lundi 23 mars 2009

Humanimalité.





Nous eûmes un jour, S. et moi, un échange de points de vue sur l’érotisme :
- C’est la poésie de la sexualité, dis-je ; ça l’habille.
- Donc ça la déguise ?
-Non ! Je ne vais pas nue et mes habits ne me sont pas un déguisement… (Un temps)…La sexualité, c’est notre devenir-animal, nos devenirs-animaux. L’érotisme en est une expression différente… propos que j’allais être conduite à nuancer car si nous en restâmes là, ce jour-là, la question restait, pour moi, ouverte.

Réfléchissant par la suite à cette idée de déguisement, qui décidément ne m’allait pas, comme un vêtement qui clocherait, il me vint à l’esprit que l’érotisme pouvait être à la sexualité une sorte de luxe, une plus-value peut-être. Cette dénomination ne m’allait pas non plus.
Laissant courir mes idées, je revis ce danseur de Buto qui évoluait, quasi nu, tenant contre lui un paon de telle façon que l’œil ne pût discerner une limite entre le corps de l’un et celui de l’autre. Puis j’eus l’image de l’habit de lumière des lucioles, de la robe de couleur des poissons, oiseaux et autres animaux amoureux. Ils étaient donc aptes, eux aussi, me dis-je, à l’érotisme, à une poétique existentielle.

J’en déduisis que la sexualité, associée à notre devenir-animal, incluait l’érotisme qui n’en était pas, par conséquent, une expression différente, contrairement à ce que j’avais tout d’abord énoncé ; il en était un élément constituant, une propriété, lui appartenant au même titre que d’autres composants impossibles à dénombrer tant sont variées les occurrences que l’on peut imaginer.
Il arrivait même que la sexualité se réduise au seul élément érotique, le devienne, à l’instar de certaines formes de l’amour courtois, qu’elle s’y condense, s’y concentre, amplifiée jusqu’à son maximum d’intensité. L’érotisme était alors la quintessence même de la sexualité.


Sans doute, les vibrations érotiques, dans le territoire animal, avaient-elles leurs expressions propres ; l'on ne saurait dire qu'elles déguisent la sexualité, dans le sens de dissimulation qui s’attache à ce mot.
Ne la proclamaient-elles pas, plutôt, et n'en allait-il pas de même dans les espaces humains ?
Je sus gré à S. de m’avoir, avec sa question, provoquée à creuser ce sujet.

Devenues qualités expressives, ces proclamations érotiques pouvaient se déplacer en d’autres fonctionnalités, devenir drapeaux d’un territoire comme pour les poissons corail. Était-ce si différent des couleurs de son aimée, portées par le poète courtois qui, de la sorte, inscrivait le lien dans un espace social ?
Nous autres, humains, avions les mots, les métaphores, les intermittences de notre souffle, trouant nos paroles et nos écritures et aussi nos sourires, nos visages-paysages, nos gestes.
Nous partagions avec les animaux des codes, la couleur, le cri, la mélodie, la danse.
Notre poésie m’apparaissait comme l’un de ces codes en ce qu’elle suggère d’énigme, d’invisibilité comme celle des phasmes s’imprégnant du contexte, d’imperceptibilité, comme celle des ultrasons échangés par les dauphins.

Et des correspondances ne se vérifiaient pas dans le seul domaine amoureux ou territorial. Que dire de ce qui apparaît comme un transcodage, la mystérieuse prescience de la mouche dans la tête de l’araignée ou la forme de l’orchidée dans celle de l’abeille ? Dans ces deux cas, comme l’a démontré J. von Üexküll (« Mondes animaux et monde humain »), on découvre l’existence de séquences de codes : de la mouche dans le code de l'araignée; de l'orchidée dans celui de l’abeille.
Découvrirait-on un jour le dessin de l' abeille sur l'orchidée?
De même, des lignes mouvantes, de consistance, de fuite ou intermédiaires semblaient pré dicter, dans nos orientations humaines, des axes d’organisation, des segments et pointillés de désir, des lancées obliques vers une poétique et une érotique d’existence, d’écriture ou autres directions artistiques.
Et donc avec quels autres nous composions-nous, - nos couples, nos doubles, nos groupes- comme aimantés, transportés vers nos objets par nos lignes transversales, que ce soit dans le monde humain ou en dehors ?

Messiaen avait énoncé, avec raison, que beaucoup d’oiseaux n’étaient pas seulement virtuoses, ils étaient aussi artistes même si leur chant avait eu préalablement une fonction d’annonce amoureuse ou de territorialisation que dépassaient ensuite largement les variations de leurs modulations répondant à une atmosphère, la tombée de la nuit, la tiédeur de l’air, le rougeoiement du ciel, d’autres chants d’oiseaux.

La poésie était-elle si éloignée du matériau expressif des animaux, celui de leurs douleurs, de leurs voluptés, de leurs parades, de leurs rencontres ? Nos affects et les leurs ne se rejoignaient-ils pas dans l’érotisme, inséparable du poétique, qu’ils soient, l’un comme l’autre, de tristesse ou de joie?
Au terme de cette méditation, me revint en mémoire ce titre rassemblant des textes écrits il n’y a pas si longtemps par un penseur (Jacques Derrida), et édités récemment : « L’animal que donc je suis ».
Ce livre m’avait fait signe, récemment. Occupée ailleurs, je ne l’avais pas lu encore, ne l’avais que feuilleté.
Il est l’heure, je pense, d’aller le visiter.

N.C.

7 commentaires:

lefildarchal.over-blog.fr a dit…

Fort pertinent tout cela,et voila qui est echo à bien des zones encore inexporées .Powys a écrit des choses très fortes en ce sens...dans son "Apologie des sens",et,côté roman, Robert Alexis dans "Les figures" aborde un éclairage saisissant de la descente dans la bête.Si vous souhaitez plus amples détails,je commente ce livre sur mon blog"le fil d'archal".Au plaisir d'une visite qui sait!Hécate.

Hécate a dit…

Merci à vous de votre visite sur mon "fil d' archal".Robert Alexis,au cours d'un entretient avec Olivier Barrot à la télévision a dit que la vraie monstruosité, le vrai délire résidait dans la mutilation de la multiplicité de nos identités, que nous pouvons être plusieurs,que nous pouvons avoisiner l'animal et pourquoi pas le végétal.(à propos de son roman"Les figures" )
Bien cordialement à vous.
Hécate

Noëlle Combet a dit…

Je suis bien d'accord, Hécate;le monde végétal nous offre aussi des possibilités de sortir de notre "moi" si souvent étriqué, de trouver nos identités de feuilles, de fleurs.
L'approche du Tao y aide.
Je viens de lire votre essai sur Lautréamont. J'y ai aimé, outre la qualité de l'approche cette sympathie que l'on peut y ressentir.
N.C.

Hécate a dit…

Merci de vos commentaires sur mon blog à propos de divers textes,toujours très analytiques et réfléchis .C'est un plaisir enrichissant.J'avoue réagir pour moi-même plus à l'intuition sensitive qu'au savoir pur .Vous avez pu le constaster .La passion est conductrice .Dans le hors -norme est la recherche individuelle ,cela nous apporte énormément.La généralité étant trop abstraite n'est qu'une possibilité d'ouverture.C'est déjà cela.M. Maeterlinck en son temps a écrit sur les abeilles un ouvrage de naturaliste de poète et de philosophe.Pour avoir eu personnellement une aventure peu ordinaire avec ces petits êtres ailés ceci m'a assez interessée .Amicalement.
Hécate

Noëlle Combet a dit…

Oui, Hécate, je suis en accord avec ce que vous écrivez de la passion comme nous conduisant hors des généralités du savoir et nous orientant vers une riche expérimentation de la vie : ce mouvement passionnel, vous avez su l'entendre à travers le texte "humanimalité" avec lequel vous vous êtes sentie en résonance.
Mais, dans mon expérience, le savoir aussi a une origine passionnelle : c'est par passion, m'interrogeant sur la question de l'amour, que je me suis tournée vers Spinoza, vers Deleuze, pour sortir justement de théorisations qui m'apparaissaient stériles.
Mais, en ce qui concerne la passion, comme le savoir, j'interroge les limites vitales; comme s'il y avait deux "morts" à éviter : le déssèchement ou l'explosion.
J'ai eu à questionner ces deux formes; et, en moi aussi, c'est l'intuition sensuelle qui domine; c'est pour cela que j'aime écrire de la poésie...la connaissance intuitive est la troisième source, la plus élaborée du savoir selon Spinoza.

Hécate a dit…

Vous êtes très à l'aise avec les comparaisons philosophiques,et je complète mes manques chez vous .J'ai lu le livre de Deleuze sur Spinoza,il m'a bien apporté.Deleuze me rebute un peu,les mots souvent codifiés , les propos me sont parfois étrangers, lointains.Le manque d'habitude sans doute. Spinoza était portuguais, je vais changer d'époque: aimez-vous le Fado ? C'est une expression qui me parle depuis presque toujours.Et chez Spinoza cette part intuitive qui permet l'accès à l'autre, bien ,que je n'ai pas lu Spinoza!...La connaissance de soi est une recherche.Je pense vraiment que les normes où l'on cantonne l'amour et la sexualité sont trop réducteurs.L'être est plus indifini et plus illimité que cela.Je vous dit bonsoir et à bientôt.
votre Hécate

Noëlle Combet a dit…

Hécate, je suis très sensible à ce que vous écrivez concernant cet aspect illimité de l'être dont les catégorisations teop étroites de l'amour, de la sexualité, de l'identité, de la pensée, nous enferment tous. Las!Je m'apprête maintenant à faire une expédition sur votre fil pour voir si j'aurai plus de chance qu'hier avec les commentaires.
Avec amitié.
Noëlle.