lundi 31 mars 2008

A propos du livre d'Alain Badiou : "De quoi Sarkozy est-il le nom"?suivi d'un commentaire (P.P.) et d' objections quant à ce commentaire( (N. C.)



Dans cet opuscule, l'auteur, dont on peut pourtant déplorer, par ailleurs, qu'il persiste, adoptant une attitude extrémiste, à se déclarer comme appartenant à l'ultra-gauche, a le mérite de proposer huit points sur lesquels tenir bon pour "résister" à l'ambiance mortifère de ce régime sarkozyste.
L'on peut ne pas être d'accord avec son attitude générale ou avec son style parfois arrogant, il faut pourtant rendre hommage à la façon dont il élabore le quatrième de ces points.
Il y conceptualise l'amour en tant qu'acteur social, ce qui ne s'était guère produit, à ma connaissance, depuis l'époque "courtoise".
L'amour, en tant que vecteur de différence, dit-il, est une procédure de vérité, portant sur le "Deux" comme tel.
En ce "Deux", ainsi conçu et écrit, la différence m'apparaît comme un autre nom du "Trois", ce qui pourrait s'écrire 1#1 en opposition à un 1=1 qui ramènerait le 2 à l'individuel ou au fusionnel.
De même, l'amour, tel qu'il le présente aurait à maintenir une place politique entre le contrat ( émanant plutôt de la droite libérale) et l'invitation à la jouissance ( provenant plutôt d'une gauche libertaire ); entre les deux options, il pourrait dessiner une "diagonale du milieu" et donc écrire, là encore, encore du 3:

n.c.

Point 4.L'amour doit être réinventé (point dit "de Rimbaud"), mais aussi tout simplement défendu.

L'amour, procédure de vérité portant sur le Deux comme tel, sur la différence en tant que différence, est menacé de toutes parts Il est menacé sur sa gauche, si je puis dire, par le libertinage, qui le réduit aux variations sur le thème du sexe, et sur sa droite, par la conception libérale qui le subordonne au contrat. C'est sur l'amour que se concentrent les offensives ruineuses et conjointes des libertaires et des libéraux . Les premiers soutiennent les droits de l'individu démocratique à la jouissance sous toutes ses formes, sans voir que, dans un monde réglé par la dictature marchande, ils servent la pornographie, qui est un des plus importants marchés planétaires. Les seconds voient l'amour comme un contrat entre deux individus libres et égaux, ce qui revient à se demander si les avantages qu'en tire l'un balancent équitablement ceux qu'en tire l'autre. Dans tous les cas, on reste interne à la doctrine selon laquelle tout ce qui existe relève de l'arbitrage entre des intérêts individuels. La seule différence entre les libertaires et les libéraux, qui valident comme norme unique la satisfaction des individus, est le recours des premier au désir, contre le recours des seconds à la demande.
On soutiendra, contre cette vision des choses, que l'amour commence au-delà du désir et de la demande, que cependant il enveloppe. Il est examen du monde du point du Deux, en sorte que l'individu n'est aucunement son territoire. S'il y a un sujet de l'amour, c'est précisément parce qu'il est une construction disciplinée qui ne se laisse ramener ni à la satisfaction du désir, ni au contrat égalitaire entre individus responsables. L'amour est violent, irresponsable et créateur. Sa durée est irréductible à celle des satisfactions privées. Il crée une pensée neuve, dont le contenu unifié porte sur la disjonction et ses conséquences.
Tenir le point de l'amour est grandement éducatif sur la mutilation qu'impose à l'existence humaine la prétendue souveraineté de l'individu. L'amour enseigne en effet que l'individu comme tel n'est que vacuité et insignifiance. A soi seul, cet enseignement mérite de considérer l'amour comme une noble et difficile cause des temps contemporains."
A.Badiou.

Commentaire de Paule Pérez.

Quelle "gauche" dans le libertinage?...Une gauche exclusivement occidentale européenne dite aujourd'hui "bo-bo"? Est-ce de la gauche? Je ne sais pas.

Si la gauche est débordée sur sa gauche par le libertinage, et si on admet que le libertinage est une version de la "jouissance sans fin", que dire du "sarkozysme" : n'est-il pas dans ces mêmes abus dits de gauche? Car Sarkozy n'est-il pas, en effet, "le nom" d'une revendication permanente à la jouissance et dans cette acception, le président lui-même qui joue en permanence, n'est-il pas un pur descendant des acteurs de mai 68 ceux de "interdit d'interdire" : de la liberté d'être le premier président à "divorcer", à se déclarer si "fier de son épouse" devant la reine d'Angleterre (!), qui mange au Fouquet's quand ses électeurs l'attendent à "la Concorde" et va se balader dans le yacht de ses potes?


L'auteur nous dit que l'amour commence au-delà du désir et de la demande, que cependant il enveloppe. Mais on peut aussi penser que la "jouissance" est en-deça du sexuel ou n'est pastoute "sexuelle", étant par définition le "moment" ou le différentiel énergétique de réalisation d'une pulsion. Aussi ne relève-t-elle pas seulement du libertinage et peut-elle également passer par une "demande".


Je ne vois pas de différence radicale dans la différence présentée entre les deux extrêmes de chaque partie. Car le désir n'est pas qualifié ici comme désir de l'autre ou comme désir d'amour mais si j'ai bien lu comme ce qui n'est pas la demande. Le lien entre désir et amour n'y est pas. Mais peut-être ai-je mal lu, car je ne comprends pas bien ce texte et ne parviens pas à m'en faire une idée.


L'auteur passerait (par sa comparaison) du désir à la demande chez le sujet sans distinction de l'objet : il passe du désir de l'un à l'autre sujet à la demande de bien consommables, tricoterait-il par là une comparaison avec des éléments hétérogènes?


Pourquoi la souveraineté de l'individu serait-elle dans tous les cas vacuité et insignifiance, cela peut être alternatif, et seul le sujet peut ressentir cette vacuité et cette insignifiance, tant qu'il ne les ressent pas, ne pourrait-on penser qu'il se sent simplement mutilé, castré, barré, mais qu'au fond, il peut encore se dire : "moi la vérité je parle"?


Il semble que cette conception de l'amour porte en germe une association avec celle de sacrifice alors qu'on peut imaginer l'amour comme un dépassement du sujet, dans l'esprit d'une sublimation, et du maintien du deux en interaction, et ce sans annihilation.


Qu'est-ce qu'une "pensée neuve, dont le contenu unifié porte sur la disjonction et ses conséquences"? Mise à part la beauté poétique incontestable de ce morceau de phrase, l'amour revendiqué comme tel n'est-il pas tout simplement le relookage d'une nostalgie catholicisante qui envahirait les classes intellectuelles?


Bref, en matière d'amour, si on passe du paradigme de "la passion" du Christ abandonné par son Père à celui du "Cantique des Cantiques" qui "transporte et élève" le Roi et sa Shulamite et qui de par son inscription au Canon, fait d'un texte érotique une oeuvre spirituelle, on peut regarder les choses sous un autre angle.


Paule Pérez


Réserves quant à ce commentaire.


La réponse de Paule Pérez soulève en moi quelques objections : je pense en effet que si l'amour, selon Badiou, enveloppe le désir et la demande, c'est qu'il en représente un dénominateur commun sous forme de prédicat implicite : désir amoureux, demande amoureuse, et qu'il ne leur est donc pas étranger. Amour généralement adressé à un autre, mais intransitif s'il n'y a pas revendication d'une possession de l'objet...Quelque chose que l'on pourrait rapprocher du désir selon Spinoza.
Il ne m'apparaît pas, pour autant comme sacrificiel dans la pensée de Badiou, bien que démarqué de l'immédiateté pulsionnelle et d'une pure alliance d'intérêts.
J'apprécie, par contre toutes les ouvertures et les nuances du texte de Paule Pérez qui me pousse à penser plus loin et offre une contrepartie de subtilité au style pamphlétaire, donc un peu sec, dont Badiou a fait ici le choix.
Elle a raison, bien sûr, d'indiquer que la question de l'amour ne se laisse pas emprisonner dans une dualité gauche/droite dont on ne sait plus bien d'ailleurs si elle est encore d'actualité.
Le mérite de Badiou est simplement d'avoir, là, désenclavé l'amour d'une sphère purement érotico-affective pour l'impliquer comme acteur dans la sphère sociopolitique, (ce qu'avait déjà tenté, avec ses "codes", la littérature courtoise), ce qui n'exclut pas, la part de spiritualité que Paule Pérez évoque à travers sa citation du "Cantique des Cantiques" : en effet, Badiou souligne l'ardeur créatrice de l'amour, ce qui le place en tiers dans les dualités politique : il évoque ailleurs l'amour en direction des exclus, ce qui offre une alternative à l'"humanitaire" compassionnel et n'est pas sans rappeler Foucault.
Et il écrit, à propos de son point4, point "dit de Rimbaud" ce qui nous place à proximité des "Illuminations".
n.c.


mercredi 26 mars 2008

Fugacité.




En ce temps de rencontre, saveur des phrases mangues,

Clin d’œil :

Conflits et leurs fracas

Naufragent.

Reviennent les sentiers qui s’étaient égarés,

En océans vivaces s’épousent nos dérives ;

S’inscrivent là,

En suspensions,

Grains de la peau, grains de la voix,

Filatures de mots

A effacer

Des cotes mal taillées.

Fleur de papier s’éploie

Au fleuve de tes yeux.

Pointes identitaires

Replient

Leurs aspérités,

Rejoignent,

Discréditées,

Un ciel d’oiseaux,

D’une invisibilité inouïe.

Cet instant nu,

Qu’il faudra bien quitter,

Les contient tous ;

Et l’ibis, de son pas régulier,

Inscrivant la coudée sur les berges du Nil,

Dessine la mesure d’un savoir oublié.


Noëlle Combet


jeudi 20 mars 2008

Vous avez dit "identité"?

L'ouvrage de François Julien "De l'universel, de l'uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures" projette quelques précieuses lumières sur notre monde enténébré.

Ce livre, très richement argumenté, je l'ai apprécié en ce que, loin d'une niaise conception d'un dialogue bien pensant en lequel les cultures pourraient idéalement baigner dans un océan d'harmonie et de compréhension, il invite à une réflexion sémantique sur le mot dialogue qu'il casse en deux : dia/logue.
Le mot ainsi fendu, fait éclater la clôture, ouvre une brèche dans l'uniformisation ambiante et dans l'ennui d'un monde globalement refermé sur le Même.
L'écart qui s'en produit devient l'indice d'une résistance culturelle, éthique, politique... Et ce n'est qu'en creusant la place de cet écart, que les cultures pourraient ex- ister en un vis à vis les unes par rapport aux autres, se dévisageant et s'envisageant dans un effort d'intelligibilité qui tiendrait plus d'une traduction tâtonnante que de la "bienpensance".

Cette lecture m'a conduite à cette évidence que, pour bien "s'avoisiner", on ne pourrait faire l'économie d'une ruine de la perception traditionnelle "essentialiste" des identités.

Ecoutons ces quelques lignes extraites de la conclusion:

"Entre ces deux fantasmes figés du Même et de l'Autre, du repli identitaire sur le Même et de la fascination pour le "grand Autre", il y a effectivement tout autre chose à faire. Non pas "entre", à proprement parler, je me corrige car c'est encore céder là au mirage du cadre imposé, mais en s'écartant également des deux. Penser, d'ailleurs, n'est-ce pas toujours, d'une certaine façon s'écarter, en trouvant un autre biais-et prise sur l'impensé? "





jeudi 13 mars 2008

Epiage.



Le cri guerrier du coq

A enroué la lucidité

De cet air,

Flottaison de jasmins.

En cet instant

Troué de cigales,

Allons à la rencontre

D’aventures portées

Par les battements du verbe

Et l’écriture des grives

Déniant le concept,

Aux baies des lierres.

Il n’est d’universel

Que le singulier

Qui se décline au pluriel

Lorsque le don d’épiage

Inscrit la dette du grain,

Qu'ont oubliée

Les possédés

De théomanie et autres théories

D 'extrémité;

Et leurs munitions

vont criblant le monde

Tandis que se croisent

En vive nature

Lignes amoureuses,

Toutes démunies,

Des non sens

Qui nous enfantent.

N.Combet.