mardi 26 mai 2009

Sans titre.


De Nadine Meyran.

demain
sera présent comme une absence qui manquerait toujours
je le croiserai
tous les mots seront vrais
muets et silencieux

dehors des trouées noires ravageront les façades
je reviendrai seule et pesante
retenue à mourir
défoncée comme un champ
je questionnerai l’intime attente
il sera dit qu’il n’y a pas de faim qu’il n’y a pas de noces
sans place vide
que les photos témoignent toutes des vues de l’esprit
que s’écroule la force des évidences
que la vérité cherche

je porterai indélébile et légère comme une brûlure dans ma paume
l’empreinte d’une vie tenue serrée un instant



Nadine Meyran
26 mai 2009

Glissements


Transvasive,

Suivre en songe

l’ombre des pensées- paysages

affleurer à flot de visages effleurés

s’évasant là-bas

échappés de leurs traits,

effaçant leurs contours

revenant lentement

à leur intensité.


Transitive,flotter

en l'élan alenti

d’obscurité lumière et puis obscurité ;

voir le rouge ardent des toits

peu à peu s’assombrir,

briller à nouveau dans le petit matin,

et la fougère hier enclose

dressée aujourd’hui, demain exténuée

dans sa rousseur,

et de nouveau enclose.

Un serpent ondule

entre ses anneaux,

entre les fagots ;

à la margelle du puits

puiser suavité des soifs persuasives et

invasive, évasive, filer le long

des saisons qui vont

transitant de vivre à mourir à vivre

dans les temps qui glissent.

N.C.



mercredi 20 mai 2009

Du vide.

La multiplicité des formes d’exclusion ouvre la question de notre rapport au vide.

Quand nous nous mettons hors de nous, soit en expulsant l’autre, soit en tentant d’effacer notre moi, ne sommes-nous pas en quête d’un vide que notre culture occidentale, fondée sur le religieux, la conscience, la pensée, l’intention, ne nous a pas permis de créer dans notre intimité ; une sorte de mort consentie qui permettrait un éveil ?

N’est-ce pas ce que dit François Meyronnis dans « De l’extermination considérée comme un des beaux-arts ? » :
Souvent il (celui qui émet la phrase de réveil) est né avec un pied hors de la vie – et grâce à ce pied-là le vivre montre ce dont il est capable.
Car celui qui émet la phrase de réveil a un pied dans la tombe mais la tombe ne le contient pas. Au lieu de mourir, il acquiert le libre usage de sa naissance, employant le trésor renfermé en elle : une richesse qui flambe, qui brûle. Il meurt et naît sans cesse, le peleur de langue : on ne le fixe à aucune chaîne biologique. La vie, il ne la reçoit pas au départ. A chaque instant, il l’atteint. Il y arrive en traversant la mort avec son souffle. Quand cela a lieu, les démons pleurent.

Pensons aussi à Montaigne :
C’est la condition de votre création, c’est une partie de vous que la mort ; vous vous fuyez vous-mesme. Cettuy votre estre que vous joüyssez est également party à la mort et à la vie.
Mais c’est sans doute le « Tchouang-tseu » qui énonce le mieux la prépondérance du vide, sa supériorité sur le monde des formes qu’il n’exclut pas cependant, mais dont il montre qu’elles en sont un corollaire.

Il y a, selon cet ouvrage, deux régimes d’activité, celui de la terre et celui du ciel.
L’activité terrestre, c’est ce que nous vivons quotidiennement, ce sont les champs en lesquels s’exercent nos affects, notre conscience, nos engagements, nos actes.
Le ciel est le lieu des animaux, de nos rêveries, mais aussi celui de l’oubli et du vide, image d’un effacement nécessaire, mur blanc où les formes sont appelées à prendre vie.
Le «Tchouang-tseu » considère le «vivre» comme va et vient de l’un à l’autre, aller retour aisé pour une pensée qui, ne se fondant pas sur une transcendance, n’est pas tentée par le pathos accompagnant souvent, en Occident, ce qui est de l’ordre de l’effacement de soi-même ou de l’objet.

Les différentes formes du sacrifice, du sadomasochisme et leurs cortèges de drames ou de situations pathétiques sont sans doute, dans nos cultures, le symptôme d’une difficulté d’accès au vide et représentent peut-être l’effort désespéré pour y parvenir.
Il faudrait toutefois distinguer du pathos sadomasochiste un masochisme actif privilégiant occasionnellement le désir et son intensité à leur disparition dans le plaisir qui en détruirait le processus ; c’est cette option que célèbre, entre autres, l’amour courtois.

Pourrions-nous vivre à l’image de notre souffle : inspiration (création), expiration (mort) ? Et, après l’expiration, se produit, si l’on y prend garde, pendant une minuscule fraction de seconde, une pause infime (le rien, le vide) qui prélude à un nouveau cycle.
A l’image de cet instant-là, pourrait-on envisager un état de non pensée, une inconnaissance absolue, celle que le « Tchouang-tseu » nomme le jeûne de l’esprit ?
Il s’agirait de mettre la vie au-dehors de se défaire, un temps, de soi et du monde.
Aurait-on alors accès à ce qu’évoque Spinoza sans véritablement le conceptualiser, peut être pace que c’est de l’ordre de ce qui échappe : cette nature naturante, vide qui favoriserait le changement, la transformation, fonte et re-fonte continuelle du vivant ?


N.C.






Annonce : le N° 7 de "Temps Marranes" est en ligne.


jeudi 7 mai 2009

Inconnaissance.


Gerbes d’oiseaux jaseurs

jaillissent,

la fontaine s’ébroue.

Un ruisseau trace son lit, dans le sec,

à l’aveuglette ;

Dans le mitan, son flux creuse en moi un trajet ;

mes pas l’effacent,

courant là bas

en espace incertain ;

loin des toits pentus, ouvrir le désert, lignes d’exil traversées

de progressions

nomades ;

effleurer les effluves des giroflées,

dessiner ce jardin, devenir liberté

de l’herbe,

fantaisie gracile des roses trémières provisoires

accommodant, leur intensité à la gradation lumineuse

des ciels.

Je ne connais pas l’accord immuable ni

la destination des voyages.


N.C.

vendredi 1 mai 2009

Rêverie au coin du feu de la passion.

Coin du feu de la passion ? Je ne veux pas perdre la chaleur de cette flamme ; ne veux non plus m’y consumer.
Le « coin » permet cette duplicité. On tend les mains un peu, les reflets dansent sur la peau, la lèchent doucement ; on accueille, du coin de l’œil, de l’oreille, une intensité…La mélancolie restera la proie des cendres.

A lire les textes d’Hécate, tissés dans la toile du Fildarchal, la passion m’est apparue, en particulier en ce qui concerne les préraphaélites, comme un drôle de pouvoir, le pouvoir de ne pas pouvoir : pour ainsi dire, c’est Ophélie contre Victoria et les dormeurs du val contre toutes les « grosses Bertha ».
Certes, je sentais en moi une familiarité avec les Ophélie et autres Virginia Woolf. Pour autant, fallait-il que, entraînées à une extrémité ultime de la création, leurs lignes de fuite deviennent lignes de mort ?
Pouvaient-elles, à partir du moment où elles s’exterminaient (sexe terminaient), continuer à représenter cette fulgurante protestation qui, d’autre part nous éclairait ? Pourquoi les éclairs de révolte et de génie les précipitaient-ils dans l’abîme ? Quelle force, tout à coup, sur les bords des abysses, s’abîmait dans la souffrance ?

M’interrogeant sur les effets subversifs de l’art, c'est-à-dire son potentiel de contre pouvoir, je me mis à considérer d’autres formes de résistance aux oppressions
Ceux de l’opposition aux assujettissements et aux abus ?
Institutionnalisés, ils s’affublaient vite du masque même qu’ils avaient prétendu détruire.
Les révolutions ? Elles n’évitaient pas, loin de là, les passions mortelles, s’effaçaient ensuite dans leurs effectuations même, forcément éphémères puisqu’elles instituaient un ordre nouveau, pas plus exempt de rigidité et d’impassibilité que l’ancien.
Les révoltes sporadiques finissaient par s’éteindre dans le consentement honteux aux répressions et à la résignation, sorte de pieuvre sociale
qui paraît consentir à une inéluctabilité de la violence souveraine exercée par l’homme, sur l’homme.
La philosophie, la science se prenaient au sérieux, n’enfantaient, au-delà de leurs progrès, aucun mieux pour l'humanité dans le sens d’une mise en commun, et se débauchaient, à quelques exceptions près, dans des luttes de pouvoir à l'intérieur des spécificités mais aussi entre elles.
L’évolution m’apparaissait comme un processus aléatoire, cahoteux, voire chaotique où le sublime et l’obscène alternaient, s’imbriquaient, s’enchevêtraient, et où, immanquablement, les grandes idéalisations, les grandes morales, comme la clôture dans des savoirs compartimentés, conduisaient au nom du Bien à une implacabilité mortifère.

Non ! Décidément, l’issue ne pouvait se présenter à mes yeux sous une autre forme que la pensée et/ou l’art, lorsqu’ils se mêlaient pour inventer des modalités et des formes nouvelles.
Mais pourquoi la passion de penser, la passion de créer auraient-elles dû mener immanquablement au désespoir ?
Là où Paul Celan avait péri, René Char avait vécu. Là où Van Gogh s’était décomposé, Picabia avait composé, mêlant musique et peinture.
Qu’y avait-il donc en les uns, qui invitait la passion créatrice à une composition vitale alors que les autres étaient happés par le tragique et la chute ? Serait-ce lié à une impossibilité de s’extraire du chaos, de la « catastrophe » préludant à la création mais dont parfois rien ne sort ?

Les flammes s’élançaient, retombaient, bondissaient à nouveau rejoignant mes songes ; je me demandai s’il avait existé des chorégraphes ou des danseurs maudits et n’en trouvai pas d’exemple.
Est- ce que la danse opposait à une passion passible de mort, une passion active en ce qu’elle traverse le corps, l’anime jusque dans les suspens du mouvement ? Est-ce que la vie serait sauve tant qu’elle pourrait se danser ?
Ma rêverie se mit alors à suivre le Voyage imaginaire de Marco Polo, tel que Pietragalla et Julien Derouault nous invitent à l’accompagner.
J’y avais vu une œuvre d’art à couper le souffle et en même temps une réussite politique et humaine.
Dix sept danseurs dont dix de hip hop se mêlent à des virtuoses de la copoeira et des arts martiaux. Ils ont été recrutés au cœur de l’inter culturalité dans un souci du mélange et du métissage.
Melting-pot des musiques aussi, faisant résonner des airs lyriques de l’opéra italien avec du hip hop, des mélodies chinoises, des motifs empruntés au dernier album de Christophe ou aux Chemical Brothers.
Les personnages tiennent de l’humain, de l’animal, du cyborg.
On traverse des mondes et des éléments différents, des espaces et des temps. On se multiplie.
Ce que peut le corps entre rêve et réalité prend ici un relief particulier.
Ces images de composition dans un monde qui nous donne actuellement le sentiment de se décomposer m’ont invitée à croire que la passion sauvée par le mouvement et devenue active pouvait faire contrepoids à l’attrait des naufrages.

Danser la vie dans une recherche des mélanges, une ouverture aux transitions hors des égotismes et des identifications pétrifiantes serait-ce la voie vers une humanité plus vivable ? Des formes apparemment disparates pourraient se rencontrer dans une relative cohérence.
Pour l’heure, ce mouvement auquel invite le « Voyage imaginaire de Marco Polo » reste une utopie et nous n’en finissons pas de nous échouer dans nos noyades.
Pour autant, pourquoi ne pas rêver d’un contrepouvoir en mouvement dans ses possibles évolutions traversées de suspens ?
I have a dream …I dreamed a dream. Ici, les mêmes mots font se rejoindre l’image de deux hommes politiques d’une part, et d’une chanteuse sentimentale révélée par une émission de karaoké de l’autre : un rapprochement entre les questions d’Etat, le musical et l'individuel s’en produit. Tant pis si ça ne paraît pas assez sérieux, assez réaliste, assez tragique. Faudrait-il, au nom des difficultés et monstruosités existentielles, prenant par là-même le risque de les renforcer, renoncer à toute réjouissance?


N.C.