mardi 23 septembre 2008

Iris.



La clocharde au nom de fleur peuplait le square, invectivait dans un allemand dialectal et rocailleux la « Polizei », puis apaisait ses chiens aboyeurs. Les feuilles des micocouliers entraient en une étrange et vibrante résonance avec la clameur de cette passion humaine.
Si on s’adressait à elle, elle répondait, farouche : « Kein Problem ; ich bin eine Turiste ». « Pas de problème, je suis une touriste ». Pourrait-on, dans une ville se déclarer publiquement nomade ou exilé ? « Touriste » sonnait comme un déni du matricule SDF. Il s’en voulait la version élégante comme les tissus exaltés dont elle savait s’entourer.
Un jour, elle ne fut plus là et le quartier se mit à clocher. Il avait glissé ailleurs et ne semblait plus d’ici.
On la revit une fois, trottinant sagement dans une robe en coton imprimé.

Il avait donc fallu, pour que la ville puisse s’approprier la clocharde, déporter une part d’elle même, la dé-dramatiser, l’équarrir dans l’intention qu’à son tour, elle réalise une appropriation nouvelle de l’espace urbain.
Mais qu’étaient donc devenus les chiens contre lesquels elle se serrait, le soir venu, pour dormir à l’entrée d’une boutique où les gens d’ici déposaient vivres et vêtements, qu’elle trouvait au petit matin ?
Les yeux d’Iris, étaient restés rebelles, éclairés d’une lumière sauvage ; mais maintenant, elle les baissait comme quand on veut faire le noir en tirant les persiennes.
Qui dirait si Iris habitait plus agréablement sa nouvelle intériorité que l’ancienne ? A quel prix était-elle sortie d’une clandestinité tout d’abord arborée comme exclusion possible d’un principe d’ identité ? Aucun savoir ne peut, là, en répondre. Seul était évident le confort accru d’un entourage qui, ayant contribué à cette évolution dans le bon sens, s’en félicitait.

Dans le quartier qui s’était dès lors, se lissant, comme dépulpé, les micocouliers ne jasaient plus ; ils bégayaient, harassés de pigeons pansus.



N.C.

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