée très loin de ses méditations sur l’art.

Et la brume s’entêtait à noyer le paysage.

Elle frissonna, boutonna son manteau jusqu’au col, reprit sa marche un instant ralentie, puis fut saisie d’un fou rire irrépressible et dé sidérant ; l’angoisse de cette étrange apparition, spectrale, aveugle et incarnat se volatilisa dans l’explosion tandis qu’elle s’exclamait:

-Ouououh ! Je viens de rencontrer le Petit Chaperon rouge !


n.c.

jeudi 13 décembre 2007

Envoi de Paule Pérez à propos des mots qui vont, viennent et s'échangent entre lecture et écriture.

Certains livres nous sont particulièrement précieux, car c'est l'amie, le collègue, qui nous les fait découvrir et ainsi s’est créé un autre lien. Partage aussi, le moment de lecture du soir avec un enfant qu'on aime, un enfant qui vous reprend à la virgule près si vous changez quelque chose du texte, attentif à l'histoire et sensible à la musique des mots, au point que le rituel de l'écoute le berce et l'endort dans un climat particulier que d'autres enfants n'ont pu connaître. Pourquoi ne pas, non plus, découvrir dans les livres ce que d’autres ne veulent pas nous expliquer, certains d'entre nous y ont bien pêché les rudiments de leur éducation sexuelle. On n'a pas encore réussi à nous fabriquer des écoles sans livres...La lecture est aussi un moyen de se faire une opinion…

De même qu'ils suppriment ou pervertissent l'enseignement de la philosophie et de l'histoire, les régimes totalitaires et inquisitoriaux brûlent les livres. Georges Steiner, guidé par son père, a appris par cœur des livres interdits en quittant l'Autriche, devenant ainsi par lui-même, une sorte de bibliothèque vivante, pas de celles, qui, merveilleuses au demeurant, embaument les boiseries et le papier vieilli...

Faire un livre, c'est suivre une voie. Il y a une suite de mystères, mille et un chemins, chaque publication est une aventure, mais jamais l'expérience ne s'achève ni ne se modélise…Il existe toutes sortes de réseaux souterrains qui font qu'un livre arrive. La rencontre inattendue se fait entre un auteur et son passeur, qu'il soit l'éditeur ou l'ami d'un ami rencontré dans un avion.
Tout se passe dans de l'aléatoire et tout défie les lois de la probabilité. J’ai été éditeur pendant des années. J'ai un jour publié un court recueil de poèmes tziganes et reçu une lettre de félicitations de Sibérie

Parfois les livres nous bouleversent, ils transportent tous les savoirs et tous les rêves. Et un jour un vertige infernal peut saisir le lecteur car jamais il ne pourra épuiser le moindre petit sujet, les livres, c'est l'infini, et alors peut surgir le désespoir, Rabbi Nachman de Braslav (Bratislava), de rage devant l'ampleur de l'impossible, a brûlé un à un tous ses textes sacrés…

Penser au livre me rappelle un petit dessin de Sempé. Le petit bonhomme, perdu dans la multitude d'une bibliothèque, vient offrir le livre qu'il a écrit au bibliothécaire et lui déclare passionnément : "j'ai voulu écrire un livre pour sortir de l'anonymat"...Dérisoire prétention de l'écrivain qu'enivre sa signature au fronton d'une page de titre.

Et pourtant l'écriture est un exercice périlleux et courageux, car il confronte aux carences et aux trous de la parole et de la pensée. Quand on écrit, on s'écrit soi-même. Un texte comporte la texture de la personne, dans sa syntaxe, dans la construction de sa phrase se loge toute sa vision du monde, sa relation à la vie, ses modes de fonctionnement, pour peu qu'on y prenne garde. C'est cela, qu'on appelle le style.

Quand on s'écrit soi-même, on apprend à mieux se penser. Et parfois à intégrer la pensée des autres à-travers toutes leurs modalités d'expression. Ainsi on peut comprendre que Borges ait fait des livres les personnages de ses romans, qui disparaissent et réapparaissent à leur gré dans des bibliothèques improbables, voyageant comme des individus autonomes, défiant les usages du courrier ordinaire. On comprend ainsi qu'un peuple se soit trimbalé pendant des siècles parfois sans chaussures mais avec ses rouleaux de parchemin ou de papier scrupuleusement écrits à la main. Le livre fut leur denrée de première nécessité.

Car on peut voir dans le livre la figure de ce qui tient lieu de racine mobile à l'homme qui n'a pas de terre et qui lui permet, en n'importe quel lieu, de tenter de ne pas s’égarer lorsque tout a été perdu.

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Paule Pérez.

Codicille :

"La vérité du monde c'est le vide ". Je ne sais pas de qui. Bouddhiste .

"Assonance : bricoleur, psychologue, celui qui commence à devenir sourd (comme moi) entend le même mot"...

" Rêve sur une phrase : laisser couler. Oui. Et on en arrive à la liquidation des peines."

Couleur blanche : drapeau blanc, bulletin blanc, colère blanche, opération blanche.

P.P.

samedi 1 décembre 2007

Antoine.

Petit prince,
Mon bel archer,
Tu es apparu, Inscrivant ta nouveauté
En ce jour du vingt neuf,
En ce mois denovembre
Tu as ouvert la bouche, démesurément,
A l'aune du monde.
Qui te reçoit, t'accueille
Et s'offre
A te nourrir.
Gobe-le, comme un sein, comme un oeuf.
Tes mains
Aux doigts minusculement longs
S'arriment déjà à l' Autre,
Auquel tu adresses
Ton babil
Ou ton cri
Et qui te répond
Et qui te sourit.
Plus tard, alors que tu décocheras tes flèches
A atteindre tes soleils et recueillir la vie,
Souviens toi du futur.
Bienvenue!
N.C.