samedi 28 mars 2009

Technique, technologie, technicisation

(Echo à l’intervention de Brice de Villers rapportant
la thèse de l’ouvrage de Gunther Anders : « Hiroshima est partout », Seuil, 2008)




1/ C'est dans le désir que s'originent les intentions et les choix d'action, choix d’action qui ont toujours une dimension technique. Même un mot est un objet technique : il sépare l’avant de l’après-énoncé comme un couteau sépare un espace matériel en deux. Il est même à lui tout seul une « technologie minimale » quand son émetteur a su lui faire endosser [ embarquer/embed ] les formalismes nécessaires à son appropriation par ses récepteurs.

2/ Par construction même, tout choix d'action comporte un contenu technologique plus ou moins substantiel et a des effets, des effets intrinsèquement ambivalents, à la fois "plutôt bon pour ceci" et "plutôt mauvais pour cela" (attention, ambivalents ne veut pas dire équivalents, c’est même le contraire pour moi).


3/ La passion, envisagée comme pathologie du désir, donne aux choix des expressions dont les dimensions, notamment la dimension technique, sont a priori problématiques (dans le sens où elles posent des problèmes appelant des solutions qui ne se « dégagent » pas strictement du problème).

4/ Dans les sociétés modernes contemporaines (moi, je les qualifie volontiers d'hyper-modernes), c'est l'acte consommatoire, privé bien sûr mais aussi public (par la force de sa dynamique), qui pousse à la dérive passionnelle du désir. Cette dérive engendre alors des choix qui n'arriveront pas à concevoir des technolo-gies assurément viables du fait soit de la complexité de celles-ci, de leur puissance, de leur démesure physique, de leur dynamique propre (vitesse, entropie,...) ou encore de leur mise en œuvre prématurée, enfin.

5/ Que signifie cette dérive ? Elle signifie précisément la difficulté des co-acteurs de ces systèmes à trouver "les discours et les processus" ( ie les mots et les nombres, les voies et les dynamiques, les images et les modèles) susceptibles d'encadrer par leur irrigation, leur circulation, leur échange, leur contestation, leur partage,... les moyens de la maîtrise des choix, et donc d'en faire écarter l'occurrence des expressions chaotiques ou catastrophiques. En somme, ces systèmes-là ont alors commencé à excéder en situation particulière les capacités du dire, du savoir-dire, du faire, du savoir-faire.

6/ Un moment de surplomb spatial et temporel. La techno-science, depuis et pendant 500 ans, n’a jamais vraiment lâché le discours mais, peu à peu, l’a négligé ; les « discours morts » (les machines) sont devenus plus nombreux mais l’apprivoisement collectif des systèmes ne s’est pas foncièrement relâché. Or, depuis 40 ou 50 ans, le techno-marché a globalement supplanté la techno-science. A émergé, sans contre-pouvoirs, une alliance durable entre la technologie et le marché, un « techno-marché », lequel donc a supplanté la techno-science en convoquant de plus en plus la recherche dans un rôle de sous-traitance au service de projets tirés par des logiques économiques et financières qui lui ont échappé. Dans certains cas, de servante, la recherche est devenue servile. Le couple expert-financier, en supplantant le couple scientifique-ingénieur, a imprimé peu à peu sa propre logique de prescription dans le choix des objets de recherche et il en maîtrise aujourd’hui partiellement le cours. Aussi, les objets et systèmes techniques perdent-ils de plus en plus leur équilibre formatif/performatif, discours/processus, pour n’être plus livrés dans certains cas, ceux que j’ai évoqués, qu’à une logique performative, donc privée… d’indicateurs de risque (nous n’entrons pas dans la société du risque pour faire allusion aux théories d’Ulrich Beck, c’est l’inverse, nous en sortons, et c’est cela qui devient dangereux !).


7/ Ces expressions catastrophiques, encore une fois, concernent les choix eux-mêmes, puis seulement alors, en leur pratique, les objets et systèmes qui en résultent dont l'une des expressions s'apprécie par leur dimension technologi-que. Aujourd'hui, c'est donc une certaine orientation et pression de la dynamique consommatoire qui, par exemple,..."technicise exagérément l'homme" (expression d’Anders) d'une manière générale. En effet, le désir semble s’effondrer dans un ubris, une passion, souvent narcissique, qui a du mal à se projeter dans des objets extérieurs à lui-même. En résultent alors des sortes de sublimations hypo-techni-ques. C'est cette orientation qui favorise alors l'occurrence "de systèmes ou d'objets techniques qui posent des problèmes" (n’est-ce pas au fond ce que disaient les Grecs : à savoir qu'il y a des conditions pour que les techniques soient appropriées ?).

8/ Voilà pourquoi "la technique" n'est pas à envisager en tant que telle (à mon sens, cela n'a pas de signification). Ce sont les choix humains et sociaux aux prises au-jourd'hui avec la passion consommatoire (excitée dans nos pays depuis 50 ans par le développement important des sciences et des techniques rationnelles mais pas raisonnables de l'organisation, de la gestion et de la finance) dont la dimension technologique s'avère plus ou moins difficilement appropriable (donc les choix qui appellent des systèmes technologiques trop complexes, trop puissants, trop rapi-des...) qui doivent être interrogés. C’est notre désir malaisé qui doit être questionné.

9/ La prospective de ces choix est précieuse parce qu'elle permet d'anticiper leurs caractéristiques techniques possibles, et donc de pouvoir les écarter si l’on souhaitait décider de le faire. J'ai longtemps plaidé voilà plus de 15 ans pour que les "innovations d'intérêt général" (caractérisées comme telles par la portée de leurs effets notamment, mais pas uniquement), qu'elles aient ou non un fort "contenu technologique", soient discutées et donnent lieu à des sortes d'AMM (des autorisations de mises sur le marché, comme pour les médicaments), mais sur la base de débats à logique plus démocratique qu'aristocratique, c'est-à-dire sur la base de représentations les plus diverses d'un "vivre-ensemble" qui serait durable. Las…

10/ Enfin, en disant cela (dans le point précédent), je me range philosophiquement parlant, parmi ceux qui défendent l'idée que techniques et technologies ne sauraient être "en soi" autonomes de l'action humaine et que celle-ci peut les maîtriser. Je les/nous qualifie « d'humanistes modernes » (je sais, çà fait ringard !), lesquels se distinguent, à suivre volontiers la typologie qu'en fait Andrew Feenberg, tant des "instrumentalistes" (libéraux et non interventionnistes pour qui la technique est envisagée comme neutre) que des "déterministes" (qui voient dans la technique un moyen mais dont le développement est incontrôlable; Anders est-il de ceux-là ?) que des "substantialistes", enfin (qui prétendent que l'on ne saurait distinguer l'action humaine des moyens techniques qu'elle met en oeuvre, qu'elle imprègne totalement, mais qu'on ne saurait, ni l'une ni les autres, contrôler).

11/ Alors, maintenant, on peut en revenir à Gunther Anders. "Cette longue chaîne technicisée d'objets dont nous n'identifions pas lequel peut être à l'origine d'effets indésirables, voire, pour Anders, condamnables" (page 1 de ta note, Brice, 15è ou 16è ligne avant la fin), elle n'est pas l'objet décisif de notre responsabilité. C'est la qualité partagée des discours et des processus cheminant vers la décision du choix d'action qui est cet objet principal de notre responsabilité. Autrement dit, sans qualité partagée des discours et des process, très en amont donc de la décision possible, les systèmes technologiques et leurs objets techniques seront probablement problématiques.

12/ Aussi pouvons-nous réfléchir à deux choses qui s'articulent et se complètent

- à la qualité des discours et des process à partager aptes à configurer une décision d'action d'intérêt général et aux méthodes démocratiques qui pourraient garantir cette qualité;

- aux "sas démocratiques" à mettre en place ultérieurement dans la mise en oeuvre de la décision pour empêcher que les objets techniques qui en sont issus puissent les franchir lorsqu'ils sont le fruit d'une qualité de décision malgré tout médiocre (autrement dit, lorsque "notre imagination [aura été] incapable d'envisager [au moment de la décision] les conséquences de ce que nous produisons " pour faire écho à Anders) (page 2 de ta note, environ ligne 14).

Pour finir.
On l’a bien compris. C'est notre désir qui est malade (et notre civilisation malaisée). Il faut le soigner plutôt que de l’enfermer dans une responsabilité liée aux effets de la maladie. Le désir contemporain produit des "hommes probables", lesquels n'ont pas de réponse possible parce qu'ils ne sont plus que les objets de pulsions, non singulières donc. L’enjeu majeur est là : éviter à homo sapiens un destin d’ « homo probabilis », d’homme mis en preuve (et ne pas craindre, bien au contraire, un avenir d’homo faber). Devenir plus singulier(e), s'inventer soi-même davantage et, en mouvement, considérer seuls et ensemble nos collectifs ; leur métamorphose pourrait suivre.

Jean-Paul Karsenty, 11/03/2009
Forum d’Actions Modernités, groupe « Société »



Merci Jean-Paul, votre texte a fait lien, dans mon esprit, avec ce poème de René Char qui esquisse, à sa façon, ce que vous abordez en le nommant passion :

Don hanté

On a jeté la vitesse dans quelque chose qui ne le supportait pas. Toute révolution apportant des voeux, à l'image de notre empressement, est achevée, la destruction est en cours, par nous, hors de nous, contre nous et sans recours. Certaines fois, si nous n'avions pas la solidarité fidèle comme on a la haine fidèle, nous accosterions.
Mais du maléfice indéfiniment trié s'élève une embellie. Tourbillon qui nous pousse aux tâches ardoisières.

René Char "La nuit talismanique"

N.C.

1 commentaire:

Noëlle Combet a dit…

Non, ce texte, décontracté, ne porte pas la marque d'une "épée de spadassin"!!Au contraire, il témoigne d'une "liberté d'écriture".