samedi 25 avril 2009

Iris2.



Quand la vagabonde s’en était allée, au dernier printemps, l’espace du quartier s’était comme dédoublé: Iris avait entraîné ailleurs son diagramme, comme un enfant tirant vers les lointains sa planche invisible, son carré, dont il serait issu en un singulier bourgeonnement.

Une transmutation des formes s’en était suivie, engendrant des aspects imprévus : peut-être, en l’absence de sa cantate de fuite, les arbres et les gens s’étaient-ils enraidis, peut-être un nouveau feuilletage est-il en train de les dérider, ce printemps-ci.

Il reste sur la place, la fontaine qui jase, en lien avec le devenir-chien des clochards.

Dans l’air, qui ne retentit plus des proférations d’Iris, les lignes ont bougé ; à peine perceptibles, des particules nouvelles et diverses s’entrecroisent avec toutes sortes de vecteurs et de rythmes jusque là ignorés, de plans en plans.

Le départ d’Iris a décomposé l’espace. D’invisibles fibres le recomposent différemment, tissant des partitions inédites.

La vie se donne tout à coup obliquement en modulations imprévues, tout autrement que dans la verticalité des genèses, filiations, subjectivations et structurations de nos fictions identitaires ordinaires.

On dirait, comme dans l’histoire de ce chat dont le sourire était resté accroché à l’arbre où il n’était plus perché, le chat de Chester du pays des merveilles, que l’absence d’Iris a inscrit ici, plus encore que sa présence ne la donnait à voir, l’image de lignes transversales, alternatives, mutations sur les feuillets où se dessine la vie.


N.C.




Rappel de Iris1 (2008)



La clocharde au nom de fleur peuplait le square, invectivait dans un allemand dialectal et rocailleux la « Polizei », puis apaisait ses chiens aboyeurs.

Les feuilles des micocouliers entraient en une étrange et vibrante résonance avec la clameur de cette passion humaine.

Si on s’adressait à elle, elle répondait, farouche : « Kein Problem ; ich bin eine Turiste ». « Pas de problème, je suis une touriste ». Pourrait-on, dans une ville se déclarer publiquement nomade ou exilé ? « Touriste » sonnait comme un déni du matricule SDF. Il s’en voulait la version élégante comme les tissus exaltés dont elle savait s’entourer.

Un jour, elle ne fut plus là et le quartier se mit à clocher. Il avait glissé ailleurs et ne semblait plus d’ici.

On la revit une fois, trottinant sagement dans une robe en coton imprimé.

Il avait donc fallu, pour que la ville puisse s’approprier la clocharde, l’exproprier d’une part d’elle même, la dé-dramatiser, l’équarrir dans l’intention qu’à son tour, elle réalise une appropriation nouvelle de l’espace urbain.

Mais qu’étaient donc devenus les chiens contre lesquels elle se serrait, le soir venu, pour dormir à l’entrée d’une boutique où les gens d’ici déposaient vivres et vêtements, qu’elle trouvait au petit matin ?

Les yeux d’Iris, étaient restés rebelles, éclairés d’une lumière sauvage ; mais maintenant, elle les baissait comme quand on veut faire le noir en tirant les persiennes.

Qui dirait si Iris habitait plus agréablement sa nouvelle intériorité que l’ancienne ? A quel prix était-elle sortie d’une clandestinité tout d’abord arborée comme exclusion possible d’un principe d’identité ? Aucun savoir ne peut, là, en répondre. Seul était évident le confort accru d’un entourage qui, ayant contribué à cette évolution dans le bon sens, s’en félicitait.

Dans le quartier qui s’était dès lors, se lissant, comme dépulpé, les micocouliers ne jasaient plus ; ils bégayaient, harassés de pigeons pansus.

N.C.



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4 commentaires:

v.l. a dit…

Bonsoir, j'aime bien cette relation au chat de Chester - il manque le lièvre de mars en avril - Oui, j'aime bien cette écriture sensible, contournée comme de la dentelle. Sûre et si incertaine. Toute irisée. Isis, grande sœur.

Noëlle Combet a dit…

Merci, Vincent, pour ces lignes auxquelles,vous vous en doutez, je suis très sensible.
Ecriture-dentelle est bien ce à quoi je voudrais parvenir : des vides pour que soient des dessins...et que le lièvre de mars en avril puisse se défiler par un trou.
Je lirai, à l'occasion, "Le baron perché" comme vous m'y invitez.
Mais je suis actuellement plus encline à une lecture-écriture de méditation et de poésie. J'ai fait, à un moment donné une overdose de textes "littéraires", à l'écart desquels, vous le voyez, je mets la poésie.

Jigé a dit…

Salut amie française et merci du partage. C’est tout à fait par hasard, au gré de mes explorations des blogs, que j’ai atterri ici.

Intéressant ta façon de dire les choses, dis donc. Bravo! (Môa aussi aimer écrire mais être plutôt philosophique).

NOTE. Mon blog parle de la connaissance de soi. Si le coeur t'en dit, tu es bienvenue.

Noëlle Combet a dit…

Bonjour à toi et merci de ta visite.
J'ai fait une première visite sur ton blog et me sens en accord avec ton point de vue concernant la connaissance non purement mentale.
Moi, c'est la poésie qui m'ouvre cet accès.
Je reviendrai voir ton blog et prendrai le temps de lire plus précisément.