jeudi 13 décembre 2007

Envoi de Paule Pérez à propos des mots qui vont, viennent et s'échangent entre lecture et écriture.

Certains livres nous sont particulièrement précieux, car c'est l'amie, le collègue, qui nous les fait découvrir et ainsi s’est créé un autre lien. Partage aussi, le moment de lecture du soir avec un enfant qu'on aime, un enfant qui vous reprend à la virgule près si vous changez quelque chose du texte, attentif à l'histoire et sensible à la musique des mots, au point que le rituel de l'écoute le berce et l'endort dans un climat particulier que d'autres enfants n'ont pu connaître. Pourquoi ne pas, non plus, découvrir dans les livres ce que d’autres ne veulent pas nous expliquer, certains d'entre nous y ont bien pêché les rudiments de leur éducation sexuelle. On n'a pas encore réussi à nous fabriquer des écoles sans livres...La lecture est aussi un moyen de se faire une opinion…

De même qu'ils suppriment ou pervertissent l'enseignement de la philosophie et de l'histoire, les régimes totalitaires et inquisitoriaux brûlent les livres. Georges Steiner, guidé par son père, a appris par cœur des livres interdits en quittant l'Autriche, devenant ainsi par lui-même, une sorte de bibliothèque vivante, pas de celles, qui, merveilleuses au demeurant, embaument les boiseries et le papier vieilli...

Faire un livre, c'est suivre une voie. Il y a une suite de mystères, mille et un chemins, chaque publication est une aventure, mais jamais l'expérience ne s'achève ni ne se modélise…Il existe toutes sortes de réseaux souterrains qui font qu'un livre arrive. La rencontre inattendue se fait entre un auteur et son passeur, qu'il soit l'éditeur ou l'ami d'un ami rencontré dans un avion.
Tout se passe dans de l'aléatoire et tout défie les lois de la probabilité. J’ai été éditeur pendant des années. J'ai un jour publié un court recueil de poèmes tziganes et reçu une lettre de félicitations de Sibérie

Parfois les livres nous bouleversent, ils transportent tous les savoirs et tous les rêves. Et un jour un vertige infernal peut saisir le lecteur car jamais il ne pourra épuiser le moindre petit sujet, les livres, c'est l'infini, et alors peut surgir le désespoir, Rabbi Nachman de Braslav (Bratislava), de rage devant l'ampleur de l'impossible, a brûlé un à un tous ses textes sacrés…

Penser au livre me rappelle un petit dessin de Sempé. Le petit bonhomme, perdu dans la multitude d'une bibliothèque, vient offrir le livre qu'il a écrit au bibliothécaire et lui déclare passionnément : "j'ai voulu écrire un livre pour sortir de l'anonymat"...Dérisoire prétention de l'écrivain qu'enivre sa signature au fronton d'une page de titre.

Et pourtant l'écriture est un exercice périlleux et courageux, car il confronte aux carences et aux trous de la parole et de la pensée. Quand on écrit, on s'écrit soi-même. Un texte comporte la texture de la personne, dans sa syntaxe, dans la construction de sa phrase se loge toute sa vision du monde, sa relation à la vie, ses modes de fonctionnement, pour peu qu'on y prenne garde. C'est cela, qu'on appelle le style.

Quand on s'écrit soi-même, on apprend à mieux se penser. Et parfois à intégrer la pensée des autres à-travers toutes leurs modalités d'expression. Ainsi on peut comprendre que Borges ait fait des livres les personnages de ses romans, qui disparaissent et réapparaissent à leur gré dans des bibliothèques improbables, voyageant comme des individus autonomes, défiant les usages du courrier ordinaire. On comprend ainsi qu'un peuple se soit trimbalé pendant des siècles parfois sans chaussures mais avec ses rouleaux de parchemin ou de papier scrupuleusement écrits à la main. Le livre fut leur denrée de première nécessité.

Car on peut voir dans le livre la figure de ce qui tient lieu de racine mobile à l'homme qui n'a pas de terre et qui lui permet, en n'importe quel lieu, de tenter de ne pas s’égarer lorsque tout a été perdu.

.

Paule Pérez.

Codicille :

"La vérité du monde c'est le vide ". Je ne sais pas de qui. Bouddhiste .

"Assonance : bricoleur, psychologue, celui qui commence à devenir sourd (comme moi) entend le même mot"...

" Rêve sur une phrase : laisser couler. Oui. Et on en arrive à la liquidation des peines."

Couleur blanche : drapeau blanc, bulletin blanc, colère blanche, opération blanche.

P.P.

Aucun commentaire: