mercredi 20 mai 2009

Du vide.

La multiplicité des formes d’exclusion ouvre la question de notre rapport au vide.

Quand nous nous mettons hors de nous, soit en expulsant l’autre, soit en tentant d’effacer notre moi, ne sommes-nous pas en quête d’un vide que notre culture occidentale, fondée sur le religieux, la conscience, la pensée, l’intention, ne nous a pas permis de créer dans notre intimité ; une sorte de mort consentie qui permettrait un éveil ?

N’est-ce pas ce que dit François Meyronnis dans « De l’extermination considérée comme un des beaux-arts ? » :
Souvent il (celui qui émet la phrase de réveil) est né avec un pied hors de la vie – et grâce à ce pied-là le vivre montre ce dont il est capable.
Car celui qui émet la phrase de réveil a un pied dans la tombe mais la tombe ne le contient pas. Au lieu de mourir, il acquiert le libre usage de sa naissance, employant le trésor renfermé en elle : une richesse qui flambe, qui brûle. Il meurt et naît sans cesse, le peleur de langue : on ne le fixe à aucune chaîne biologique. La vie, il ne la reçoit pas au départ. A chaque instant, il l’atteint. Il y arrive en traversant la mort avec son souffle. Quand cela a lieu, les démons pleurent.

Pensons aussi à Montaigne :
C’est la condition de votre création, c’est une partie de vous que la mort ; vous vous fuyez vous-mesme. Cettuy votre estre que vous joüyssez est également party à la mort et à la vie.
Mais c’est sans doute le « Tchouang-tseu » qui énonce le mieux la prépondérance du vide, sa supériorité sur le monde des formes qu’il n’exclut pas cependant, mais dont il montre qu’elles en sont un corollaire.

Il y a, selon cet ouvrage, deux régimes d’activité, celui de la terre et celui du ciel.
L’activité terrestre, c’est ce que nous vivons quotidiennement, ce sont les champs en lesquels s’exercent nos affects, notre conscience, nos engagements, nos actes.
Le ciel est le lieu des animaux, de nos rêveries, mais aussi celui de l’oubli et du vide, image d’un effacement nécessaire, mur blanc où les formes sont appelées à prendre vie.
Le «Tchouang-tseu » considère le «vivre» comme va et vient de l’un à l’autre, aller retour aisé pour une pensée qui, ne se fondant pas sur une transcendance, n’est pas tentée par le pathos accompagnant souvent, en Occident, ce qui est de l’ordre de l’effacement de soi-même ou de l’objet.

Les différentes formes du sacrifice, du sadomasochisme et leurs cortèges de drames ou de situations pathétiques sont sans doute, dans nos cultures, le symptôme d’une difficulté d’accès au vide et représentent peut-être l’effort désespéré pour y parvenir.
Il faudrait toutefois distinguer du pathos sadomasochiste un masochisme actif privilégiant occasionnellement le désir et son intensité à leur disparition dans le plaisir qui en détruirait le processus ; c’est cette option que célèbre, entre autres, l’amour courtois.

Pourrions-nous vivre à l’image de notre souffle : inspiration (création), expiration (mort) ? Et, après l’expiration, se produit, si l’on y prend garde, pendant une minuscule fraction de seconde, une pause infime (le rien, le vide) qui prélude à un nouveau cycle.
A l’image de cet instant-là, pourrait-on envisager un état de non pensée, une inconnaissance absolue, celle que le « Tchouang-tseu » nomme le jeûne de l’esprit ?
Il s’agirait de mettre la vie au-dehors de se défaire, un temps, de soi et du monde.
Aurait-on alors accès à ce qu’évoque Spinoza sans véritablement le conceptualiser, peut être pace que c’est de l’ordre de ce qui échappe : cette nature naturante, vide qui favoriserait le changement, la transformation, fonte et re-fonte continuelle du vivant ?


N.C.






Annonce : le N° 7 de "Temps Marranes" est en ligne.


4 commentaires:

v.l. a dit…

Voilà qui mérite qu'on s'y arrête. Qu'on y revienne. Je me l'autoriserai. Si vous le permettez. Et peut-être, justement à propos du religieux dans notre culture occidental et de ses interdits-refoulés, faudrait-il aussi convier la mystique mal-aimée (Jean de la Croix et son 'Nada, nada, nada', Molina, Pseudo Denys L'Aréopagyte…)

Noëlle Combet a dit…

Oui, il y a des fils à tirer du côté de la mystique négative que vous évoquez.
Elle m'a semblé au moment où je m'y suis dirigée,avec Maître Eckart, les Béguines, encore trop dans la transcendance et de l'ordre d'un masochisme passif auquel s'oppose celui qui m'apparaît comme actif. Mais elle contient des approches passionnantes et peut-être n'ai-je pas su y déceler une liberté. Je serais intéressée par vos considérations sur ce sujet.
Quelques textes de De Certeau, un ouvrage de Catherine Millot "La vie parfaite" m'ont aussi éclairée.
Mais pourquoi sacraliser la souffrance? me suis-je souvent demandé.
j'ai été très influencée quant à cette question, par l'article de Deleuze et Guattari:"le corps sans organes" dans "Mille Plateaux", au point de m'autoriser à en dégager un "masochisme actif", en "poussant" un peu peut-être!
Il faut dire que Deleuze est "disciple" de Spinoza et donc orienté par la joie même si elle est d'accès aride, dans une périlleuse quête.
Bien sûr, ce sera avec plaisir que je vous verrais revenir éventuellement sur ces points,y aller de votre pensée.
En fait, ce texte est, à l'origine, la conclusion un peu remaniée d'un article que j'ai écrit pour la revue "Temps Marranes", le N°5, je crois, sur la question de l'expropriation en tant que "mise hors de".
Merci, en out cas pour vos commentaires qui animent ce blog dans le sens de lui donner de la vie.

v.l. a dit…

Vous avez raison. Ce n'est pas que je veuille tirer vers la mystique (ce n'est pas ma tasse de thé, si j'ose dire) - oh, j'oubliais Plotin ! - mais simplement (simplement ?) constater que notre culture (occidentale, laquelle ?) a horreur du 'vide'. Nous avons - je sais, je dérive - fait le 'plein' d'histoire, de philosophie, etc., et, peut-être, justement demeure (demeure ?) ce 'rien' de la sagesse - merci de citer Tchouang-tse, auquel il faudrait associer les pré-socratiques - ce 'rien' où s'exacerbe, par exemple encore, et plus loin dans un christianisme problématique, une 'mystique négative'. Mais pourquoi, finalement, faut-il, faudrait-il, qu'en référence à ce 'vide', nous n'ayons comme ultime mot que 'négatif'. N'avons-nous donc jamais, ici, fait le plein de vide ?!

Noëlle Combet a dit…

Je suis si convaincue du "rien" que vous évoquez, ce "nada",ce "presque rien" car il est l'objet minimal, que je ne veux pas avoir "raison"; ce serait couper court aux bifurcations de la pensée et à tous ses revirements possibles.
J'aime bien que vous énonciez qu'il y a quelque chose en ce vide...un"rien"? Un négatif/positif dont la photographie peut nous donner l'image.
A propos de "raison", ce qui me frappe dans ces échanges, c'est la façon dont nous nous référons à nos "sources", très différentes, bien sûr, à notre image, puisque, lisant, nous nous faisons lecteurs de nous-mêmes.
Donc, nos sources ne peuvent pas vraiment s'échanger sauf à se contraindre à des excès de lecture,
et à des indigestions; Ce que nous pouvons partager, par contre, c'est la pensée qui s'en déduit.
N.