vendredi 1 mai 2009

Rêverie au coin du feu de la passion.

Coin du feu de la passion ? Je ne veux pas perdre la chaleur de cette flamme ; ne veux non plus m’y consumer.
Le « coin » permet cette duplicité. On tend les mains un peu, les reflets dansent sur la peau, la lèchent doucement ; on accueille, du coin de l’œil, de l’oreille, une intensité…La mélancolie restera la proie des cendres.

A lire les textes d’Hécate, tissés dans la toile du Fildarchal, la passion m’est apparue, en particulier en ce qui concerne les préraphaélites, comme un drôle de pouvoir, le pouvoir de ne pas pouvoir : pour ainsi dire, c’est Ophélie contre Victoria et les dormeurs du val contre toutes les « grosses Bertha ».
Certes, je sentais en moi une familiarité avec les Ophélie et autres Virginia Woolf. Pour autant, fallait-il que, entraînées à une extrémité ultime de la création, leurs lignes de fuite deviennent lignes de mort ?
Pouvaient-elles, à partir du moment où elles s’exterminaient (sexe terminaient), continuer à représenter cette fulgurante protestation qui, d’autre part nous éclairait ? Pourquoi les éclairs de révolte et de génie les précipitaient-ils dans l’abîme ? Quelle force, tout à coup, sur les bords des abysses, s’abîmait dans la souffrance ?

M’interrogeant sur les effets subversifs de l’art, c'est-à-dire son potentiel de contre pouvoir, je me mis à considérer d’autres formes de résistance aux oppressions
Ceux de l’opposition aux assujettissements et aux abus ?
Institutionnalisés, ils s’affublaient vite du masque même qu’ils avaient prétendu détruire.
Les révolutions ? Elles n’évitaient pas, loin de là, les passions mortelles, s’effaçaient ensuite dans leurs effectuations même, forcément éphémères puisqu’elles instituaient un ordre nouveau, pas plus exempt de rigidité et d’impassibilité que l’ancien.
Les révoltes sporadiques finissaient par s’éteindre dans le consentement honteux aux répressions et à la résignation, sorte de pieuvre sociale
qui paraît consentir à une inéluctabilité de la violence souveraine exercée par l’homme, sur l’homme.
La philosophie, la science se prenaient au sérieux, n’enfantaient, au-delà de leurs progrès, aucun mieux pour l'humanité dans le sens d’une mise en commun, et se débauchaient, à quelques exceptions près, dans des luttes de pouvoir à l'intérieur des spécificités mais aussi entre elles.
L’évolution m’apparaissait comme un processus aléatoire, cahoteux, voire chaotique où le sublime et l’obscène alternaient, s’imbriquaient, s’enchevêtraient, et où, immanquablement, les grandes idéalisations, les grandes morales, comme la clôture dans des savoirs compartimentés, conduisaient au nom du Bien à une implacabilité mortifère.

Non ! Décidément, l’issue ne pouvait se présenter à mes yeux sous une autre forme que la pensée et/ou l’art, lorsqu’ils se mêlaient pour inventer des modalités et des formes nouvelles.
Mais pourquoi la passion de penser, la passion de créer auraient-elles dû mener immanquablement au désespoir ?
Là où Paul Celan avait péri, René Char avait vécu. Là où Van Gogh s’était décomposé, Picabia avait composé, mêlant musique et peinture.
Qu’y avait-il donc en les uns, qui invitait la passion créatrice à une composition vitale alors que les autres étaient happés par le tragique et la chute ? Serait-ce lié à une impossibilité de s’extraire du chaos, de la « catastrophe » préludant à la création mais dont parfois rien ne sort ?

Les flammes s’élançaient, retombaient, bondissaient à nouveau rejoignant mes songes ; je me demandai s’il avait existé des chorégraphes ou des danseurs maudits et n’en trouvai pas d’exemple.
Est- ce que la danse opposait à une passion passible de mort, une passion active en ce qu’elle traverse le corps, l’anime jusque dans les suspens du mouvement ? Est-ce que la vie serait sauve tant qu’elle pourrait se danser ?
Ma rêverie se mit alors à suivre le Voyage imaginaire de Marco Polo, tel que Pietragalla et Julien Derouault nous invitent à l’accompagner.
J’y avais vu une œuvre d’art à couper le souffle et en même temps une réussite politique et humaine.
Dix sept danseurs dont dix de hip hop se mêlent à des virtuoses de la copoeira et des arts martiaux. Ils ont été recrutés au cœur de l’inter culturalité dans un souci du mélange et du métissage.
Melting-pot des musiques aussi, faisant résonner des airs lyriques de l’opéra italien avec du hip hop, des mélodies chinoises, des motifs empruntés au dernier album de Christophe ou aux Chemical Brothers.
Les personnages tiennent de l’humain, de l’animal, du cyborg.
On traverse des mondes et des éléments différents, des espaces et des temps. On se multiplie.
Ce que peut le corps entre rêve et réalité prend ici un relief particulier.
Ces images de composition dans un monde qui nous donne actuellement le sentiment de se décomposer m’ont invitée à croire que la passion sauvée par le mouvement et devenue active pouvait faire contrepoids à l’attrait des naufrages.

Danser la vie dans une recherche des mélanges, une ouverture aux transitions hors des égotismes et des identifications pétrifiantes serait-ce la voie vers une humanité plus vivable ? Des formes apparemment disparates pourraient se rencontrer dans une relative cohérence.
Pour l’heure, ce mouvement auquel invite le « Voyage imaginaire de Marco Polo » reste une utopie et nous n’en finissons pas de nous échouer dans nos noyades.
Pour autant, pourquoi ne pas rêver d’un contrepouvoir en mouvement dans ses possibles évolutions traversées de suspens ?
I have a dream …I dreamed a dream. Ici, les mêmes mots font se rejoindre l’image de deux hommes politiques d’une part, et d’une chanteuse sentimentale révélée par une émission de karaoké de l’autre : un rapprochement entre les questions d’Etat, le musical et l'individuel s’en produit. Tant pis si ça ne paraît pas assez sérieux, assez réaliste, assez tragique. Faudrait-il, au nom des difficultés et monstruosités existentielles, prenant par là-même le risque de les renforcer, renoncer à toute réjouissance?


N.C.

13 commentaires:

v.l. a dit…

Étonnant ce 'coin du feu'… et là où nous mène la rêverie qui s'y installe, s'y développe, nous enveloppe, nous et le monde. L'imaginaire du réel. Cela ressemble curieusement à la démarche 'initiatique' de Bachelard quand, en 1937, sauf erreur, il entreprend la 'Psychanalyse du feu'… Combien d'éléments n'allait-il pas ainsi décortiquer jusqu'au début des années soixante, combien de voies nouvelles, explorer. Alors bonne et fructueuse route à vous !

À vous lire tant et tant. Tant vous écrivez bien - et sensiblement.

V.

Hécate a dit…

La rêverie au coin du feu...Il y a peu de temps avec V.L. nous abordions Bachelard,que je pensais de suite à citer en vous lisant, chère Noëlle."J'aimerais mieux, je crois, manquer une leçon de philosophie que manquer mon feu du matin."
La pensée de Ducarla que Bachelard rapporte, la voici"mettons braise contre braise et la flamme égaiera notre foyer".
Et,oui, j'adhère à ce que Bachelard écrit:"le feu couve dans une âme plus sûrement que la cendre."
Et moi, je ne cherche qu'en garder l'ardeur, la passion.Pourquoi en effet vouloir ne retenir que le côté mortifère ? La mort,est un accident de parcours. Il n'est pas"voulu" par l'artiste qui cherche à travers la mort,une raison de s'exprimer encore. La passion plus forte que la mort!
L'art qui nous est advenu en "héritage" doit être pris dans ce sens.La "société" condamne( les préraphaélites...) mais l'Art combat.Jusqu'à en mourir! Il ne transmet pas la mort. Il cherche à nous dire...-poursuivez notre oeuvre...transmettez notre oeuvre.La vie doit être victorieuse.
Oui,pourquoi certains tombent-ils? Si nous savions, nous ne nous interrogerions pas encore.
Hölderlin et sa folie n'a t-il pas donné le meilleur de lui-même? Et Nerval?...
Le feu, la passion.La musique, la danse...Manuel de Falla et sa "Danse du feu", son "Amour sorcier" puisés aux sources gitanes, aux veines même de la vie ardente !
Point de danseur maudit? Et Ninjinsky?...Le saut de l'autre côté de la vie: "Spectre de la rose" pour toujours. Celui qui laisse les pétales d'une fleur dans nos mémoires a t-il perdu sa vie ? Peut-être l'a-t(il offerte dans un dépassemement qui nous échappe.
Le métissage des danses, des cultures redonne une dimension dynamique à cette passion où s'enracine la Vie.
"Maria de Buenos Aires", l'opéra chanté ,dansé d'Astor Piazzollla en était déjà une magnifique démonstration.
Le désespoir est transcendé.Il en devient ardeur, vibration.Passion. La passion ne renonce pas,dut-elle marcher dans l'ombre de Thanathos. Eros triomphera. Nous voulons y croire.Cioran souvent considéré comme péssimiste a écrit:"Le corps est une puissance fabuleuse".
Merci à vous,Noëlle pour ce billet au coin du feu sur l'incandescence du Fil d'Archal. Hécate

Noëlle Combet a dit…

Merci, Vincent, pour ce point de vue.
Je crois que vous allez devenir pour moi un conseiller de lecture : Bachelard...A part quelque extraits, je ne connais pas son oeuvre, ai été tentée plusieurs fois, n'y suis jamais allée, trop prise par une sorte d'urgence personnelle des livres qui s'offraient à moi par ailleurs.
Je vais y aller voir à l'occasion :j'ai besoin, pour m'approprier un livre, de me sentir très "inspirée" (voilà l'air, maintenant.)
L'évocation du feu répond à mon lien privilégié avec cet élément. Le rapport avec la passion est évident et l'inspirateur de la passion active est Spinoza.
J'ai vu avec plaisir que vous vous étiez abonné à mon blog et que des manips m'étaient proposées sur ce point.Je m'y pencherai dès que je serai de retour chez moi à l'aide de mon ordinateur ordinaire : je suis malhabile à ces manoeuvres et n'ai découvert que récemment que les commentaires permettaient des dialogues, ce qui m'a fait revenir en arrière pour des réponses non faites!!
Y a-t-il sur votre blog un texte que vous aimeriez que je lise?
Encore merci de vos visites.
N.

Noëlle Combet a dit…

C'est étonnant, Hécate, de voir comment ces hasards qui n'en sont pas font se croiser nos messages : lorsque j'ai reçu le vôtre, je venais de répondre à Vincent.
Vous parlez tous les deux de Bachelard que je n'ai pas pratiqué (voir ce que j'en écris à Vincent).
Pour ce que vous écrivez, nous sommes d'accord naturellement et je me sens très "inculte" quand je découvre toutes vos références littéraires et artistiques.
C'est vrai que ce dont je me défie,
dans ces champs, c'est du fait que trop lire et voir empêcherait que mon écriture soit mienne.
ce n'est pas généralisable je vois, en effet que cela ne vous concerne pas : la "culture" nourrit votre écriture. Je crois qu'elle épuiserait la mienne.
Cioran : il préconisait le suicide; mais c'était un très bon vivant! Et tant mieux.
Bien sûr la mort est un "accident de parcours" non "voulu" par l'artiste. J'en suis d'accord. mais j'interroge la valeur "PEUT-ÊTRE" accordée au tragique et à la chute, c'est à dire, comme vous l'énoncez, à la mort comme ultime mode d'expression.
Reste que les Nerval, Hôlderlin, Celan en et bien d'autres,nous ont beaucoup donné.
Merci en tout cas pour cette réponse qui m'est précieuse et a ramené à ma mémoire Ninjisky.
Je reprends votre très belle phrase : " Le saut de l'autre côté de la vie""Spectre de la rose" pour toujours.
N.

Hécate a dit…

Nous sommes tous "épuisanbles", chère Noëlle...sur un sujet ou un autre, ce qui tend à prouver que tant que la vie est là, avec la passion, avec le dialogue,l'enrichissement se poursuit. Il n'est que de regarder de quoi les "artistes" se nourissaient. Ils se retrouvaient en petit cénacle,entres amis et palabraient, échangeaient des idées et ces dialogues faisaient jaillir l'étincelle créatrice. Bien sûr, il s'agit de se retrouver avec soi-même aussi, de laisser "cette flambée "amplifier ce feu qui est la "voix" portée en intériorité, il est nécessaire de le laisser dévorer la page, ou la toile, selon son mode de création...et de trouver son expression bien personnelle.
Vous me dites que la "culture" nourrit mon écriture; je pense avoir cherché depuis mon plus jeune âge,à travers les livres, les musiques, les fims,la poésie quelque chose d'indicible afin de comprendre qui j'étais, et, pourquoi je réagissais à tel événement ou sentiment intime. Je n'ai navigué dans ce qu'on nomme culture qu'avec cette soif, ce besoin intense,intarissable,mais ne réagissant vraiment qu'à l'émotion. Peut-être m'a-t-elle aidée à devenir ce que vous ressentez à lire mes textes. Il y eut aussi,quelques amitiés pour m'indiquer une lecture susceptible de me plaire et d'ouvrir davantage mon esprit, et cela a été réciproque.
Merci de ces mots que vous m'offrez et qui sont un réel réconfort, car le doute désoriente et il est créateur de défaillance.Vous avez raison, l'excès peut entraver la pensée quand l'excès sans pose d'émerveillement, chasse l'inspiration.
Bien sincèrement.
Hécate

Noëlle Combet a dit…

J'ai beaucoup apprécié, Hécate, cette réponse nuancée et sensible.
C'est vrai que nous n'allons pas, les uns et les autres vers les mêmes champs de lecture.
Actuellement, côté roman, je me lance à nouveau dans "La Recherche" et suis par ailleurs en train de lire aussi "Les transformations silencieuses" de François Julien dont j'ai abordé la plupart des ouvrages.
C'est vrai que l'échange peut ouvrir des voies et dans un coin de mon esprit, des noms se sont "stockés" : "Le baron perché", "Flowerbone", Bachelard.
Mon souci est de ne pas laisser la fiction prendre trop de place par rapport à la réalité de la vie, ce qui pourrait être une grande tentation pour moi : effacer avec la lecture, l'écriture, l'ordi, les aspérités de la vie, du politicosocial en particulier.
J'essaie, avec plus ou moins de bonheur de réaliser un "équilibre".
En fait, j'utilise souvent le doute comme levier pour penser le monde et me penser dans le monde.
Bien amicalement.
N.

Noëlle Combet a dit…

Hécate, après le dernier échange et paressant au soleil, je me suis demandé si vous connaissiez "La traversée des monts noirs" de Serge Rezvani.
C'est le livre le plus troublant concernant la passion qu'il m'ait été donné de lire ces dernières années. Le mouvement du texte, sa poésie très particulière et le traitement du thème m'ont enthousiasmée.
Je me suis prise à "rêver" d'une rencontre entre ce livre et votre écriture.
N.

v.l. a dit…

Décidément, distrait, bigle, j'ai omis de demander une alerte, alors je me retrouve-là avec un long moment de retard. Merci de tout ce que vous me dites.

Bachelard. Tout est à lire. Moi, j'ai un faible pour sa phénoménologie de l'imaginaire (une dizaine d'ouvrages). Si vous le souhaitez, je vous établirai une petite bibliographie.

À lire dans mon blogue ? ce que vous voulez, ce qui vous saute au yeux, rien, tout, n'importe quoi. Moi, je suis un colporteur - tiens, il faut que je ressorte les vers de Jaccottet à cet égard -, ouvrez la besace et faites votre choix.

Bien cordialement. Et au toujours vrai plaisir de vous lire.

V.

Hécate a dit…

Rezvani ? J'ai eu longtemps le désir de lire cet auteur...Cela ne s'est pas présenté alors. Vous m' y renvoyez Noëlle, et c'est un hasard de plus.
Non, je ne connais pas "La traversée des monts noirs".
Eventuellement, si je puis,je vous en informerai . Voilà qui me rend curieuse de le découvrir.
Je suis sur un projet en cours, mais je le note.
Hécate

Noëlle Combet a dit…

Oui, Hécate, j'espère que vous irez voir "La traversée des Monts Noirs".
En attendant, je suis curieuse de découvrir votre prochain projet.
Bien à vous.
Noëlle.

Noëlle Combet a dit…

Vincent, merci de votre réponse.
L'image du colporteur me convient.
Pour moi, je me ressens comme arpenteuse sillonnant aussi ces "chemins qui ne mènent nulle part" évoqués par Heidegger.
Bachelard : je viens de me procurer la "psychanalyse du feu" . Ensuite, je découvrirai en humant le vent...
Mais merci de votre proposition de bibliographie; ce sera précieux en tant qu'info, même si je sais que je ne m'y tiendrai pas scrupuleusement.
Je crois avoir réussi à m'abonner à votre blog et vais me rendre sous votre "arbre à palabres". Je trouve cette initiative très heureuse. J'espère avoir le temps avant mon départ ( je m'absente une quinzaine).
Comment met-on une alerte?
A bientôt pour le suite de ce dialogue, ici ou chez vous.
Noëlle.

v.l. a dit…

Bachelard. Les orientations de lecture, c'est comme le chemin qu'on vous montre, on reste libre de ne pas le suivre. Sinon la ville et la vie seraient bien tristes. "Élire un maître, faire sien son mensonge", disait un sage.
Pour ce qui est des petits bidouillages techniques du blogue : normalement vous trouverez les actualisations des blogues auxquels vous êtes abonnée dans le tableau de bord du vôtre et vous pouvez également vous inscrire à une alerte par courriel en allant dans FLUX RSS en bas de page du mien. Je sais, tout cela est bien complexe et souvent assez inutile.
À vous lire à votre retour.
V.

Noëlle Combet a dit…

"Élire un maître, faire sien son mensonge"...Heureux vertige de telles assertions. Élit-on ce maître dans la conscience obscure de son mensonge, parce que l'on ne pourrait progresser sans consentir à être dupe un peu? Ou bien est-ce son mensonge qui nous élit, trouvant en nous un terrain d'élection?
Quelque chose, à coup sûr, se compose là, nous compose, un processus en lequel des éléments se rencontrent, ouvrant des voies nouvelles; et alors, il ne s'engendre aucune servitude.
Merci pour cette phrase qui a sollicité ma pensée et ouvre encore d'autres pistes.