mercredi 25 février 2009

Petite méditation "entre" Sigismund et Jacques-Marie

Petite méditation métaphysique "entre" Sigismund
et Jacques-Marie
Paule Pérez


Il y a pour moi un grand flou - non que je cherche forcément à le dissiper, ce flou, mais je me sens quelque peu isolée parmi les "collègues" - sur la dite ou supposée fin de l'analyse. Et ensuite sur ce que j'appellerais volontiers l'après-fin, ou les nombreuses après-fins, les fins sans fin, etc..

En ce qui concerne Freud, nous sommes dans un athéisme confirmé et un espace ambigu et variable, entre renoncement et espoir (ce qui est là-même, équivalent) que l'homme peut osciller entre une fonction civilisatrice et la barbarie, concomitamment, simultanément. C'est cela même peut-être qui est si difficile d'ailleurs, pas la seule barbarie, mais cette ambivalence. Mais chez Freud, il y aurait comme un éclat, cette phrase dans une correspondance où il caractérise son rapport au judaïsme comme (je ne sais pas par cœur) quelque chose où il emploie le terme de "miraculeux". Cela précisément m'incline à lire toujours chez Sigmund une présence de transcendance, une transcendance non qualifiée, sans attributs, avec juste cette manifestation, la fondation ou l'héritage (pour ne pas dire le testament) judaïque.

Transcendance, peut signifier pour moi « cela ? » : une aspiration à un ailleurs (Autre), la notion de l'étendue et ou de l'infini, simplement que ce qu'il reste en nous assigné à de l'indéfini et de l'indéterminé, ou de la totalité des premières lignes de la Genèse (chaos, ténèbres, vide et vague, souffle planant, temps d'avant la lumière), ou encore "ehhyé acher ehhyé "je suis celui qui est/ a été et sera", révélation faite à Moïse au buisson ardent, qui brûle mais ne se consume pas, c'est-à-dire que ce vécu-là est du présent absolu parce que il montre qu'on peut imaginer cela, comme Josué obtiendra, plus tard, que le temps s'arrête. Peut-être alors s'agit-il de la perception du temps, voire de l'immémoriel, et cela est absolument détaché et loin, radicalement in-incarnable.

La dialectique entre l'homme et "cela ?" est possible justement parce que "cela ?" c'est le fait que l'on soit doté de la capacité d'imaginer un autre ordre, de l'ailleurs, l'autre radical, essentiel. On peut l'imaginer et on peut l'investir dans le sentiment d'une présence, ou d’une absence. On ne demande pas de croire (enjoindre de croire est un « double bind »), on suggère simplement d'étudier. Etudier quoi? Le récit d'une fondation. Si constitution il y a c'est celle d'un peuple, celle d'un système politique, celle d'une histoire et dans une certaine mesure de l'éloignement de dieu : qu'il y ait ou non eu présence. Et cet autre ordre, ou cet ordre d'un autre, on ne saura pas s'il est en nous ou extérieur, ou si c'est la mort dont on ne constate que les manifestations en voyant des vivants qui sont morts, et cet autre c'est simplement ce qui divise, le "dividu" qu’est justement l’individu.

Pour Lacan, cet Autre vacille, oscille, car il y "a eu incarnation" et que cela se serait inscrit dans l'inconscient d'après-Jésus. On a l'impression qu'il est partagé entre la tentation d’instituer par là ce grand Autre et la crainte de le faire, pris dans un athéisme déclaré, un athéisme non matérialiste, un athéisme « spiritualiste » déterminé par le langage et l’ordre symbolique, et qu'il reste à jamais orphelin.

Lacan en effet a une position tellement systématique pour moi de se défier de toute croyance, ou de toute spiritualité peut-être, que cela confinerait subtilement à une position de toute-puissance. Pourtant il est quelque peu fasciné par la vie spirituelle, et dans un article consacré au livre d'Eugène Minkowski sur la schizophrénie (dans les années 30), il se montre très bienveillant pour ce qu'il nomme "...l'intuition... d’un autre espace que l’espace géométrique, à savoir, opposé à l’espace clair, cadre de l’objectivité, l’espace noir du tâtonnement, de l’hallucination et de la musique...C’est à la « nuit des sens », c’est à la « nuit obscure » du mystique que nous croyons pouvoir dire sans abus que nous voilà portés. L’ambition, ici d’abord énigmatique au lecteur, s’avère à l’examen être celle de l’ascèse ; l’ambiguïté de l’œuvre, celle de l’objet sans nom de la connaissance unitive".

Donc à un moment (et à d'autres) Lacan montre un certain intérêt pour "le mystique, l'ascèse, l'objet sans nom de la connaissance unitive", cet article, qui n’est cependant pas dénué d’accents spinoziens (cf la définition chez celui-ci de l’intuition), il le signe Jacques-M. Lacan, mentionnant ainsi sa marque personnelle chrétienne, mariale.

Lacan en fait est détenteur de cette grande intuition du grand Autre (inatteignable) et cependant cela se joue comme si cependant (me semble-t-il), il n'arrivait en fait pas à renoncer à l'affaire de l’incarnation comme fondatrice radicale, qui explique en partie ses développements autour de Sade, et que cela aboutit paradoxalement à cela : qu'il n'existe pas de rapport sexuel. Ce n'est de mon point de vue pas par hasard que Freud ne puise pas du tout dans Sade, et qu'il resserre en fait une réflexion sur le masochisme comme une typologie de symptôme – de par les références est-européennes à Masoch, sans plus. Cela ne procèderait-il pas chez Lacan du poids de la culpabilité. En ce sens on pourrait voir dans sa préoccupation de Sade le désir d'aller au bout de la démarche d'exploration d'une damnation sur terre, car le fantasme de la faute est là dans ce besoin-même de la transgresser, traverser, pulvériser, subvertir.

Le symbolique est-il nécessairement condamné à passer par le diabolique, cela se discute. Le symbolique ne peut-il avoir plusieurs chemins? Peut-être. Dans le Cantique des Cantiques, il existe du rapport sexuel. Oedipe et la culpabilité viennent de l'héritage grec, ce qui laisse dès lors un ailleurs possible pour Freud.

Ce qui est pour moi « étrange » chez Lacan est que son oeuvre donne au "lacanien" la liberté de se replonger dans l'abîme, mais pas un abîme éclairant, d'ouverture, non, un qui renvoie à une sorte d'élévation intellectuelle, tout près du spirituel mais qui tire l'échelle juste comme pour rappeler qu’on y est suspendu, au vide (c'est là que je placerais ce que certains appellent leur "inhumanité"). Cela contient pour moi une forme de haine, d'une manière pulvérisatrice, en quelque sorte mortifère, sans possibilité d’équilibrage ou de tension dialectique.

Lacan n'ose pas à mon sens, dire jusqu’où sa recherche le confine solitairement au spirituel, voire à la mystique. Pourquoi, c'est son mystère. Peur? Résistance? Crainte de bouleverser son auditoire marxiste althussérien ? Tragédie d'une contradiction plus que douloureuse? Mépris de soi de celui qui dit n'avoir eu de trouvaille que l'objet a? On ne saura pas. Il y va tout près, de même lorsqu'il écrit à son frère bénédictin, mais « n'y entre pas »; Pourrait-on penser que c'est cela son noeud borroméen, son sinthome via le travail sur Joyce. Je ne sais pas.

Pour moi, s'il y a "fin" de l'analyse (mais pas seulement de l'analyse, du das-ein tout court), c'est le chemin de l'être, ou si on veut le spirituel. J'appellerais cela quelque chose comme la conscience aiguë de l'existence liée à celle de la condition humaine, dans tout son tragique, mais aussi avec son vertige de vie et l'érotisation du partage. L'existentiel, comme un quatrième terme au triptyque RSI, le N + 1 de l'alliage ternaire RSI.

P.P.

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