mercredi 28 janvier 2009

Morale; ethique; raison d'Etat avec Hobbes et Spinoza. Hommage à Oumar Israïlov.




Alors que, m’appuyant sur Deleuze, lecteur de Spinoza ( « La voix de Deleuze » sur Internet), je m’interrogeais une fois encore sur ce qui relève de la morale et la distingue de l’éthique (différence qui n’est pas toujours d’une évidence palpable), j’ai appris par « Le Monde » du 23 janvier l’assassinat à Vienne, par un émissaire russophile, du réfugié tchétchène Oumar Israïlov, ce qui a orienté ma question vers le champ politique et la raison d’Etat.

Je vais commettre un crime de lèse-philosophie en simplifiant beaucoup, au risque de la caricature mais développer davantage serait trop long, fastidieux, et ne rentre pas dans mon projet.


Notre civilisation a d’abord été gouvernée par la morale classique, platonicienne, selon laquelle il y a de l’Etre, donc des essences.
Au dessus de l’Etre et des essences, règne l’Un (dont un autre nom est le Bien).
Le sage, celui qui a la connaissance des essences et du Bien a une compétence : enseigner aux hommes à se bien gouverner et, en politique, à gouverner les autres selon les lois de l’Un.
La morale apparaît donc comme hiérarchique, implique la transcendance (de l’Un) et l’on voit bien comment la religion a pu, par la suite, se couler dans ces concepts.


La chose fonctionne, en tant que règle de conduite humaine jusqu’à ce que Hobbes, avec son « Léviathan » définisse le droit naturel, (jusque là plus ou moins confondu avec le devoir moral), en tant que puissance ; cette reconnaissance d’une puissance individuelle oriente la pensée vers un cadre éthique : chacun possède, selon Hobbes un droit naturel d’exercer sa puissance, qui peut aller jusqu’à celle de tuer. Cette prise en compte des singularités est l’indice d’un écart par rapport à la morale, régie par le devoir universel de rechercher le Bien.
Mais Hobbes en déduit une conséquence politique : comme l’homme est un loup pour l’homme, alors, il faut bien une médiation souveraine consentie (on voit poindre la démocratie), instaurant un droit juridique générateur de paix sociale : ce devrait être le rôle de l’Etat, de son pouvoir autoritaire, métaphorisé par le Léviathan, une sorte de monstre marin biblique dont la fonction est d’inspirer une crainte afin de dissuader les citoyens d’enfreindre les lois.


La pensée de Spinoza, qui empruntera à Hobbes son concept de puissance, se démarque encore plus de la morale et définit clairement une éthique : il n’y a pas de Un supérieur à l’Etre, et Spinoza parlera plutôt de modes de la Substance, donc d’étants, d’existants mus par leur puissance d’agir, et leur persévérance dans leur être (traduction du mot conatus, souvent répété dans l’ « Ethique).
Ce sont les affects, qui, selon Spinoza, contribuent à la puissance d’agir et deux d’entre eux sont essentiels : la joie (et donc tout ce qui y contribue), parce qu’elle augmente la puissance d’agir), la tristesse qui, elle, l’amoindrit.
Nos pensées seront adéquates si elles nous dirigent vers la joie, inadéquates si elles engendrent la tristesse.
Ainsi, Spinoza considère les esclaves, les tyrans et les prêtres comme im-puissants en ce qu’ils cultivent la tristesse (souffrance des esclaves, obéissance des sujets, remords des fidèles).
Guidé par cette idée, il oppose le sarcasme, la dérision, au rire de réjouissance.
L’éthique de Spinoza met au premier plan, non pas la transcendance, mais l’immanence, chaque existant étant cause de soi à l’image de la Substance, de la Nature dont il est l’un des modes.
Sa conception de l’Etat en découle : celui-ci n’a pas, comme pour Hobbes fonction de frein du droit naturel ; il en provient en tant que combinaison des puissances individuelles dont la puissance souveraine est la canalisation. Son ressort n’est donc pas la peur (conception de Hobbes).
A un correspondant qui l’interrogeait sur la différence entre sa vision politique et celle de Hobbes, il répond que pour Hobbes, la cité représente une sortie de l’état de nature, alors que, pour lui, elle en est la continuation.
Pour autant, cette immanence se démarque-t-elle d’options morales ? Certes, ce n’est plus La morale, d’origine platonicienne, l’hégémonie du Un mais quand Spinoza théorise ce qui est bon, un désir dont découlera la joie, c’est à dire une adéquation à soi et, en conséquence aux autres, sa pensée n’introduit-elle pas un aspect moral de l’éthique ? Le Mal devient alors ce qui est mauvais, c'est à dire une erreur de discernement et d'orientation.
Donc l’éthique ne se différencierait pas absolument d'une morale mais la complexifierait de telle sorte qu'elle quitterait la verticalité, se ramifierait, se diversifierait.


Et l’Etat moderne ? Et Oumar Israïlor dans tout ça ?
Si l’on pense avec Hobbes qu’un Etat autoritaire permettrait de tempérer le droit naturel et d’empêcher que l’homme soit un loup pour l’homme, que dire d’un tel Etat, la Russie, qui envoie un killer pour assassiner, dans un autre Etat, un réfugié parce qu’il ne veut pas retirer une plainte déposée auprès de la Cour européenne des droits de l’homme contre Ramzan Kadyrov, président de la Tchétchénie ?
Dans ce cas de figure, le Léviathan devient la meute des loups.
Que dire d’un autre Etat, l’Autriche, qui refuse la demande de protection d’un réfugié menacé ?
Et que va faire l’Autriche à qui le tueur demande, à son tour, l’asile, révélant une liste de 300 Tchétchènes qui doivent mourir, dont 50 se trouvent en Autriche ? Que valent nos idées et nos idéaux démocratiques face aux assassinats politiques, aux crimes de guerre et autres exactions ?
Et l’idéologie de l’ «homme économique » que, dans notre modernité ces supposées démocraties nous proposent, n’est-elle pas une autre forme de négation très perverse de la vie et de l’humain ?

Oumar Israïlov a vécu conformément à une éthique : il en est mort.
L’éthique serait-elle du côté de la personne, singulière ou associée à d’autres ?
Faut-il conclure que les Etats nations ne peuvent adhérer ni à une morale, ni à une éthique en raison d’un paradoxe qui leur est consubstantiel : conçus pour protéger leurs citoyens de la terreur, ils l’exercent à leur tour car elle les fonde ?
Ce serait donner tristement raison à Hobbes tout en le démentant : ce ne serait plus l’homme qui serait un loup pour l’homme, mais, en de nombreuses occurrences, le représentant d’un Etat.


Revenons, pour ne pas désespérer à la vision spinozienne de l’Etat, plus nuancée que celle de Hobbes et vers laquelle il serait prudent de tendre : dans le « Traité théologico-politique», il propose une conception démocratique en laquelle une puissance d’agir de l’Etat prolongeant celle de chacun, instituerait une démocratie réelle. C’est la vision d’un homme pour qui la joie est fondatrice. La liberté serait structurée par les lois.
Relisons cet extrait Du chap. XX du « Traité théologico-politique :
Des fondements de l’Etat tels que nous les avons expliqués ci-dessus, il résulte avec la dernière évidence que sa fin dernière n'est pas la domination ; ce n'est pas pour tenir l'homme par la crainte et faire qu'il appartienne à un autre que l’Etat est institué ; au contraire c'est pour libérer l'individu de la crainte, pour qu'il vive autant que possible en sécurité, c'est-à-dire conserve, aussi bien qu'il se pourra, sans dommage pour autrui, son droit naturel d'exister et d'agir. Non, je le répète, la fin de l’Etat n'est pas de faire passer les hommes de la condition d'êtres raisonnables à celles de bêtes brutes ou d'automates, mais au contraire, il est institué pour que leur âme et leur corps s'acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions, pour qu'eux-mêmes usent d'une Raison libre, pour qu'ils ne luttent point de haine, de colère ou de ruse, pour qu'ils se supportent sans malveillance les uns les autres. La fin de l’Etat est donc en réalité la liberté.


Nous voilà aux antipodes de Hobbes mais encore bien loin d’une réalisation effective d’un tel projet dont pourtant quelques uns témoignent mais à un prix intolérablement lourd, à l’image de Oumar Israïlov.


Noëlle Combet






Entre des natures mortes


Là-bas, tout près, le sang versé,
machettes, décapitations,
misère de tous les sans,
sans papiers, sans logis, sans foi ni loi,
sans pays, sans amour,
sans culture, sans raison, va-nu-pieds,
hors la vie.


Et soudain, un arbre en fleurs,
une table, un bouquet, des fruits,
douceur de pêche de la peau,
accueil fluide du visage,
sourire odorant d’un enfant.


ce pichet d’étain qui capture
une fossette de lumière,
on le dirait peint par Chardin.
Détournement du malheur,
poussière d’or en suspension, jubilation,
la poésie
redonne à la vie son grain.

N.C.




vendredi 16 janvier 2009

Une Carthage subjective, méditer-errer, en Méditerranée




Une Carthage subjective



Méditer-errer, en Méditerranée

Carthage, mais aussi Thèbes, et encore, Troie. Des villes détruites en Méditerranée. Nous avons toujours en tête ces multiples récits qui nous laissent parfois dans la stupeur : celle de l’inexorable enchaînement de circonstances qui frappent Œdipe, autant que la destruction de Thèbes par Alexandre, le périple d’Enée depuis l’effondrement de Troie jusqu’à sa passion supposée pour Elissa, ou encore l’audace historique d’Hannibal défiant Rome avec ses éléphants.


Il y a de quoi s’interroger sur la portée symbolique, sur la « trace » laissée par toutes ces narrations. Et, à-côté des drames programmés que traversent leurs héros, comme individus, pourrait-on, de ces matériaux, extraire aussi l’idée d’un « destin des villes » ?

C’est la question que je me suis posée…Avant de me laisser entraîner ailleurs : dans une sorte de confusion des lieux et des temps, où se sont entremêlés les souvenirs d’enfance, les leçons de latin, les études de philo, avec l’expérience de la psychanalyse.

Cette indistinction, ou peut-être, ce contrepoint, se sont accompagnés en moi d’un « sentiment océanique », plus propice à la rêverie et à la méditation qu’au travail érudit. Climat intérieur intimement associé à ce qu’on ressent parfois à la contemplation de la ligne d’« horizon fluide » de « notre mer », comme inscrit en sa lettre même, écoutez : médite- erre…n’y entend-on pas alors : Médit-err-année ?


« Au commencement, je n’ai pu m’empêcher de songer… »

Sur la trace d’Hannibal

Au commencement, je n’ai pu m’empêcher de songer à la prodigieuse expédition vers Rome d’Hannibal.

Comme on le sait, arrivé aux portes de la ville, il se montra avec son armée et ses éléphants, mais dans Rome, il n’y entra pas. Faute d’équipements ou de ravitaillement pour tenir un siège, selon certains commentateurs, alors que résonne encore jusqu’à nous l’écho du reproche de l’un de ses généraux (Maharbal) : « tu sais vaincre Hannibal, mais tu ne sais pas profiter de ta victoire » ! Choix pragmatique ou conduite d’échec, que cette « non-entrée » dans Rome qui n’appela donc pas de fausse sortie ? Cela c’est le discours de l’Histoire et la langue des historiens… Mais il s’agit plus probablement d’autre chose, quelque chose d’intérieur dont Hannibal lui-même aura emporté le secret.

Quoiqu’il en soit, la date de la capitulation d’Hannibal à Zama, 202, av.J.-C., est gravée en moi. Et même si j’ai appris son histoire par les auteurs romains, « naturellement » partiaux, pendant les cours de latin au lycée, ni Tite-Live ni les autres ne m’auront empêchée de faire d’Hannibal « mon » héros !

Qu’est-ce qui me touche, au juste, chez Hannibal Barca ? D’abord la signification de son nom : pour son prénom, « Hanni »-« Baal », qui a la faveur du dieu Baal, pour son patronyme, « Barca » de Barak, foudre : il y a là comme le rébus d’un « fatum », qui se confirma par la promesse faite à l’âge de 9 ans à son père Hamilcar, celle de « toujours haïr Rome ». Promesse tenue jusqu’à l’absolu anéantissement (celui de la promesse elle-même et celui de son émetteur).

Fidélité, audace, intelligence stratégique… auxquelles s’ajoute la dignité, portée à sa plus haute conception : qu’on se souvienne du discours qu’il prononça devant les soldats romains pour leur expliquer qu’il ne menait pas une guerre d’extermination mais une lutte d’influence. Dignité aussi, le choix de son suicide du côté oriental de la Mer, lorsqu’il fut lâché par son ultime allié (Prusius de Bythinie) après son éloignement exigé par Rome…

J’entends encore l’exclamation de mon amie la jeune philosophe italienne Caterina Rea : « mais qu’est-ce qu’ils mangent les éléphants ? » Combien de tonnes d’herbe ont mangé les mastodontes ? Quand et comment se les est-on procurées ? Les femelles, s’il y en avait, ont-elles eu ou porté des éléphanteaux au cours du voyage ? Et de fait, ces questions, bien qu’enfantines, sont pertinentes dans toute leur trivialité. Elles touchent à tout ce qu’il aura fallu de génie logistique au jeune chef de guerre…Et d’une manière générale, ces aspects en creux de la grande histoire nous intéressent autant que les événements centraux, datés ou marqués.

Hannibal avait tout du héros romantique pour susciter l’identification d’une adolescente (que je commençais à devenir). D’autant que cela se passait à un moment où mon monde basculait : l‘année de mon entrée en sixième et de ma découverte de l’histoire de Carthage coïncidaient avec celle de l’Indépendance tunisienne, les Français quittaient le pays tandis que le peuple recouvrait sa souveraineté…


« Retournons à Carthage… »

Des oliviers « vieux de deux mille ans », pérennité, proximité de Carthage

Retournons à Carthage. Tous ceux qui ont vécu dans les parages de vestiges antiques savent que ces vestiges ont une vie propre. C’est là que, à l’âge de trois ou quatre ans, je passais ces après-midis d’été en compagnie d’autres enfants. Munis de seaux et de pelles, nous creusions consciencieusement le sol… Nous trouvions au milieu des cailloux des pièces de monnaie romaine, parfois des fragments de sculpture, de lampes à huile, de flacons, et nous jouions au marchand avec ces « bouts d’archéologie » qui pour nous n’étaient que des objets usuels « un peu cassés ». Si le coup de pelle était plus profond, alors nous trouvions des choses puniques.

Nous passions, comme le reprend le titre d’un film récent, « L’été à la Goulette ». Lorsque je devins un peu plus grande, il arrivait que mon père m’emmène à Carthage l’après-midi en passant par le bord de mer. La toponymie des alentours commémorait des figures historiques ou littéraires et témoignait de la diversité des origines : les quartiers s’appelaient Hamilcar, Salammbô (du personnage de Flaubert), Kheireddine, Sainte-Monique…

S’il ne faisait pas trop chaud, nous poussions jusqu’aux maisons romaines, avec leurs mosaïques presque intactes (qui sont aujourd’hui préservées au Musée du Bardo). Sinon la balade se terminait par la visite du Musée océanographique de Salammbô.

Ses animaux marins, la fraîcheur des lieux, le silence et la paix de ses aquariums, me donnaient cette impression de « vie devant soi » et de temps arrêté que peuvent ressentir les enfants. Et donc d’éternité.

Ces Romains, et ces Carthaginois antiques ne nous paraissaient pas plus lointains que nos grands-parents morts avant notre naissance, dont nous connaissions les tombes au cimetière du Borgel, puisque nous retrouvions sur ces terrains des objets qui auraient pu être les leurs au quotidien.Ne disait-on pas d’ailleurs que les oliviers de la colline de Byrsa avaient été plantés par les Romains ? Pour moi, tout cela ne faisait pas de différence. D’ailleurs, le soir venu, nous rejetions ces jouets de fortune, en prenant garde à ne pas oublier…les seaux et les pelles!…


La ville révélait ses strates de passé, sur un mode aléatoire, comme un « retour du refoulé ». Et ainsi s’entrelacent les histoires individuelles et l’Histoire tout court. En ce qui nous concerne, nos ancêtres étaient là depuis des siècles, qu’il s’agisse de ceux qui avaient accompagné les navigateurs Phéniciens, de ceux qui auraient quitté Jérusalem après la destruction du temple avec une pierre qui, selon la légende, fut la première de la synagogue de Djerba, qu’il s’agisse de ces anciens marranes qui gagnèrent directement l’Empire ottoman après leur bannissement par l’Inquisition des rois catholiques, ou encore de ceux, portugais pour un bon nombre, qui étaient passés auparavant par diverses villes méditerranéennes, pendant quelques décennies, notamment par Livourne, et ceux-là avaient encore la nationalité italienne au vingtième siècle (c’était le cas de ma grand-mère maternelle).

Nous étions nés dans la nationalité tunisienne. Par le jeu des tensions politiques et de la place devenue intenable des juifs pris en tenaille entre les Français et les Tunisiens, mon père demanda en grand secret la nationalité française en 1958 et nous l’obtînmes en 1960. Aussi, il advint un temps où je commençai à éprouver combien il est étrange de se sentir devenir un étranger dans son pays natal.


Précisément le 5 juillet 1960 (et cette communication est présentée le 5 juillet 2008 à Perpignan…), nous partîmes, comme on disait alors : « définitivement ».

Je me suis promis - non, pas de haïr qui que ce soit, comme cela avait été requis d’Hannibal - je me suis promis de ne pas céder à la nostalgie lorsque, me retournant sur la passerelle de l’avion à l’aéroport Tunis-Carthage, je croisai pour la dernière fois le regard de ma grand-mère Emilie Lombroso qui pleurait derrière les vitres. Ce fut instantané : la nostalgie, je l’ai mise sous séquestre, et de là s’est déclenché mon questionnement sur l’exil, et le deuil, comme nœuds de l’Histoire, des migrations et des parcours singuliers.

On se souvient de cette phrase de Spinoza que j’ai découverte plus tard dans son Traité théologico-politique sur laquelle pour ma part j’ai longuement travaillé : « ne pas railler, ne pas déplorer et ne pas maudire, mais comprendre ». En 1999, j’ai appris, par une jeune femme tunisienne rencontrée sur la plage de Gammarth, que sur la base de ce musée, s’était créé un Institut de Recherche de pointe. Cette scientifique de la Tunisie moderne y était chargée d’étudier « le stress chez les poissons d’élevage » : les temps changent, les peuples migrent... Mais comme dit un autre philosophe, j’ai cru alors comprendre que la terre, elle, « la terre ne se meut pas » (Ed. Husserl).


Et encore le « destin des villes » !

Thèbes, Troie, et Carthage, trois « villes détruites en Méditerranée». Brûlées, rasées, mises à sac, dévastées, qui ont donné lieu à des « cycles » et à des épopées, imbriqués les uns dans les autres. Ecrits dont on dégage un «récit de fondation» (voire plusieurs). Et dans les trois cas, on trouve invariablement un individu auquel il est arrivé une catastrophe, une sorte de trauma initial qui a déclenché un départ.

Ainsi, Cadmos, un Phénicien déjà, avant de devenir le fondateur de Thèbes, part à la recherche de sa sœur Europe. Dardanos, fondateur de la dynastie troyenne, fuit un déluge. Quant à Elissa (l’errante), autre Phénicienne, celle que les Grecs appellent Didon, elle fuit la violence de son frère Pygmalion, assassin de son époux qui était grand prêtre à Tyr. C’est après la défaite de Troie, que, sur ordre des dieux, Enée part fonder Rome. Qui des siècles plus tard détruisit « en réalité » Carthage.

Les « fondateurs » ont un statut d’exception, ce sont des princes qui ont tous partie liée avec les dieux. Sophocle ne décrit-t-il pas Thèbes comme « la seule cité où des mortelles donnent naissance à des Dieux » ? Les mortels essayent de les embobiner, de négocier avec eux, ils leur font même des promesses qu’ils ne tiennent pas. S’y ajoute la part de l’inéluctable, ce qui nous échappe quoiqu’on fasse - la plus exemplaire à cela étant celle d’Œdipe, qui par l’oeuvre de Freud est devenu la figure universelle, « anthropologique » qu’on sait.

Les récits comportent aussi en commun de nombreux actes de violence faite aux femmes, que celle-ci implique ou non le viol consommé : Elissa voit son époux assassiné par son frère qui confisque le trône qu’il devait partager avec elle. Plus tard Enée l’abandonne pour un « intérêt supérieur », entraînant son suicide.

A Troie, Hésioné est enchaînée à un rocher entièrement nue et parée de ses bijoux, offerte en sacrifice pour sauver la ville. Hélène est enlevée par Pâris, et, on s’en souvient, Europe est enlevée par Zeus.

S’exposant aux vengeances divines, les mortels entraînent leurs villes et leurs peuples dans leur folie, leur délinquance et leurs « dérèglements ». Inéluctable, défi aux dieux, rêve de pouvoir, servent de révélateurs à l’omniprésence d’une pulsion de toute-puissance, au risque permanent de conflits, trahisons perverses et démesure (ubris), à la mesure même de leur instinct de mort


« Quoi d’étonnant à ce que la métaphore animale… »

L’effet « bœuf » de l’alphabet et l’Europe

Quoi d’étonnant à ce que la métaphore animale s’en trouve ici « filer bon train » ? Notamment il est souvent question de taureaux, de bœufs, de vaches ou de génisses.

C’est par un taureau gambadant sous la forme duquel se cache Zeus, qu’Europe est enlevée. Nul n’ignore la ruse d’Elissa, à qui le roi numide a accordé un territoire « aussi grand que pourrait en recouvrir une peau de bœuf », peau de bœuf qu’elle découpa en lanières, dont elle entoura un territoire « « suffisant pour s’y établir. Egaré dans la quête de sa sœur, Cadmos doit, sur ordre de l’oracle, suivre la génisse qu’il trouvera dans une prairie, et fonder une ville là où elle s’arrêtera.

L’animal, et notamment le bovidé, est diversement une monnaie d’échange, une incarnation divine, un instrument de ruse, un signalement, c’est-à-dire un représentant pour un autre signifiant. Qu’on se souvienne d’ailleurs de la lettre de Freud à Fliess du 4 juillet 1901, où celui-ci écrit à son ami que dans un lointain et archaïque héritage judaïque se trouve probablement le culte d’une figure primordiale de taureau.

C’est au point que la métaphore bovine, reprise « morphologiquement », a fait que la tête à cornes, celle du bœuf, a donné lieu à sa représentation dans la lettre « aleph », qui, en tant que première lettre de l’alphabet - par lequel ce mot même se prononce, relie l’animal aux « commencements », à la « fondation ».


«Ces récits sont-ils la préfiguration… »

Pourquoi la Méditerranée

Ces récits sont-ils la préfiguration des clivages ultérieurs en Méditerranée : Orient/Occident, Chrétienté/Islam, ou encore la part des oppositions Nord/Sud ? On peut le croire, tant la distinction théorique, l’organisation disciplinaire des savoirs, l’analyse culturelle, semblent nous y porter depuis longtemps comme dans une immuabilité de répartition-partition.

Cadmos signale pourtant déjà l’attrait phénicien pour des rives plus occidentales, avec ce point « culminant » que représente la poursuite d’Europe définitivement perdue : la quête du frère devient par une subversion du but à atteindre, subversion instituée par la Pythie à Delphes, l’annonce d’une fondation, qui sera Thèbes. Il est dès lors permis de voir dans le « signifiant » Europe, non plus seulement le prénom de la sœur disparue à jamais, mais aussi le substitut d’une future contrée-sœur supposée, restant à découvrir, et qui ne se serait donc pas appelée « Europe » par hasard… Et ainsi par Thèbes les Phéniciens entrent de plain-pied dans la « culture » hellénique.

Carthage dans cette optique, ne se trouverait-elle pas alors au lieu géométrique du croisement possible, n’en serait-elle pas même un « topos » ?

Si nous nous autorisons à pousser notre rêverie, cela pourrait nous emmener jusqu’à changer notre regard sur le clivage institué entre le monde « grec » et, disons, le monde « sémitique », mais aussi avec les autres cultures de ces contrées plus ou moins disparues en tant que telles, qui se sont fondues les unes dans les autres, et qui ont forcément « fait trace » ici ou là d’une manière ou d’une autre.

J’ose y inclure les conséquences des invasions inamicales et d’autres modalités de croisements, notoires, non-dits ou insus…

Ce clivage dont je parlais n’est peut-être pas à envisager comme une coupure - et il serait permis de voir entre ces mondes plus de convergences ou de nouages que ceux auxquels nous aurait habitués la doxa. On en aperçoit déjà. Des figures comme celles de Philon ou d’Augustin en attestent.

Une autre a retenu particulièrement mon attention, celle d’Apulée, numide nourri aux études latines et à la philosophie grecque, quoique, dit-on, attiré par la magie, passant aisément d’une langue à l’autre, avocat, conférencier, voyageur, un tant soit peu gigolo aussi. Son fameux ouvrage « L’Ane d’or » est considéré comme le premier roman en prose en latin. En tout cas c’est celui qui est parvenu jusqu’à nous.

On peut trouver d’autres exemples, au fil des siècles, pour peu qu’on s’y attache, je pense en particulier aux personnages emblématiques créés par Lawrence Durrell pour son « Quatuor d’Alexandrie », en qui se recoupent plusieurs traditions de Méditerranée sans que pour autant, chacun y perde son héritage singulier. Et c’est peut-être là, si l’on peut dire, que résiderait le « génie » de cette région du monde.

L’un de mes axes de recherches concerne la trace laissée par « l’événement marrane », et pas seulement chez les juifs bien sûr. Il s’agit bien en tout cela ici aussi de croisements et de tensions. Une « autre » rencontre d’un « autre » à un « autre » qui frapperait d’obsolescence toute velléité de fantasme « identitaire » et originaire, de même que toute croyance à la possibilité de « retour » à l’état antérieur, à l’identité supposée première comme on le dirait d’une « forêt primaire ».

Pour conclure : ce n’est pas simplement parce qu’elle est le berceau de la philosophie, ou encore parce qu’elle aurait fourni le mythe fondateur de la révolution psychanalytique, que la Méditerranée nous intéresserait, et pas forcément davantage, parce qu’elle abrite le symbole religieux monothéiste majeur qu’est Jérusalem.

La Méditerranée nous intéresse parce qu’avec ses « récits » nous pouvons relier les points cardinaux, les faire converser, converger, et par ce geste, plutôt que d’y voir les dissonances, il ne tient qu’à nous de souhaiter qu’elle demeure au milieu des terres comme cela est dit chaque fois qu’on la nomme, dans cette fonction médiatrice (médi-actrice) : un creuset ou peuvent se rapprocher les mondes.


Paule Pérez.





mardi 13 janvier 2009

A Santoro / Attirance

A Santoro

l’hystérie recouvre engendre le mystère délicatement
le mort naît renversé
votre question se répond la réponse éblouit
la lumière trace
écoute et vois
l’écriture s’allonge longe l’abîme tombe sous le sens
ouvre la vie déploie son intelligence
oeuvre
les mots émus se déplient s’épanouissent
double trouble de langage

je féconde l’obscur objet lève le poing et fais feu
jeu fécond l’obscurité révèle une arme à double tranchant
au-dessus du vide passe l’ombre lors les mots s’élisent à l’envers
plats comme le mur
rassemblés et las
évanouis inouïs noués ou amassés

l’œil cueille la chair secrète des verbes


Nadine Meyran
22 mai 2008








Attirance

l'écriture au front(on) défile
l'a(i)mer amour
met en face l'envers et le droit
courbe les principes
efface le trouble et la tranquillité
je ne m'acquitte plus
je dors sur le poing du jour à point fermé
point fugueur d'une lettre volée
récitante lovée de l'amur mûr

tue et moi
sommes plus addi©tionnés que les âmes aimantes des aimants.


Nadine Meyran
(avec Santoro) 12 juin 2008

vendredi 9 janvier 2009

Le chemin.





Ce chemin que je vais faisant

ce pendant il me va faisant ;

j’ajuste mon souffle à son rythme,

épouse du pied ses courbures ;

ses flaques largement reflètent

éclats des rêveries

que mes mains, de ci, de là,

ont, à grand joie cueillies,

accordées au tissu

de vie réalisée

en heurs bons ou mauvais,

en souci d’humanité,

et en (dés)espoir de causes.

Suis tombée dans ses ornières,

me suis relevée à douleur :

par deuils ma vie fut très tôt pétrie…


En ai fait chemin de ronde

pour voir venir dans les lointains

formes amies et ennemies.

En ai fait chemin de table

à vivre d’hospitalité.

Y ai cousu frissons de soies

dans les amours.

Enfants rieurs m'accompagnant

y ont bravé des écorchures

et récolté moult fleurs et mûres.


Souvent, il m’a voulue voleuse

volant vers bouquets chimériques

et rêves, rivières arc en ciel.

Dans mes fugues il s’est offert

en errance buissonnière.

Et puis il disparaissait

me logeant dans le vide.

Lors que je l’avais perdu,

un temps goûtais son absence,

en vastitude des espaces.

Puis l’infini, ne me contenait plus ;

adonc me refaisais chercheuse,

me lançais à le retracer.

Le voilà devenu tortueux

tandis que mon corps s’alourdit.

D’un coup, mon présent devient passé.

Et le chemin rejoint

en spirales

obscures nuées

de neige noire.

Je sais bien que là-bas surgira l’indicible

qu’aurai si souvent pressenti

sans qu’en vienne jamais l’étreinte.

Ce chemin que je vais faisant,

désormais, il va me défaisant.

N.C.



Si vous avez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez-vous en satisfaict.[…]

Si vous n’en avez sceu user ; si elle vous estoit inutile, que vous chaut-il de l’avoir perdue ?

Montaigne. Essais


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