lundi 26 mai 2008

Au nom du travail de deuil, une fabrique de l'obscène. Le procès Fourniret. En écho, points de vue de N. C. et N. M.



Il aurait fallu, donc, que les protagonistes parlent, pour que les victimes, les familles, puissent, comme disent les bons journaux, « enfin faire leur deuil » ? Celui-ci se présenterait-il donc comme un de ces objets fabriqués, usinés, « marchandise » made in cour d’assises. Mieux, se ferait-il grâce à l’assistance de ces représentants de la profession émergente, des « psys d’urgence » ? Mais, pourrait-on nous dire dans cette perspective hautement scientifique, en combien de temps, statistiquement, fabrique-t-on un deuil, à quelle cadence, avec quelle machinerie, et nous avons en tête un deuil réussi, de préférence ?

Faire son deuil…est-ce vraiment le sujet qui le fait, ou au contraire, le deuil, lent travail de remaniement itératif interne, qui fait et refait le sujet dans ses divisions-mêmes. N’est-ce pas en effet bien plutôt le deuil qui nous fait, avec notre histoire, plutôt que nous qui le confectionnons ? Et, s’il nous fait, pourquoi cela devrait-il en passer par le récit du meurtrier qui n’est pas notre histoire? N’en a-t-on pas assez, avec le devoir de mémoire, de ces pancartes au nom des victimes, de ces banderoles qui ne sont que la figuration d’une mécanique du vide où se joue autre chose, mais quoi ? C’est ce que nous montre Guy Lérès dans ses travaux sur le lien entre le social, la névrose, la culture et la perversion. Ose-t-on y songer : un père, une mère, voulant savoir par le menu détail, comment leur fille a passé ses derniers instants, dans quelle souffrance et quelles horreurs. N’est-on pas, là, devant un impossible, le désir d’entendre le récit de l’insoutenable, le fantasme de rendre représentable l’irreprésentable radical, tout ceci étant attendu peut-être pour nous permettre de dépasser celui-ci, de l’irreprésentable, qui a bel et bien eu lieu ?

Aujourd’hui, demain, un jour, peut-être, le pervers va parler. Le public est suspendu à ses lèvres, le président du tribunal l’y exhorte, et comble d’indigence, la presse n’a rien à se mettre sous la dent. Mais poursuivant dans sa très étrange cohérence, lui, « garde » le silence. Il se tait et cette attitude confère au verbe « se taire » une fonction d’action, et quelle action ! Ou alors il lance quelques mots, en pâture, dont l’assistance fait grand comment-taire. Il daigne balancer ainsi quelques traits, histoire de blesser au goutte à goutte. On le supplie, de dire « toute la vérité », comme sans doute les victimes l’ont supplié, d’arrêter ou de les achever. Les journalistes assistent donc à une « scène » où nulle parole n’advient : c’est insupportable, comment alors couvrir l’événement de ce procès ? On attend quoi ? Un mime de ce qui s’est passé reproduit en salle d’audience, un récit répercuté auprès du grand public, un spectacle virtuel : on attend de l’obscène. Et là, ultime victoire du pervers, ce n’est pas lui qui fabriquera cet obscène, mais l’assistance, en ce qu’elle le réclame, elle veut savoir.

Que le public soit bien déçu, il n’aura pas, par procuration, l’occasion d’entendre in extenso la jouissance de l’auteur du crime pervers. Il n’y aura pas eu d’obscénité ? Rien n’est moins sûr, l’obscénité était bien au rendez-vous, sous la forme de cette croyance de la fabrication volontariste du deuil, arrimée à la supplication générale d’une parole que l’on aurait crue vraie.

Paule Pérez

En écho à ce texte :

Oui, Fourniret, nous fait acteurs de son scénario pervers, à l’instar des « tricoteuses », qui, au temps de la guillotine, prenaient place dès avant l’aube, sur des pliants pour être aux premières quand tomberait la tête dans le panier.
Qu’il s’exhibe dans son silence ou donne à imaginer l’horreur, ne nous fait-il pas, en effet, « voyeurs » de sa « scène » ?
A quelle place est donc convoquée, là, la société, gens de l’image qui répercutent, gens de justice qui, s’imaginant thérapeutes des victimes, tentent d’extorquer un aveu, identifiés par le jeu pervers, à leur insu, c'est-à-dire en toute « bonne conscience », à des tortionnaires dans une étrangement prévisible inversion des rôles ? Effets d’une confusion justice/thérapie.
Et, comme tu le questionnes, le vol des « psys » tournoyant au dessus des catastrophes, peut-il « favoriser » un deuil dont ils offriraient un prêt-à-porter ?

Silence s’il vous plaît ! L’objet perdu est irremplaçable et le deuil chemine en chacun, sourdement, le travaillant au corps ; et l’on traverse le ravage en toute solitude, souvent dans l’impossible des mots, là où ils butent sur l’indicible, en ces régions de l’informe, de l’incréé, où peuvent se produire dissociation, dessaisissement, abîmes que l’on veut ignorer le plus souvent ; part de soi que l’on fuit ; lieux où parfois la psychose s’égare, là où la poésie se risque.

Le deuil a besoin de trouver un lieu intime où s’inscrire, dans les régions les plus inconnues de soi en soi.
Est-ce le souci de donner forme à ce lieu qui rend la question de la localisation si importante comme on le voit, non seulement dans le meurtre, mais aussi dans les accidents ou au terme des guerres, des génocides, des catastrophes naturelles ? Localisation des restes ou des endroits…Pouvoir quelque part parler à l’autre perdu. Je pense à ce qu’écrit Hélène Cixous : « Un jour j’ai perdu un fils, perdu de manière perdissime. Où est-il passé ? Selon moi, je ne pourrai jamais en parler. Mais on ne sait jamais. Les secrets font leur chemin de taupe et ils apparaissent selon leur volonté. Un garçon me hante, il est un des fantômes intérieurs les plus puissants parce qu’il est le plus faible.
Il faut écrire une tombe. Les tombes peuvent mourir. Ressusciter. J’ai ressuscité la tombe de mon père l’année dernière. Après cinquante années, nous nous sommes retrouvés. Etreintes. Ce que mon père m’a dit pendant que je lui caressais la tombe, je ne peux pas le dire. Peut- être un jour si j’arrive à écrire Hamlet. »

Pour les intimes des victimes d’un meurtrier, victimes disparues, il s’agit de « susciter » une tombe.
En quoi la parole du tueur y suffirait-elle ?

Du côté de la justice, maintenant : il faudrait bien qu’elle se désolidarise de la « psy » et se limite à sa spécificité. Ai-je rêvé ? (Je ne retrouve plus mes sources) ; y a-t-il ou y a-t-il eu ou était-ce un projet dans la juridiction anglaise : deux juges pour une même procédure : un juge de la personne chargé de la communication avec le prévenu et le représentant de la façon la plus neutre possible lors du procès et un juge des sanctions habilité à poser le verdict ?
Est-ce que ce pourrait être un moyen de se dégager de l’obscène par le biais d’un dire relayé plutôt que forcé ?

Noëlle Combet

Autre écho :

pourquoi se dégager de l'obscène? l'obscène est mon lit. le titubant spectacle des mots mon ivresse. des aveux une flore émerge offrant un sol aux surfaces liquides réfléchissant le tain noir de mon regard. Je veux des mots parce que les mots qui me tuent m'éclairent. je veux voir les mots dedans et dehors. je veux que ma rétine fixe la sonorité la texture la saveur le parfum le poids éclatant du deuil et son gouffre. je veux entrer dans l'aveu et qu’il entre en moi par la langue. je veux le consommer. je veux être le deuil la victime et l'autre qui soutient son agonie. je veux entendre voir pâtir le combat et le sacrifice. je veux voir le regard jeté au supplice. l'horreur n’est pas grande elle est triviale, patiente, flétrie et terne. elle sent la sueur et l'haleine. elle sent le corps de l'autre. je veux savoir la mesure entre l'un et l'autre. prendre leur mesure. ce qui les sépare les unit. ce que je suis est ce qu'il aime inversement. ce qu'il fait me défait et défait avant et après. les générations tombent dans le trou qu'il ouvre. les témoins sont secs, les jardins sont secs, les traces ont séché. entendre l'obscène m'ouvrira à une paix de colère. je veux qu'il me donne les clés de mon abandon, de ma perte de ma connaissance. voir en moi la fin. lui laisser la place et distraire ma disparition.

Nadine Meyran

27 mai – 6 juin 2008




jeudi 22 mai 2008

Serais-je...?


La fenêtre jouait

Les mondes renversés.

Serais-je sans la musique

Pour bercer ma mort

Et pulser ma vie ?

Serais-je sans les mots

Pour dire

Sonates intérieures,

Suicides,

Résurgences,

La terre dans la bouche

Et sous les pieds,

Corps mêlés,

Décomposés,

Au creux des fosses ;

Et la silhouette multipliée

Dans l'objection,

Debout,

De colère droite,

Pieds sur le sol

De son dire-vrai,

De son dire-non

La tête

Dans Bételgeuse ?

Serais-je sans la présence

De l’amour loin ?

Serais-je sans ce présent

De l’amour près ?

Et les roses… les roses… les roses…



No. Co.




samedi 17 mai 2008

ailleurs

dans les mains gèle une grenade
sang clair sucré sous les ongles
le printemps bave
je rêve
j'écrase les lèvres rouges du fruit
une bouche de géante bée sur les grains
derrière les murs j'entends frapper un océan

ne regardez pas l'ombre sous les voûtes
fuyez, la course vous emporte
et laisse à peine une trace foulée sur les herbes.
Vous y êtes.


avril/mai 2008

Nadine Meyran.

jeudi 8 mai 2008

Lingua amorosa.



Avec les mots,

Je phrase ce lien

Fluctuant

De nous à nous,

De moi à lui et puis à d’autres ;

Les sons soupirent,

S’inspirent,

Expirent,

Conspirent contre la mort,

Inscrivant l’espoir tenace

En octave de vie,

Du désir devenu

Cet oiseleur de sons,

Caresses

En syntaxe amoureuse ;

Verbes abeilles,

Butins en boucles

Tout autour des oreilles,

Mots qui lutinent

Les claviers de la peau.



Et quand du corps

Se déprendra

La vie,

Des mots encore,

Ultimes virevoltes,

Souffles épars,

Froissements d’ailes,

Tout contre l’ourse,

Là-bas.

Noëlle Combet.