mardi 9 juin 2009

Elire un maître...





V. me proposa un jour cet aphorisme : [Un sage a dit] : Elire un maître. Faire sien son mensonge.
Une telle phrase me séduisait de toutes ses faussettes, m’invitait de toutes ses facettes : quelle que fût la porte d’entrée, les portes de sortie, après la traversée, ouvraient sur d’autres portes, d’où son vertigineux intérêt.
Comment la traiter ?


Je résolus tout d’abord de la déboîter, et d’en observer chaque élément.
Élire ? Était-ce le début d’une recette du genre casser trois œufs dans un saladier…une sorte d’injonction ?L’introduction un sage a dit m’alerta. Mon penchant pour le Tchouang Tseu me fit poser comme hypothèse préalable de réflexion, que cette phrase était, à l’origine, chinoise.
Dès lors, l’infinitif ne pouvait avoir une valeur impérative car la phrase chinoise n’obéissant pas au schéma sujet-verbe-complément, l’infinitif y devient plutôt performatif, c'est-à-dire qu’il initie l’action au moment même où il l’énonce : un processus s’en déduit.
L’équivalent le moins éloigné pourrait-il être : on (tous les pronoms personnels) élit un maître ?


De manière générale, pourquoi élirait-on un maître ? Chercherait-on une sujétion en laquelle s’abandonner ? Dans cette hypothèse, il y aurait, chevillé à l’humain un désir de servitude volontaire dont l’histoire nous donne l’exemple dans les périodes d’adhésion inconditionnelle à des maîtres de mort.
Dans une seconde hypothèse, on voudrait se mesurer à une force à combattre. C’est ce qu’énonce Jean Daniel : Les hommes n’aiment pas être libres ; ils aiment se libérer. Hypothèse révolutionnaire qui mène cependant à reconduire du maître là où l’objectif était de s’en libérer.
Une maxime du Tchouang Tseu, que j’avais longuement méditée fit écho : Qui commence à obéir n’en finira jamais.
L’assujettissement ne pouvait être préconisé par une sagesse chinoise taoïste ; si donc l’on s’y référait, dans une troisième hypothèse, élire devait être entendu dans un autre sens que celui de l’abdication personnelle ou du rapport de force : le maître si essentiel dans le tao, pour tracer la voie ne serait pas un oppresseur mais un éclaireur et il y aurait dans élire, non pas une injonction, mais une incitation.
Là nous quittons le contexte purement social pour un thème personnel dont le champ social, il est vrai, s’institue : rappelons- nous Freud dans l’introduction à « Psychologie des masses et analyse du moi » : il n’y a que du collectif.


La première partie de l’assertion prenait corps sinon sens : l’intérêt s’y donnait à entendre de choisir un Autre qui rendrait intelligibles nos erreurs vitales, c'est-à-dire mortelles, celles qui font nos misères. Cet Autre, on pourrait le trouver dans l’autre.
Pourtant, il est là question d’élection, d’affinité élective pourrait-on presque dire.
Ce maître ne serait pas n’importe quel autre. Et l’on peut supposer que si élection il y a, elle est aussi attendue par le maître, lui-même se proposant comme tel, dans une dépendance à son éventuel disciple : désir de transmission, de partage ?


Restait à examiner le second élément de l’énigme : faire sien son mensonge.
Ce maître, donc, mentirait. Voilà qui avait une allure de provocation.
Quel mensonge ?
Était-ce une façon de prendre en compte les limites du maître, celles de ses croyances ? De l’indiquer donc comme faillible, de limiter sa fiabilité ?
Ce maître serait- il conscient de son mensonge ? Supposons d’abord qu’il ne le soit pas. Il partagerait alors le sort commun à tous les hommes : se mentir à soi-même.
Et s’il était conscient, en passerait-il par là pour favoriser la progression, voire pour mettre à l’épreuve ? Il pouvait y avoir là une manipulation perverse.
Il pouvait aussi faire semblant de mentir, feindre de feindre, comme dans la blague où le menteur camoufle son mensonge dans la vérité. C’est un mensonge à la puissance deux. La question à poser est alors : pourquoi me dis-tu que tu vas à x pour que je croie que tu vas à y alors que tu vas à x ?
Mais poser une telle question au maître serait il alors un refus de faire sien son mensonge ?
Pas tout à fait, puisque si je devais faire mien (j’utilise la première personne en tant que générique pour plus de clarté) son mensonge, il fallait que je l’aie repéré.


Revenant alors à l’aphorisme en son entier : élire un maître. Faire sien son mensonge, je me demandai quelle implicite articulation le point pouvait bien représenter.
Serait-ce : un maître étant élu, adopter son mensonge ? Alors l’élection serait causale et il faudrait partager le mensonge, faire comme si l’on n’avait rien perçu, se faire dupe.
Ou bien : ayant perçu son mensonge, élire corollairement le maître ? Là, l’opérateur serait le mensonge. Le risque serait alors d’être pris dans un double jeu de dupes.
Je me mis à penser au comportement de l’autruche tel que le décrit Lacan, évoquant cette politique qui implique selon lui trois regards : l’un se croirait invisible du fait qu’un autre a caché sa tête dans le sable cependant qu’il laisserait un troisième lui plumer tranquillement le derrière ; politique de l’autruiche selon Lacan nous léguant la trouvaille de ce mot-valise.
Le maître pouvait être là dans un double rôle, se supposant invisible d’une part, plumeur d’illusions de l’autre tandis que l’adoption du mensonge magistral reviendrait à l’autruche qui tenterait, le faisant sien, de se le cacher. S’approprier un mensonge en se gardant de l’avoir perçu ?
Cela me semblait quand même manquer d’air. La phrase m’inspirant, il fallait que je puisse respirer en elle et, pour cela, trouver des ouvertures.


Je me mis à faire jouer entre eux les éléments en associant le mensonge à d’autres termes de la même famille sémantique : celui de fiction, par exemple.
Imaginons que ce mensonge du maître, je pourrais me l’approprier en ce qu’il serait ma fiction, donc ma vérité sachant bien que la vérité a son ombre portée de mensonge puisqu’elle m’est si singulière, qu’elle ne saurait avoir valeur générale. Elle aurait plutôt à voir avec le choix d’une croyance.
Ceci étant dit, la phrase ainsi remodelée me devint plus vivable : Elire un maître. Faire mien son mensonge qui joue ou que joue ma vérité.
La phrase, réarticulée et revisitée donnait toute sa souplesse.
Le mensonge du maître serait la chair de ma fiction.
Le savait-il ou plutôt croyait-il le savoir alors que ma vérité avait pris la place de son mensonge ?
Le mensonge en serait-il éliminé pour autant ? Ou fallait-il imaginer que dans ces battements temporels où ma vérité s’inscrirait dans son mensonge, ce dernier passerait de mon côté ? Pas de happy end.
Mais voilà que ça devenait un jeu : élire ce maître dont on peut s’approprier le mensonge pour composer des vérités/fictions allant de l’un à l’autre.
L’assertion contenait désormais de suffisantes possibilités de mutations, interversions, transvasements pour un accès partageable à la véridiction du mensonge.


Véridiction, jeu des vérités : ces thèmes faisaient écho en moi au dernier séminaire de Foucault : « Le courage de la vérité » dont l’auteur montre que dans le dire vrai, on prend le risque du conflit, voire de la mort, le paradigme de cette attitude étant le destin de Socrate. Les derniers mots de Socrate à ses disciples auront été : ayez le souci de vous-même, éthique de soi qui ne va pas, sans la parrésia, le dire vrai quels qu’en soient les périls.
Et les derniers mots de ce séminaire, mots qui resteront tracés sur une page et que Foucault ne prononcera pas ? Il n’y a pas d’instauration de la vérité sans une position essentielle de l’altérité. La vérité n’est jamais le même. Il ne peut y avoir de vérité que dans la forme de l’autre monde, (il entend par là un monde à construire, à rêver, dans la transformation du monde présent),d’une vie autre.
La vérité, serait donc l’autre. Voilà qui renforce le lien vérité- mensonge tel que la phrase d’un sage semblait l’impliquer car l’autre de la vérité n’est il pas le mensonge ? Lequel des deux pourrait-il être dit absolument vrai ou absolument faux ? C’est pourquoi Foucault parle fort justement de jeux de vérité et l’on pourrait, s’appuyant sur l’invitation du sage, évoquer des jeux de mensonge.
Il reste que nos vies et nos morts sont l’enjeu de ces jeux, que le déroulement de nos existences rencontre les points où ces jeux se croisent et se décroisent. A chacun de se diriger, à ces carrefours, vers ce dont il pourra, dans une conduite de soi qui implique un continuel remaniement, une altérité, se saisir/dessaisir de ce qui lui permet de cheminer plus avant en compagnie d’un autre.
N.C.

11 commentaires:

v.l. a dit…

Quelle surprise, chère Noëlle ! Je pose un 'bête' aphorisme et je me retrouve avec une 'essai'. De la vertu donc de ces formules qui disent vite ce qui s'explique longuement. Vous m'envoyez, par ailleurs, en bien belle compagnie : voyager avec Jacques l'Analyste, le père Foucault…, je n'y aurais jamais songé !

Bon, sur le fond maintenant ? Vous avez parfaitement raison ; c'est là que je voulais en arriver. La démonstration par Tchouang-tseu est parfaite et c'est bien à lui que je songeais (et au vieux camarade Canetti, le passeur : 'Tchouang-tseu, un philosophe pour respirer' (de cette respiration-là).

Mais si, in fine, la vraie question, la fondamentale question, celle du 'processus' - comme vous disiez par ailleurs - était celle de l'IMPERFECTION, qui a tant animé cette philosophie-là que l'on nomme 'sagesse' (relire François Julien : 'Le sage est sans idée') - et qui devrait être au cœur de toute pédagogie. Peut-être aussi, surtout, le DÉPASSEMENT… mais, attention, dans l'imperfection, sinon gare !

Merci, Noëlle, vous m'éclairez sur moi-même et me rendez intelligent. Nous voici donc en terre d'élection !

V.

Noëlle Combet a dit…

Oui, Vincent, je retiens de votre réponse les mots "passeur" et "dépassement" qui me parlent beaucoup actuellement et ramènent encore à la même question : élire un passeur pour un dépassement, qui restera dans la champ de l'imperfection en effet, puisque ce ne peut être que pour un mieux qui, comme on sait, est l'ennemi du Bien.
Merci, vos remarques poussent la question plus loin, en la dépassant.

N.

NM. a dit…

ÉLIRE UN MAÎTRE. PERSIENNE NI SONGE.

Noëlle Combet a dit…

Nadine, ce trait primesautier (avec, en prime, le dépassement du saut), énonce poétiquement, ce qu'il en serait, dans cette élection, de l'impossible sécurité des persiennes et de la vaine échappée belle du songe.
Ton raccourci est saisissant et me renvoie, je ne sais pas encore très bien en quoi, à ce que tu disais de l'implacable générosité de la transmission!
N.C.

v.l. a dit…

La lecture faisant bien les choses, je trouve là où je (re)lis présentement - 'La formation de l'esprit scientifique' de Bachelard - dans le paragraphe conclusive (prédilection pour les introductions et conclusions), ceci, qui renvoie à la question de la transmission et du dépassement : 'Dans l'œuvre de la science seulement on peut aimer ce qu'on détruit, on peut continuer le passé en le niant, on peut vénérer son maître en le contredisant. Alors oui, l'École continue le long d'une vie…' Bachelard taoïste ?

Cordialement.

Vincent

Noëlle Combet a dit…

Je trouve cette conclusion géniale mais y apporterai un bémol en ne la réduisant pas à "la science seulement".
Je ne saurai dire pourquoi une extension pourrait venir de Derrida lorsque, approchant l'amitié, il fait du deuil un de ses éléments constituants en parlant "d'amitié pour le mort", comme si l'amitié n'allait pas sans l'anticipation de la mort, en en produisant donc l'image la nécessité. Une "destruction" dans la "projection" en quelque sorte : "Je ne pourrai pas m'engager d'amitié sans me sentir d'avance engagé à aimer l'autre par delà la mort. Donc par delà la vie. Je me sens avant tout porté à aimer l'autre mort...
La philia commence par la possibilité de survivre" et, poursuit-il, on ne survit pas sans porter le deuil.
Plus loin :" L'appréhension angoissée du deuil[...]s'anticipe, hante, endeuille l'ami avant le deuil[...]Survivre c'est donc à la fois l'essence, l'origine,et la possibilité, la condition de possibilité de l'amitié. C'est l'acte endeuillé de l'aimer. Ce temps du survivre donne ainsi le temps de l'amitié"
Je sens là une forme de dépassement en lien avec celle qu'énonce Bachelard mais dans un champ plus large.
Il faudrait beaucoup de temps pour mettre en perspective dans une argumentation ces deux perspectives, l'une étant, par rapport à l'autre "ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre".
Sans doute vais- je continuer à "songer" à ces "conceptions" qui, à leur tour, par définition me songent; je vais donc me laisser songer(songée?)par elles.
Merci pour ces eaux apportées au moulin de ma pensée.
Amicalement.
N.C.

Noëlle Combet a dit…

Il m'apparaît ici aujourd'hui que c'est le mot "élection" qui ferait lien entre Bachelard et Derrida.
B.élit un "maître d'école" que l'essor de la science permet de dépasser dans la transmission.
D élit un ami tout en portant l'éventualité de son deuil qui, cependant ne détruit pas, au contraire, un avenir en lequel il peut, par cette amitié, aller de l'avant dans la pensée.

v.l. a dit…

Oui, la question de l''élection', oui, la question de l'extension' ou des 'limites' - c'est selon. Plus féru (et encore !) de Bachelard que de Derrida, je porterai à la décharge du premier - ce n'est qu'une hypothèse incertaine - que rédigeant 'La formation de l'esprit scientifique', il devait restreindre son objet, mais, surtout, que, parallèlement, par 'La psychanalyse du feu' (à peu près à la même période), il explore une nouvelle voie, celle de la phénoménologie de l'imaginaire, qui deviendra plénière dans les deux décennies suivantes (une dizaine d'ouvrages au prétexte des 'éléments' : eau, air, terre… et des références centrées sur le littéraire et le poétique), ce qui lui valut beaucoup d'incompréhension de la part de ses pairs (on n'aime pas qu'un scientifique sorte de sa discipline) et, en particulier, par l'application toute personnelle qu'il fait du concept de 'psychanalyse', qui canalisa la critique d'un 'milieu' qui se voulait ouvert - mais seulement de son propre point de vue - celui des analystes institutionnels. Mais Bachelard était un esprit 'risqué', excentré, hors norme(s), sans concessions et sans préjugés pour ce qui est du mouvement de la pensée. Et puis, prof de collège, il sut s'imposer à la Sorbonne !

Noëlle Combet a dit…

Oui, je suis d'accord : il y a de l'extension dans Bachelard. Ayant lu "La psychanalyse du feu" à la suite de nos échanges, j'ai bien vu que "de l'imaginaire" était une extension de la phénoménologie et "du feu" une extension de la psychanalyse : c'est déjà évident linguistiquement.
Imaginant une autre sorte d'extension, j'ai eu envie de dégager la phrase que vous aviez relevée, de son contexte universitaire et peut-être, d'introduire un sujet "affecté" là où la science le déloge de son champ... et j'avais, à ce moment-là, Derrida sous la main, presque "accidentellement".
Noëlle.

v.l. a dit…

"Dans son élève il se voit composé de telle façon qu'il aimerait bien le redéfaire." Elias Canetti, Le Cœur secret de l'horloge.

Noëlle Combet a dit…

Je trouve cette remarque de Elias Canetti d'une justesse et d'une saveur que j'apprécie : objectivité tendrement ironique!
Détestation soudaine du maître quand il voit son image, subitement "unheimlich" apparaître en l'autre, ce qui laisse imaginer la tentative pour tout défaire...en vain...et alors, il pourrait bien se produire un collage "surréaliste" qui est peut-être l'essence même du relationnel : un patchwork décousu par endroits.