mardi 31 mars 2009

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"Découvrirait-on un jour le dessin de l'abeille sur l'orchidée?"

Autrefois je rencontrais dans les prairies de ces grappes d'abeilles végétales...






Accepter la violence de l'effraction : ce texte de Françoise Agreke fait suite et écho à celui sur l'intrusion.




Rappel du pré-texte
publié le 21 11 08
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Le jour où j’ai dit : INTRUSION !

Toi, l’intrus (e), l’autre, tu es rentré (e) dans mon champ, innocemment, sans crier gare.
T’ex-truderai-je, pour cette impudence ?
Il me faut péniblement penser que l’intrusion est un indice fort de l’altérité, un accent rude.
Tu m’affoles, tu m’expropries de mon espace privé.
Y aurait-il échange sans cette ex-propriation ?
Y aurait-il sans l’intrusion, un lien de toi à moi ?
L’impact de cette irruption, me projetant hors de moi, provoque, à la lettre une ex-tase dont je me défie parce que, assurément, je la re-connais : en partie à mon insu, cette extase a toujours été déjà là depuis les premiers temps, ceux en lesquels l’Autre me capturant dans un ravissement, je ne pouvais m’appartenir si tant est que cela ait pu se produire par la suite ; car tu empêchera(s) toujours cette auto appropriation et je vivra (i) l’ex-tase, ou bien dans le hors lien de la solitude, ou bien dans le hors de soi de la colère quand celui du partage douloureux et/ou contradictoirement heureux ne peut se produire.
Force m’est de constater qu’entre je et tu, les histoires intimes, intellectuelles, sociales qui se (dé)jouent pivotent souvent,- si les mots ne sont plus que réflexes corporels, comme le jour où j’ai dit : intrusion ! - autour de cet axe d’une ex-tase duplice entre dévoration et excrétion.
Où et comment cultiver une terre métisse pour tempérer ce binarisme lorsqu’il survient ?
Se pourrait-il que l’en-stase soit de nature à représenter un tel espace, une réserve, un suspens temporel, une vacuité ?
L’intrusion y serait-elle transformée, trans-formulée en approche feutrée, à tout petits pas de colombe ?
Noëlle Combet.

Ce texte, fait suite à l' interprétation d'une de mes approches, qualifiée d'"intrusion" par un autre à la place duquel j'ai, dans cette écriture, voulu me mettre, lui prêtant ma voix pour tenter de comprendre de l'intérieur et interroger ses raisons qui me restaient obscures mais il y avait ce sentiment que "je" et "tu" sont peut-être indiscernables l'un de l'autre dans ces situations qui impliquent un insupportable.  Le texte de Françoise Agreke est venu là, ouvrir une autre perspective, proposer une autre approche. 


Accepter la violence de l’effraction.


Les mots sont venus faire intrusion dans cet ailleurs de mes mots. Pour les débusquer et faire naître une pensée, une métamorphose de la pensée solitaire vers une pensée solidaire. Et accepter l’enjeu de cette violence irruptive.
Echeveau précaire d’un fil que l’on déroule.
J’aime l’idée d’intrusion, à l’accent rude, qui force l’altérité.
En effet, ne sommes-nous pas issus de la première violence-intrusion ? La rencontre d’un homme et une femme, entre violence et extase, nés d’une différence, origine de la vie ?
Que serions-nous sans les autres ? l’Autre ? Question forte et obscure, nécessaire à notre conscience qu’elle bouscule, interpelle et projette encore et toujours sur nos écrans individualistes.
Violence nécessaire pour interroger et maintenir le droit à une parole protectrice de nos libertés.
Liberté d’accueil de l’autre. Vigilance à maintenir en nous et à l’extérieur de nous.
Comme une terre d’exil, d’exil à soi-même pour faire de la place à cet autre en soi et hors de soi.
Se refuser à cette conscience de soi-même et s’en défendre, c’est tourner le dos aux différences et participer à l’émergence des terrorismes, qu’ils soient d’ordre politique, social, relationnel, racial, aussi bien que sexuel.
C’est museler et nier ce qui ne se (re)connaît pas. Comme un refus de ce qui n’est pas semblable.
Il se pourrait qu’il faille accueillir et non se défendre (pour se déprendre) cette pénétration-intrusion- du tu dans le je et réciproquement pour que la rencontre survienne.
Et celle-ci ne peut être sans une absence absolue de violence.
Aller à la rencontre de l’Autre, c’est, en priorité, aller à la rencontre de soi-même, cet autre en soi, celui que l’on va chercher, confronter, dans les expériences de la vie où l’on ose se risquer (comme dans la démarche analytique).
C’est aussi accepter de regarde l’innommable en soi, -rencontre avec son humanité-, avec humilité.
Sans cette intrusion, expropriation par l’autre, ouverture à l’échange, ou à sa fermeture, que deviendrait le je, une absence désincarnée ?
Accepter la violence de l’effraction, c’est réincarner le je, pour le faire exister dans l’alliance avec la vie et tous ses possibles.
Le je et le tu, dans le respect partagé et consenti des espaces de chacun, se conjuguent alors dans une étreinte ludique et non plus défensive.
Et s’entendre alors, d’où ils parlent, pour s’aventurer dans cet ailleurs d’un métissage multiple, confrontation des identités existentielles, sans plus craindre la perte.
Terre métisse rêvée, terre à l’épreuve des différences, des disparités, aux couleurs et rythmes mêlés,
Terre métisse, mélange consenti et non forcé, dans le respect des égalités, pour assurer le dynamisme des identités,
Comme un processus d’acculturation nécessaire à l’ouverture d’une nouvelle humanité arc en ciel,
Promesse d’une terre promise,
Celle d’une utopie
A partager.
Françoise Agreke

sans titre

fleuve frisé mat acier pâle

trois avions jetés en traits blancs au ciel bleu

mauve la rive

toitures cheminées clochers écharpés de rayons rouges

contre-jour violent où fuit une mouette

mes pieds mes jambes mes bras mes mains

provisoires

mon regard dont il ne reste pas trace

ma constance

il y avait ce vent et le soleil bas aveugle

une couleur de chair réveillée teignait les pierres

l’éternité se donnait en passant

une fillette en jouant tombait / cris et pleurs /

rien ne semblait plus vivant

ma marche longeait le fleuve et le retenait

j’écartais du naufrage l’autre bord

les immeubles les routes les voitures basculaient en arrière

je me tenais au bord du gouffre

appliquée à l’équilibre

je courus vers le point de fuite / je touchai le fond de la toile /

derrière y aurait-il le maître ?

samedi 28 mars 2009

Technique, technologie, technicisation

(Echo à l’intervention de Brice de Villers rapportant
la thèse de l’ouvrage de Gunther Anders : « Hiroshima est partout », Seuil, 2008)




1/ C'est dans le désir que s'originent les intentions et les choix d'action, choix d’action qui ont toujours une dimension technique. Même un mot est un objet technique : il sépare l’avant de l’après-énoncé comme un couteau sépare un espace matériel en deux. Il est même à lui tout seul une « technologie minimale » quand son émetteur a su lui faire endosser [ embarquer/embed ] les formalismes nécessaires à son appropriation par ses récepteurs.

2/ Par construction même, tout choix d'action comporte un contenu technologique plus ou moins substantiel et a des effets, des effets intrinsèquement ambivalents, à la fois "plutôt bon pour ceci" et "plutôt mauvais pour cela" (attention, ambivalents ne veut pas dire équivalents, c’est même le contraire pour moi).


3/ La passion, envisagée comme pathologie du désir, donne aux choix des expressions dont les dimensions, notamment la dimension technique, sont a priori problématiques (dans le sens où elles posent des problèmes appelant des solutions qui ne se « dégagent » pas strictement du problème).

4/ Dans les sociétés modernes contemporaines (moi, je les qualifie volontiers d'hyper-modernes), c'est l'acte consommatoire, privé bien sûr mais aussi public (par la force de sa dynamique), qui pousse à la dérive passionnelle du désir. Cette dérive engendre alors des choix qui n'arriveront pas à concevoir des technolo-gies assurément viables du fait soit de la complexité de celles-ci, de leur puissance, de leur démesure physique, de leur dynamique propre (vitesse, entropie,...) ou encore de leur mise en œuvre prématurée, enfin.

5/ Que signifie cette dérive ? Elle signifie précisément la difficulté des co-acteurs de ces systèmes à trouver "les discours et les processus" ( ie les mots et les nombres, les voies et les dynamiques, les images et les modèles) susceptibles d'encadrer par leur irrigation, leur circulation, leur échange, leur contestation, leur partage,... les moyens de la maîtrise des choix, et donc d'en faire écarter l'occurrence des expressions chaotiques ou catastrophiques. En somme, ces systèmes-là ont alors commencé à excéder en situation particulière les capacités du dire, du savoir-dire, du faire, du savoir-faire.

6/ Un moment de surplomb spatial et temporel. La techno-science, depuis et pendant 500 ans, n’a jamais vraiment lâché le discours mais, peu à peu, l’a négligé ; les « discours morts » (les machines) sont devenus plus nombreux mais l’apprivoisement collectif des systèmes ne s’est pas foncièrement relâché. Or, depuis 40 ou 50 ans, le techno-marché a globalement supplanté la techno-science. A émergé, sans contre-pouvoirs, une alliance durable entre la technologie et le marché, un « techno-marché », lequel donc a supplanté la techno-science en convoquant de plus en plus la recherche dans un rôle de sous-traitance au service de projets tirés par des logiques économiques et financières qui lui ont échappé. Dans certains cas, de servante, la recherche est devenue servile. Le couple expert-financier, en supplantant le couple scientifique-ingénieur, a imprimé peu à peu sa propre logique de prescription dans le choix des objets de recherche et il en maîtrise aujourd’hui partiellement le cours. Aussi, les objets et systèmes techniques perdent-ils de plus en plus leur équilibre formatif/performatif, discours/processus, pour n’être plus livrés dans certains cas, ceux que j’ai évoqués, qu’à une logique performative, donc privée… d’indicateurs de risque (nous n’entrons pas dans la société du risque pour faire allusion aux théories d’Ulrich Beck, c’est l’inverse, nous en sortons, et c’est cela qui devient dangereux !).


7/ Ces expressions catastrophiques, encore une fois, concernent les choix eux-mêmes, puis seulement alors, en leur pratique, les objets et systèmes qui en résultent dont l'une des expressions s'apprécie par leur dimension technologi-que. Aujourd'hui, c'est donc une certaine orientation et pression de la dynamique consommatoire qui, par exemple,..."technicise exagérément l'homme" (expression d’Anders) d'une manière générale. En effet, le désir semble s’effondrer dans un ubris, une passion, souvent narcissique, qui a du mal à se projeter dans des objets extérieurs à lui-même. En résultent alors des sortes de sublimations hypo-techni-ques. C'est cette orientation qui favorise alors l'occurrence "de systèmes ou d'objets techniques qui posent des problèmes" (n’est-ce pas au fond ce que disaient les Grecs : à savoir qu'il y a des conditions pour que les techniques soient appropriées ?).

8/ Voilà pourquoi "la technique" n'est pas à envisager en tant que telle (à mon sens, cela n'a pas de signification). Ce sont les choix humains et sociaux aux prises au-jourd'hui avec la passion consommatoire (excitée dans nos pays depuis 50 ans par le développement important des sciences et des techniques rationnelles mais pas raisonnables de l'organisation, de la gestion et de la finance) dont la dimension technologique s'avère plus ou moins difficilement appropriable (donc les choix qui appellent des systèmes technologiques trop complexes, trop puissants, trop rapi-des...) qui doivent être interrogés. C’est notre désir malaisé qui doit être questionné.

9/ La prospective de ces choix est précieuse parce qu'elle permet d'anticiper leurs caractéristiques techniques possibles, et donc de pouvoir les écarter si l’on souhaitait décider de le faire. J'ai longtemps plaidé voilà plus de 15 ans pour que les "innovations d'intérêt général" (caractérisées comme telles par la portée de leurs effets notamment, mais pas uniquement), qu'elles aient ou non un fort "contenu technologique", soient discutées et donnent lieu à des sortes d'AMM (des autorisations de mises sur le marché, comme pour les médicaments), mais sur la base de débats à logique plus démocratique qu'aristocratique, c'est-à-dire sur la base de représentations les plus diverses d'un "vivre-ensemble" qui serait durable. Las…

10/ Enfin, en disant cela (dans le point précédent), je me range philosophiquement parlant, parmi ceux qui défendent l'idée que techniques et technologies ne sauraient être "en soi" autonomes de l'action humaine et que celle-ci peut les maîtriser. Je les/nous qualifie « d'humanistes modernes » (je sais, çà fait ringard !), lesquels se distinguent, à suivre volontiers la typologie qu'en fait Andrew Feenberg, tant des "instrumentalistes" (libéraux et non interventionnistes pour qui la technique est envisagée comme neutre) que des "déterministes" (qui voient dans la technique un moyen mais dont le développement est incontrôlable; Anders est-il de ceux-là ?) que des "substantialistes", enfin (qui prétendent que l'on ne saurait distinguer l'action humaine des moyens techniques qu'elle met en oeuvre, qu'elle imprègne totalement, mais qu'on ne saurait, ni l'une ni les autres, contrôler).

11/ Alors, maintenant, on peut en revenir à Gunther Anders. "Cette longue chaîne technicisée d'objets dont nous n'identifions pas lequel peut être à l'origine d'effets indésirables, voire, pour Anders, condamnables" (page 1 de ta note, Brice, 15è ou 16è ligne avant la fin), elle n'est pas l'objet décisif de notre responsabilité. C'est la qualité partagée des discours et des processus cheminant vers la décision du choix d'action qui est cet objet principal de notre responsabilité. Autrement dit, sans qualité partagée des discours et des process, très en amont donc de la décision possible, les systèmes technologiques et leurs objets techniques seront probablement problématiques.

12/ Aussi pouvons-nous réfléchir à deux choses qui s'articulent et se complètent

- à la qualité des discours et des process à partager aptes à configurer une décision d'action d'intérêt général et aux méthodes démocratiques qui pourraient garantir cette qualité;

- aux "sas démocratiques" à mettre en place ultérieurement dans la mise en oeuvre de la décision pour empêcher que les objets techniques qui en sont issus puissent les franchir lorsqu'ils sont le fruit d'une qualité de décision malgré tout médiocre (autrement dit, lorsque "notre imagination [aura été] incapable d'envisager [au moment de la décision] les conséquences de ce que nous produisons " pour faire écho à Anders) (page 2 de ta note, environ ligne 14).

Pour finir.
On l’a bien compris. C'est notre désir qui est malade (et notre civilisation malaisée). Il faut le soigner plutôt que de l’enfermer dans une responsabilité liée aux effets de la maladie. Le désir contemporain produit des "hommes probables", lesquels n'ont pas de réponse possible parce qu'ils ne sont plus que les objets de pulsions, non singulières donc. L’enjeu majeur est là : éviter à homo sapiens un destin d’ « homo probabilis », d’homme mis en preuve (et ne pas craindre, bien au contraire, un avenir d’homo faber). Devenir plus singulier(e), s'inventer soi-même davantage et, en mouvement, considérer seuls et ensemble nos collectifs ; leur métamorphose pourrait suivre.

Jean-Paul Karsenty, 11/03/2009
Forum d’Actions Modernités, groupe « Société »



Merci Jean-Paul, votre texte a fait lien, dans mon esprit, avec ce poème de René Char qui esquisse, à sa façon, ce que vous abordez en le nommant passion :

Don hanté

On a jeté la vitesse dans quelque chose qui ne le supportait pas. Toute révolution apportant des voeux, à l'image de notre empressement, est achevée, la destruction est en cours, par nous, hors de nous, contre nous et sans recours. Certaines fois, si nous n'avions pas la solidarité fidèle comme on a la haine fidèle, nous accosterions.
Mais du maléfice indéfiniment trié s'élève une embellie. Tourbillon qui nous pousse aux tâches ardoisières.

René Char "La nuit talismanique"

N.C.

lundi 23 mars 2009

Humanimalité.





Nous eûmes un jour, S. et moi, un échange de points de vue sur l’érotisme :
- C’est la poésie de la sexualité, dis-je ; ça l’habille.
- Donc ça la déguise ?
-Non ! Je ne vais pas nue et mes habits ne me sont pas un déguisement… (Un temps)…La sexualité, c’est notre devenir-animal, nos devenirs-animaux. L’érotisme en est une expression différente… propos que j’allais être conduite à nuancer car si nous en restâmes là, ce jour-là, la question restait, pour moi, ouverte.

Réfléchissant par la suite à cette idée de déguisement, qui décidément ne m’allait pas, comme un vêtement qui clocherait, il me vint à l’esprit que l’érotisme pouvait être à la sexualité une sorte de luxe, une plus-value peut-être. Cette dénomination ne m’allait pas non plus.
Laissant courir mes idées, je revis ce danseur de Buto qui évoluait, quasi nu, tenant contre lui un paon de telle façon que l’œil ne pût discerner une limite entre le corps de l’un et celui de l’autre. Puis j’eus l’image de l’habit de lumière des lucioles, de la robe de couleur des poissons, oiseaux et autres animaux amoureux. Ils étaient donc aptes, eux aussi, me dis-je, à l’érotisme, à une poétique existentielle.

J’en déduisis que la sexualité, associée à notre devenir-animal, incluait l’érotisme qui n’en était pas, par conséquent, une expression différente, contrairement à ce que j’avais tout d’abord énoncé ; il en était un élément constituant, une propriété, lui appartenant au même titre que d’autres composants impossibles à dénombrer tant sont variées les occurrences que l’on peut imaginer.
Il arrivait même que la sexualité se réduise au seul élément érotique, le devienne, à l’instar de certaines formes de l’amour courtois, qu’elle s’y condense, s’y concentre, amplifiée jusqu’à son maximum d’intensité. L’érotisme était alors la quintessence même de la sexualité.


Sans doute, les vibrations érotiques, dans le territoire animal, avaient-elles leurs expressions propres ; l'on ne saurait dire qu'elles déguisent la sexualité, dans le sens de dissimulation qui s’attache à ce mot.
Ne la proclamaient-elles pas, plutôt, et n'en allait-il pas de même dans les espaces humains ?
Je sus gré à S. de m’avoir, avec sa question, provoquée à creuser ce sujet.

Devenues qualités expressives, ces proclamations érotiques pouvaient se déplacer en d’autres fonctionnalités, devenir drapeaux d’un territoire comme pour les poissons corail. Était-ce si différent des couleurs de son aimée, portées par le poète courtois qui, de la sorte, inscrivait le lien dans un espace social ?
Nous autres, humains, avions les mots, les métaphores, les intermittences de notre souffle, trouant nos paroles et nos écritures et aussi nos sourires, nos visages-paysages, nos gestes.
Nous partagions avec les animaux des codes, la couleur, le cri, la mélodie, la danse.
Notre poésie m’apparaissait comme l’un de ces codes en ce qu’elle suggère d’énigme, d’invisibilité comme celle des phasmes s’imprégnant du contexte, d’imperceptibilité, comme celle des ultrasons échangés par les dauphins.

Et des correspondances ne se vérifiaient pas dans le seul domaine amoureux ou territorial. Que dire de ce qui apparaît comme un transcodage, la mystérieuse prescience de la mouche dans la tête de l’araignée ou la forme de l’orchidée dans celle de l’abeille ? Dans ces deux cas, comme l’a démontré J. von Üexküll (« Mondes animaux et monde humain »), on découvre l’existence de séquences de codes : de la mouche dans le code de l'araignée; de l'orchidée dans celui de l’abeille.
Découvrirait-on un jour le dessin de l' abeille sur l'orchidée?
De même, des lignes mouvantes, de consistance, de fuite ou intermédiaires semblaient pré dicter, dans nos orientations humaines, des axes d’organisation, des segments et pointillés de désir, des lancées obliques vers une poétique et une érotique d’existence, d’écriture ou autres directions artistiques.
Et donc avec quels autres nous composions-nous, - nos couples, nos doubles, nos groupes- comme aimantés, transportés vers nos objets par nos lignes transversales, que ce soit dans le monde humain ou en dehors ?

Messiaen avait énoncé, avec raison, que beaucoup d’oiseaux n’étaient pas seulement virtuoses, ils étaient aussi artistes même si leur chant avait eu préalablement une fonction d’annonce amoureuse ou de territorialisation que dépassaient ensuite largement les variations de leurs modulations répondant à une atmosphère, la tombée de la nuit, la tiédeur de l’air, le rougeoiement du ciel, d’autres chants d’oiseaux.

La poésie était-elle si éloignée du matériau expressif des animaux, celui de leurs douleurs, de leurs voluptés, de leurs parades, de leurs rencontres ? Nos affects et les leurs ne se rejoignaient-ils pas dans l’érotisme, inséparable du poétique, qu’ils soient, l’un comme l’autre, de tristesse ou de joie?
Au terme de cette méditation, me revint en mémoire ce titre rassemblant des textes écrits il n’y a pas si longtemps par un penseur (Jacques Derrida), et édités récemment : « L’animal que donc je suis ».
Ce livre m’avait fait signe, récemment. Occupée ailleurs, je ne l’avais pas lu encore, ne l’avais que feuilleté.
Il est l’heure, je pense, d’aller le visiter.

N.C.

lundi 16 mars 2009

L'étrangeté queer.



Extrait d'un article consacré à la question de l'expropriation publié dans "Temps Marranes" n°5
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Queer signifie bizarre, tordu, étrange ; étrange, étrangeté : on peut penser à Freud, à son heimliche Unheimlichkeit traduit par inquiétante étrangeté ; mais comme heimlich signifie familier, intime, qu’en est-il de cette étrangeté ? Cette question se pose à propos de la pensée queer. A quelle étrangeté assistons-nous ? Si cette mouvance sexuelle, théâtrale, artistique, philosophique et militante nous provoque, n’est-ce pas parce qu’elle s’adresse à ce qui, en nous, apparaît à la fois comme inquiétant et familier, une étrangeté incluse en quelque sorte et que l’on voudrait spontanément exclure : « je ne veux pas savoir », je ne veux pas connaître cette étrangère intimité.


Le 28 juin 1969, à New York, la police se met à poursuivre les clients d’un bar de travestis et de drags. Une résistance s’organise. Il s’ensuit des violences de rue entre les clients et les policiers. On peut penser que cet évènement a favorisé la constitution d’une catégorie gay et lesbienne comme force politique. Dans les années quatre vingt, la résistance gay perdant sa force subversive, apparaît comme une nouvelle norme s’orientant vers des effets de mode et d’esthétisme. Elle est revendiquée par des hommes blancs, de la moyenne ou haute bourgeoisie, occupant des emplois stables. Leur mode de vie se stabilise et s’embourgeoise. Alors que leur mouvement de libération s’inscrivait à l’origine comme une contestation de la norme hétéro sexiste, ils s’installent par la suite dans un nouveau conservatisme. Le terme de queer qui auparavant leur avait été adressé comme une insulte est alors détourné, puis retourné, pied de nez adressé à la fois à l’ordre hétérosexuel et au nouvel ordre gay par des collectifs de femmes lesbiennes, chicanas, noires, latines, en butte à des problèmes de chômage et d’insertion sociale. Le terme prenait donc, au-delà de la pure acception sexuelle, une coloration ethnique et sociale désignant des minorités exclues.


Des pionnières de la pensée queer se détachent à l’intérieur du féminisme lesbien dans les années quatre vingt : Monique Wittig, Gayle Rubin, Adrienne Rich. Plus récemment, Teresa de Laurentis, Lynda Hart, Judith Butler, Eve Kosofsky Sedgwick, Beatriz Preciado, creusent les anciennes pistes et en explorent de nouvelles. Elles empruntent à Foucault la notion de biopouvoir, s’appuient sur l’« Anti Œdipe » de Deleuze et Guattari, utilisent les concepts de déconstruction et de différance forgés par Derrida. Judith Butler et Béatriz Preciado font aussi référence à Spinoza en ce qui concerne les affects ainsi que la puissance d’agir.

Leurs luttes, orientées par une politique queer contestent la mise au ban des minorités sexuelles, ouvrent des espaces de liberté et entraînent des modifications de la législation dans de nombreux pays.


Leur critique vise les dispositifs hétérocentrés ainsi que la binarité hétéro/homo. Pour elles, la différence ne concerne pas deux sexes ou deux pratiques sexuelles qui seraient opposés. Elle passe tout autant à l’intérieur d’un lien homosexuel comme de toute autre forme de sexualité. La notion de différence dépassant de simples oppositions binaires est donc à élargir : il y a de la différence, sexuelle ou autre d’ailleurs, dans toute forme de couple. Quand la pensée queer questionne le binarisme sexe/genre dans lequel le sexe serait une donnée biologique tandis que le genre appartiendrait au champ culturel, la question de la différence est de nouveau posée. Le sexe, lui aussi, serait, dans le cadre de cette pensée, une construction issue des normes. Ceci nous conduit à aller encore au-delà de l’approche des queers, en faisant le constat que la différence ne concerne pas que la sexualité. Elle a une fonction logique de structuration de nos vies, nos sociétés, nos pensées, nos symboles et dépend du contexte temporel. La sexualité n’est qu’un champ particulier de sa fonction. Donc, la restriction de cette notion de différence au sexe ou au genre semble bien avoir pour seul effet de fabriquer des distinctions catégorielles qui nourrissent les exclusions. Les queers contestent fortement la normalisation qui pérennise des oppositions binaires; au nom de la respectabilité et des valeurs traditionnelles de mariage, stabilité, procréation etc. la pensée dominante exclut des pratiques marginales avec une extension de ce rejet vers d’autres domaines comme la race, le langage, la classe sociale…et préserve ainsi ses intérêts au prix d’un rejet des altérités. Bientôt, il faudra faire aussi avec la question du sida qui vient renforcer des conduites homophobes, ainsi qu’y engageait sa première désignation : GRID (Gay-relate Immuno deficiency). Avec l’apparition de cette maladie, une nouvelle forme d’exclusion

venait s’ajouter aux autres

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En dépit d’un assouplissement apparent des opinions, on a pu voir tout récemment un exemple stupéfiant de ces conduites accrochées à la norme lorsqu’un député, Christian Vanneste, a déclaré dans la presse : L’homosexualité est inférieure à l’hétérosexualité, car, si on la poussait à l’universel, ce serait dangereux pour l’humanité. Il a ajouté : s’ils (les homosexuels) étaient représentants d’un syndicat, je les recevrais volontiers. Mais ils ne représentent rien, aucun intérêt social, et leur comportement est un comportement sectaire. Condamné à deux reprises par le tribunal correctionnel de Lille puis par la cour d’appel de Douai en 2006 et 2007, le voici blanchi (!) en 2008 par la cour de cassation (Voir Le Monde du 20 novembre 2008). A l’opposé de cette rigidité et de cette étroitesse de pensée, les queers, ainsi que l’indique Javier Sàez dans « Théorie Queer et Psychanalyse », optant pour un nomadisme intellectuel, tentent de défaire par l’intermédiaire de leurs expérimentations et interventions diverses, les fixations identitaires en montrant que les identités sont malléables, transformables et dépendent de la temporalité, selon que le moment est stratégique, politique, artistique, ludique.


Dans leur condamnation d’une orthodoxie hétérosexuelle, les queers englobent la psychanalyse. Pourtant, on pourrait penser que Freud s’est montré un peu queer avant la lettre lorsqu’il écrit dans ses « Trois essais sur la théorie de la sexualité » : On peut dire que chez aucun individu normal ne manque un élément qu’on peut désigner comme pervers […] C’est précisément dans le domaine sexuel que l’on rencontre des difficultés toutes particulières et qui paraissent insolubles dès le moment où l’on établit des démarcations nettes entre les simples variations restant dans le domaine de la physiologie normale et les symptômes de la maladie. Et aussi : C’est ainsi que, pour la psychanalyse, l’intérêt sexuel exclusif de l’homme pour la femme n’est pas une chose qui va de soi […] mais bien un problème. Sans doute, Freud conserve-t-il les catégories étroites de normalité et maladie, mais il n’hésite pas à poser l’hétérosexualité comme aussi problématique que tout autre choix sexuel. Lacan aussi peut paraître queer lorsqu’il invente le concept de Réel (autrement dit l’impossible), pour désigner ce qui, ne pouvant être saisi dans le filet des mots, apparaît comme indicible. Sa définition de la femme pas toute évoque encore ce hors langage : sa jouissance serait double, phallique, donc appartenant à l’ordre symbolique d’une part, mais en même temps autre, quand elle se situe en dehors de ce champ. On pourrait dire que la place de cette femme pas toute est ce seuil plus ou moins oscillant entre le langage et ce qui ne peut s’énoncer. Sa place s’indique donc de la marque d’un vide. Alors pourquoi la psychanalyse a-t-elle mis le plus souvent les queers hors d’eux alors que les queers la mettaient en même temps hors d’elle ?


C’est que Freud, comme Lacan ont, défendu bec et ongles le Père comme garant de l’ordre phallique. La norme psychanalytique apparaît donc comme phallocentrée, même si Lacan, dans ses derniers séminaires, semblait nuancer ce point de vue en conceptualisant un hors champ du symbolique qui aurait dû conduire à penser autrement la perversion alors que sa lecture des conduites perverses reste assez souvent conservatrice même s’il définit toute sexualité comme d’essence perverse. Opposons à une lecture normative de la sexualité ces lignes d’Eve Sedgwick Kosofsky :

C’est une des choses à laquelle le queer peut se référer : la maille ouverte de possibilités, de creux, de chevauchements, de dissonances et de résonnances, de lapsus et d’excès de sens où les éléments constituants du genre de chacun, de la sexualité de chacun, ne sont pas faits (ou ne peuvent être faits pour produire une signification monolithique. […] La sexualité en ce sens, peut-être, ne peut que signifier la sexualité queer .Nous sommes là très près d’une conceptualisation du Réel lacanien. D’autre part, le but recherché dans certaines expériences queers semble bien proche de ce qui peut se vivre dans une cure.

Voici ce qu’en écrit Lynda Hart dans « La performance sadomasochiste entre corps et chair » à propos des lesbiennes S/M (lesbiennes sadomasochistes, à distinguer des lesbiennes vanille)

Après avoir longuement démontré que l’on ne peut considérer le fantasme comme un sans lieu social, alors qu’au contraire il est en jeu dans le social, elle indique que les lesbiennes S/M semblent être à la recherche du moment où quelque chose d’authentique peut arriver. […]

Dans le sadomasochisme, le chiffrage qui marque la distinction entre représentation et figures de la vie et de la mort est, au sein du rituel, le « devenir rien ». Le corps de la « bottom » (passive) est le lieu où s’inscrit cette action de marquer. Les « tops » (dominantes) facilitent ce passage et sont garantes du retour. La dialectique se situe entre le corps –demeure du « soi » construit culturellement-et la « chair »-désir abstrait pour quelque chose qui n’est pas de la représentation, qui lui est préalable ou est au-delà d’elle.

Bien des signifiants ont là des accents lacaniens.

Tandis que la top veille-ce que subit la bottom ne doit pas excéder ses possibilités-, cette dernière apporte la preuve de sa capacité à renoncer ponctuellement à la structure de son moi, ce qui a pu faire dire à Deleuze que les masochistes sont de grands éducateurs.


Pour comprendre ce qui sépare les performances queers de ce qui peut s’en rapprocher dans la littérature (que l’on pense en particulier au « Ravissement de Lol V. Stein » de M. Duras), dans de multiples formes d’art ou dans l’expérience analytique, il faut revenir au concept de performativité.

Est performatif le langage qui crée ce qu’il énonce (un coming out par exemple), à distinguer d’un langage purement descriptif.

Judith Butler a bien fait la différence dans « Trouble dans le genre » lorsqu’ elle veut montrer que les signes culturels sont performatifs puisqu’ils nous imposent les normes sexuelles essentiellement à l’aide d’une sélection et de répétitions constantes de signes empruntés au champ sémiotique.

L’expérience queer pourrait jouer comme une performativité alternative créant et rendant visible une pluralité sexuelle.

Qu’apporte, de surcroît, la performance, c'est-à-dire la représentation ou la théâtralisation, tantôt voilée par une esthétique, tantôt volontairement exhibitionniste de pratiques sexuelles marginales ? C’est que, pour les lesbiennes S/M, l’on est toujours d’avance en représentation, même dans les moments les plus privés.

Ce qui questionne, c’est que lorsque la « performance » devient violence, c'est-à-dire lorsqu’elle veut susciter le malaise, le scandale ou l’horreur, elle contraint son public au voyeurisme ou au masochisme.

En ce sens, on peut la considérer comme performative (elle nous rend acteur de l’expérimentation) et nous contraint à renoncer à notre moi ; mais dans son aspect obscène, elle peut apparaître comme pornographique. Cela, il est vrai, n’est qu’une variante de la prolifération des images qui saturent notre monde jusqu’à en faire un vaste spectacle de pornographies diverses.

Toujours est-il que dans l’exhibition, ce n’est plus dans un vide que ce moi se dissout ponctuellement ; c’est dans un espace surexposé et imposé de formes : impossible, là, semble-t-il, de devenir rien même si c’était le but visé.

Nous comprenons maintenant comment queer et psychanalyse s’excluent réciproquement : dans la performance, l’image excède le symbolique dont les psychanalystes suiveurs de Freud et Lacan veulent se faire passeurs, souvent fanatiquement et au mépris des intuitions et avancées théoriques de leurs prédécesseurs en ce qui concerne le sexuel ainsi que le Réel qu’il implique pour chacun selon Lacan.


Certes, il y a des passerelles. Ainsi Lynda Hart par exemple, écrit à propos de l’expérience S/M :

C’est une rencontre sexuelle qui est aussi difficile à accomplir que la relation thérapeutique. Ni l’une ni l’autre ne donne de garantie mais l’une et l’autre sont des voyages qui sont performatifs –ils sont l’événement même, pas un moyen pour une fin.

Judith Butler, comme Lynda Hart et d’autres encore, reconnaissent, même si c’est de façon exceptionnelle, le bien fondé de la psychanalyse mais persistent à juste titre, peut-on penser, à contester sa complicité conservatrice avec la norme phallocentrée en vertu de laquelle des théoriciens de la psychanalyse, tournant le dos à une prise en compte réelle et non purement dogmatique des avancées de Freud et Lacan, ignorent la pensée queer ou la diabolisent en condamnant de possibles alternatives à l’hétérosexualité.

Quelques uns, pourtant, ont tenté une approche des expérimentations, performances et théorisations de ce mouvement.

Ainsi Jean Allouch, a la suite de l’ouvrage d’Ines Rieder et Diana Voigt : « Sidonie Csillag, homosexuelle chez Freud, lesbienne dans le siècle » a fait paraître en 2004 « Ombre de ton chien ; discours psychanalytique et discours lesbien » ; Javier Sàez a écrit en 2005 « Théorie queer et psychanalyse », ouvrage qui m’a été un appui utile en ce qui concerne une élucidation du contexte et de l’évolution du mouvement queer.

Ces auteurs appartiennent à un même courant lacanien, celui de l’Ecole lacanienne de psychanalyse dont une revue récente (2007) avait pour titre : « Hontologies queer ». Dans cette revue, Mayette Viltard consacre un article au livre de Catherine Lord « L’été de sa calvitie ». En voici les premières lignes :

Quand j’ai lu les premiers extraits du livre de Catherine Lord, […], l’émotion m’a sur le champ fait décider qu’il fallait que ce livre soit traduit et publié en France : un livre d’art sur un sujet inattendu, un cancer du sein qui improvise des situations que le sujet doit sans cesse artistiquement performer sous peine d’être illico naturalisé en objet du discours médical ou autre. Rencontre d’une voix ironique, politique, aussi faible qu’impitoyable, et surprise, un effet de proximité avec une autre pratique, celle de la psychanalyse.

Il se trouve que Catherine Lord est aussi drag queen ou drag king.

Indiquant plus loin, que dans des performances, Catherine Lord et sa compagne mettent en jeu leur couple, Mayette Viltard montre que, de ce fait même, l’articulation amour/désir peut se rendre visible, de telle sorte que le masochisme ne se déplace pas, pour Catherine Lord dans le champ médical au moment où elle doit affronter son cancer.


L’on ne peut faire abstraction, dans cette approche de la pensée queer, de l’expérimentation particulière de Béatriz Preciado, philosophe, qui, dans « Testo junkie » tente de montrer dans son propre corps, en ingérant quotidiennement de la testostérone, comment les progrès de la chimie et de la technique peuvent nous transformer en technocorps sous les effets de ce qu’elle nomme la pharmacopornographie.

S’identifiant comme trans, elle tente de dévoiler le genre et le sexe en tant que prothèses.

Elle écrivait en 2001 dans le « Manifeste contrasexuel » :

Le genre n’est pas seulement performatif, […]. Le genre est avant tout prothétique […]. Le genre ressemble au gode. Parce que les deux dépassent l’imitation. Sa plasticité charnelle déstabilise la distinction entre l’imité et l’imitateur, entre la vérité et la représentation de la vérité, entre la référence et le référent, entre la nature et l’artifice, entre les organes sexuels et les pratiques du sexe. Le genre pourrait devenir une technologie sophistiquée qui fabrique des corps sexuels.

Son dernier ouvrage, elle le définit comme un protocole d’intoxication volontaire à base de testostérone synthétique concernant le corps et les affects de B.P. […], une fiction auto politique ou une autothéorie. Certains liront ce texte comme un manuel du bioterrorisme du genre à l’échelle moléculaire. D’autres y verront un simple point dans une cartographie de l’extinction. Le lecteur ne trouvera pas ici de conclusion définitive sur la vérité de mon sexe, ni d’oracle sur le monde à venir.

Dans ce texte, les réflexions philosophiques, les séances d’ingestions hormonales et les descriptions de pratiques sexuelles alternent.

Pris dans une écriture, il reste de l’ordre du discursif performatif, de l’ordre du témoignage mais particulièrement dérangeant.

Ce technocorps qu’elle décrit et devient, ne pourrait s’imaginer que dans une altération de l’esprit, enveloppe du corps selon Spinoza auquel elle recourt en plusieurs occurrences. Mais lorsqu’elle forge, s’appuyant sur l’« Ethique » une formulation telle que potentia gaudendi (pouvoir de ressentir de la joie) c’est en juxtaposant deux mots qui ne le sont pas dans l’énonciation de Spinoza. En effet si dans un scolie de la quatrième partie de l’ « Ethique », le philosophe parle de pouvoir, c’est de pouvoir d’agir selon la Raison toujours en lien avec le Désir dans l’ « Ethique », ce qui fait naître la joie. Donc potentia et gaudendi n’y sont pas amalgamés. Il s’agit là d’une lecture très personnelle de la part de Beatriz Preciado : elle transforme la puissance d’agir en une sorte de surpuissance dont l’aspect artificiel, qu’elle assume du reste, laisse perplexe.

Comment ne pas se dire que, devenu à l’aide d’artifices, prothèse de chair à l’état pur, l’homme s’inscrirait dans la mort ? L’homme prothétique ne serait plus qu’une sorte d’écorché cyborg dans une enveloppe de plastique translucide.

Le texte porte la marque de la mort dès la dédicace : « A nos morts » qui sont désignés par une initiale donnant à penser que ce sont des victimes du sida et le préambule nous avertit que le livre est écrit après la mort d’un ami et qu’il en représente le deuil.

Par un réflexe de vie, elle en appelle la venue d’un temps postpharmacopornographique une ère postporno, comme elle l’écrit.

Elle justifie donc l’intoxication volontaire (elle emprunte la formule à Sloterdijk) en tant que résistance politique :

Face à l’esprit de chapelle et à l’endoctrinement moral qui ont dominé les politiques féministes queer et de prévention du sida, il est nécessaire de développer des micropolitiques de genre, de sexe et de sexualité basées sur des pratiques d’auto-expérimentation (plus que de représentation) intentionnelles qui se définissent par leur capacité de résister à et de défaire la norme, de créer de nouveaux plans d’action et de subjectivation.

Elle en appelle à Freud : L’autoanalyse telle que Freud la pratique, est avant tout une pratique d’expérimentation matérielle. La théorie de l’interprétation des rêves et la cure par la parole doivent se comprendre comme méthode d’intoxication par les images et le langage en tenant compte de leur caractère chimico-matériel.

Elle ajoute que ce n’est qu’après avoir ingéré des substances chimiques à l’effet désastreux, que Freud est revenu à la parole dont elle compare l’impact dans la cure à l’effet de substances chimiques.

Se faire auto cobaye est, par conséquent, pour elle une forme de résistance qui n’exclut pas la psychanalyse :

La queeranalyse ne s’oppose pas à la psychanalyse. Elle la dépasse en la politisant. Elle serait une pratique qui, au lieu d’envisager la dissidence de genre sous le prisme de la pathologie psychologique, comprendrait la normalisation de ses effets comme des pathologies politiques. La queeranalyse ne rejette pas non plus l’utilisation des rêves, la cure par la parole, l’hypnose, ou autres méthodes issues de pratiques psychologiques, telles que la programmation neurolinguistique ou la psychomagie. Elle réclame la critique des rhétoriques de genre, de sexe, de race et de classe à l’œuvre dans ces techniques psychothérapeutiques ainsi que la libre réappropriation des biocodes (discursifs, endocrinologiques, visuels, etc.) de production de la subjectivité.


Beatriz Preciado aurait donc recours à l’utilisation de prothèses (godes, harnais, testostérone…) pour prouver que nous sommes, en ce siècle du contrôle, réduits à devenir des technocorps fabriqués par ce qu’elle nomme la pharmacopornographie.

Il serait sans doute plus approprié de dire qu’elle y a recours pour sa propre jouissance dont elle fait outil politique. Prise dans une forme singulière de la pulsion, elle en fait pensée singulière sans doute difficilement généralisable, mais dont certains aspects de vérité posent des questions essentielles.

Il serait hypocrite, en effet, de prétendre que nous ne sommes pas, en quelque sorte, logés à la même enseigne : nos engagements politiques ne mettent-ils pas en jeu, pour chacun(e) d’entre nous, nos destins pulsionnels, que nous nous revendiquions dans ou hors de la norme ?

Force est de reconnaître que cette norme est une fabrique culturelle. Qui n’utilise pas la chimie, médicamenteuse ou hormonale ? Qui n’a pas, au besoin, recours à des greffes, pour un mieux-être passant par une modification corporelle…sans parler des recours à la chirurgie esthétique ?

Nous interrogeant sur nous-mêmes et nous provoquant, parfois jusqu’à l’écœurement, mais aussi, nous donnant à penser grâce à des approfondissements conceptuels, Beatriz Preciado montre bien, par ailleurs comment nous sommes devenus objets de manipulations visant à fabriquer des cycles excitation/frustration, dans le but de nous rendre plus performants dans le champ de la production et de la consommation.

Ainsi que l’avait déjà montré Foucault, notre sexe devient donc un outil à la portée de et utilisé par la société de consommation.

On peut dire que Beatriz Preciado, poussant la pensée queer ainsi que la psychanalyse jusqu’à l’extrême, allant même au-delà, tente de les dépasser, de les achever dans ce miroir tendu à notre temps.


Reste à savoir si, rejetées par l’orthodoxie psychanalytique, les formes actuelles et variées des sexualités marginales ne deviendraient pas le symptôme, le Réel de la psychanalyse quand, complice de la norme bien pensante, elle se fait sourde à la pluralité des pratiques qui, à notre époque, veulent se faire reconnaître comme façons particulières d’exister mais aussi comme formes de contestation politique.

Si ces deux pensées à l’exception de quelques mouvements de l’une vers l’autre restaient en dehors l’une de l’autre, la psychanalyse passerait à côté d’une nécessaire mutation, se ferait prisonnière d’un trouble dans le genre, tandis que les performances pourraient rater une occasion de visibilité discursive.

Queer resterait alors le point aveugle de ceux qui, psychanalystes ou pas, ex-portés d’eux- mêmes, résistent à s’avancer vers leur propre étrangeté.

N.C.