lundi 22 juin 2009

Tracés de la transition.selon François Jullien






Avertissement : Dans son dernier ouvrage, comme dans les précédents, François Jullien précise qu'il n'oppose pas la pensée chinoise et les théories occidentales; elles ont, selon lui, à s'éclairer l'une l'autre là où leur altérité est radicale. Chacune ayant transmis sa richesse immanente, il ne s'agit pas de les mettre en rivalité.
D'autre part, on ne peut suspecter l'auteur, d'une étroitesse de vue ou d'une surdité par rapport à d'autres sources de connaissance. Il n'est, pour s'en convaincre que de lire son foisonnant ouvrage : "De l'universel, de l'uniforme, du commun, et du dialogue entre les cultures".
J'apporte ces précisions parce que le texte ci-dessous, destiné tout d'abord à une présentation orale, est loin, par conséquent, d' être exhaustif, et n'éclaire pas assez de possibles ambiguïtés. N. C.





Dans « Les transformations silencieuses » François Jullien met une nouvelle fois deux pensées en perspective : celle qui, en Occident prolonge Platon et Aristote et celle qui, en Chine se dirige à l’aide du Tao.
L’ouvrage s’appuie donc sur de nombreuses références à la Grèce antique d’une part, au Laozi et au YI Jing de l’autre.
Il les met en lien avec l’expérimentation du désamour et du vieillissement et cette accentuation personnelle qui s’y donne à entendre, confère au texte une crédibilité dont une pure théorisation ne serait pas porteuse

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L’auteur revient tout d’abord sur le fait que la question de l’Etre est dominante depuis l’Antiquité : la philosophie de l’Etre fonde ce qu’en Occident, on nomme ontologie.
De quoi s’agit-il ? L’idée est qu’il y a de l’Etre, c'est-à-dire une consistance, une substantialité dans les phénomènes et les objets ; mais il y a aussi de l’Etre dans ce qui transcende le monde, c'est-à-dire la métaphysique; l’ontologie, c’est la partie de la métaphysique qui s’applique à l’Etre.
L’ontologie, incluse donc dans la métaphysique spécifie la philosophie occidentale.
La substance qui caractérise l’Etre dans l’Antiquité est délimitée et entre dans des catégories, autrement dit, étant ce qu’elle est, elle n’est pas ce qu’elle n’est pas.
Même avant Platon, le Parménide affirme : « ce qui est est ; ce qui n’est pas n’est pas ». Le positif et le négatif s’excluent mutuellement et seul, Héraclite indique une identité des contraires dans une même réalité mais ce ne sont pas ses préceptes que l’occident a généralement retenus même si l’époque moderne tente de faire entendre d’autres accents.
Pour approcher la conception antique de l’ontologie, songeons à l’art dominant en Grèce : la sculpture : c’est un art du contour, de la délimitation précise. Le sujet est massif. Il Est et le sculpteur apparaît souvent, dans l’Antiquité grecque, comme une métaphore du créateur. Pensons à la façon dont Pygmalion donne la vie à sa statue Galatée.
Fondée sur l’Etre ou le non Etre, et le ou est ici exclusif, cette philosophie grecque prélude à un ordre binaire.


Pour Platon, soit je suis assis, soit je marche ; je ne puis participer en même temps à l’un et à l’autre. Il n’y a pas de place pour ce qui se passe entre, c'est-à-dire la transition.
Avec Aristote, on peut avoir le sentiment que la réalité de cette transition est approchée lorsqu’il évoque la couleur grise ; mais il dit que le gris est noir par rapport au blanc et blanc par rapport au noir. L’ordre binaire est donc reconduit.
D’autre part, Aristote a fait une nécessité logique du principe de non contradiction.
Par ailleurs, lorsque Aristote envisage la réalité des modifications, il évoque les opposés, comme le chaud et le froid, mais il introduit un troisième terme, jeté sous eux, en quelque sorte; un sujet qui sert de socle à ces éléments contraires. Ce qui arrive n’arrive pas simplement, de façon intransitive, comme quand on dit : ça arrive. Ça arrive à un sujet et ce sujet, qui refait du plein dans le passage, restera prédominant en Occident, entraînant à sa suite les concepts d’identification, d’identité et leurs raideurs.
Cette pensée même quand elle envisage la modification, ne laisse pas de place à l’invisibilité, au silence des passages dont François Jullien a fait le sujet de son livre et qui est au fondement de la sagesse chinoise.
Ce qui est intéressant pour comprendre le fonctionnement différent de la pensée en Occident et en Chine, c’est l’exemple que donne François Jullien à propos de la neige en train de fondre.
Dans « Le Phédon » Platon énonce : « jamais, étant neige, ayant reçu en elle le chaud, elle ne sera encore ce que précisément elle est…Le chaud approchant, ou bien elle lui cèdera la place, ou bien elle cessera d’exister. » Pas de transition donc. La neige est ou n’est plus ; elle ne devient pas.
Le Tao, au contraire, insiste sur l’importance de l’effacement au moment même où il se produit, les phénomènes, selon le Laozi, « se dissolvant comme de la glace sur le point de fondre.» Ici, nous sommes au cœur même de la transition

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L’ontologie est donc à l’origine des concepts très occidentaux d’identité et de Sujet, même si l’on peut penser qu’un mouvement s’est fait jour peu à peu, peut-être sous l’influence de la philosophie hegelienne qui médiatise la pensée par l’intermédiaire de la dialectique et évoque « la vie en tant que procès » ; sous l’influence aussi, de la pensée heideggerienne qui revisite la question de l’Etre en y introduisant la temporalité (« Etre et Temps »).
La peinture, pour sa part, favorise une telle évolution : celle de Cézanne par exemple dans sa tentative pour faire éclater les contours de l’identité. « La Grande image n’a pas de forme », autre ouvrage de François Jullien, contient de nombreuses références à Cézanne.
On peut penser, à ce propos, à ce qu’énonce Paul Klee d’un double point gris : l’un, originel dirait le pur chaos mais, sautant pardessus lui-même, il rendrait possible la couleur et deviendrait vert rouge. Ce passage par-dessus fait, pour moi, écho aux traits mutants dans le Yi Jing.


Il semble essentiel, en effet, de mettre en regard l’ontologie occidentale et une sagesse centrée sur les processus et leurs effets ; d’un côté, des modifications en lesquelles l’opération entraînerait une suppression, de l’autre, une prise en compte des transitions.
Comme tout passe par la langue, François Jullien énonce la difficulté de la traduction.
La phrase française est constituée d’un sujet et de ses attributs : L’arbre est vert. Tout est dit : un sujet, une essence, une catégorie (la couleur).
Le style chinois, lui, est cyclique. Je pense que ce qui pourrait s’en rapprocher serait l’oxymore (une joie triste) ou le verbe sans sujet, à l’infinitif ou au participe présent car il introduit un processus (devenant). L’anglais va sans doute plus loin dans ce sens avec sa forme progressive, quelque chose comme « allant devenant ».
François Jullien, pour sa part, évoque l’écart en comparant une phrase traduite du Zuhangzi en français : «quelque chose de fuyant et d’insaisissable se transforme en souffle le souffle en forme, la forme en vie.» Traduction impeccable, dit-il, mais dénaturation par la syntaxe française. Il la met en regard avec sa transcription littérale : « modifié d’où il y a souffle ; souffle modifié d’où il y a actualisé ; actualisé modifié d’où il y a vie »
On voit clairement, là, que la traduction française introduit du sujet là ou le chinois évoque un processus

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Donc, trop prise dans des catégories notre pensée a fait une impasse sur la transition. Elle ne s’intéresse, pourrait-on dire qu’à un point d’origine et un point d’arrivée de A vers B, le vecteur AB représentant la trajectoire d’un sujet déterminé, n’est pas envisagé dans un processus faisant médiation de A en B puisque du Sujet reste sous-jacent à l’un et à l’autre, comme s’il ne pouvait y avoir d’interstice, de vide médian, pour reprendre les termes de François Cheng.
D’où aussi une vision hégémonique du temps puisque l’entre- deux -temps n’est pas envisagé.
François Jullien développe assez longuement de quelle façon une conception dramatique, voire pathétique du temps et du vieillissement est en lien avec la pensée occidentale à la différence de la pensée chinoise qui en fait une sorte de glissement des mutations.
C’est ce que donne à constater le YI Jing auquel François Jullien consacre une partie essentielle des « Transformations silencieuses ».


Evoquant ce « Classique du changement », il dit : «Sur les figures de ce livre, ce n’est pas moi, qui de l’Essor passe ensuite au déclin mais l’Essor, qui, de lui-même, dans sa propre détermination passe dans son contraire et s’inverse en déclin- de là s’explique la continuité par transition du processus. » Là, c’est le terme passe deux fois énoncé, qui a le plus de poids, me semble-t-il.
Retirons, écrit-il plus loin « retirons des mains des gourous ce livre de fond de la philosophie chinoise qu’est le fameux « classique du changement, ou Yi-jing et exploitons ses cohérences. »
Il rappelle ensuite, l’origine de cette écriture : les traits sur les carapaces des tortues.
Ce livre, dit-il, « se fonde non sur une Parole, mais sur un tracé, celui du yin et du yang, opposés et complémentaires et formant une polarité.
Il ne propose pas de Récit mais un dispositif aléatoire et opératoire permettant de scruter les passages d’un pôle à un autre.
L’on comprend dès lors que les Chinois ne soient pas hantés par le début et la fin des choses. Aucune vision apocalyptique là. Le monde meurt tous les jours, le monde naît tous les jours. »


Il évoque les deux premiers hexagrammes du Yi Jing , créativité et réceptivité comme mise en place de la polarité à l’œuvre dans toute situation et les deux dernières 63 et 64 « après la traversée » et « avant la traversée » comme figuration d’un processus : au stade avant dernier « après la traversée (jiji), tout étant en place est appelé à se défaire. Au dernier stade, celui de l’hexagramme 64 (wei ji), plus aucun trait n’est à sa place et s’ouvre un nouvel essor.
Il s’intéresse aussi particulièrement aux hexagrammes 11 et 12 en indiquant que les trois traits inférieurs, yang, de l’Essor, sont caractérisés par la propension du ciel à monter. Cet hexagramme évoque donc le printemps et toute forme de renouveau ; à l’inverse, dans l’hexagramme 12, le ciel s’isole dans sa hauteur et la terre s’enfonce : c’est l’image de l’automne et de tout ce qui, désormais délaissé, s’abandonne.
Mais on peut aussi suivre ligne à ligne, comment les deux figures, en même temps qu’elles s’opposent, font passer sans rupture de l’une à l’autre et même « comment l’une déjà, en se dépliant, passe dans son autre. »


Cette pensée, en déduit-il, oblige à reconfigurer notre champ notionnel. « De ce qui se comprend, non plus comme le devenir d’un sujet, mais comme le développement interne à la situation, en fonction de la propension qui s’y trouve engagée, je pourrai rendre compte, désormais non plus en terme de causalité [selon le schéma grec explicatif] mais bien de polarité comme sur ces figures composées de traits yin ou yang, opposés et complémentaires et dont le rapport entre eux suffit à décider ligne après ligne, de l’évolution à venir »


Et il conclut : « A-t-on jamais pensé autrement que par transformation silencieuse dont soudain affleure quelque pensée claire faisant « événement » qui retentit alors et mobilise ? A-t-on jamais rien vu d’autre que des énergies qui se condensent et des soleils qui se consument ? Avec, de temps à autre, révélateurs sonores de ce tissage ininterrompu, sur lequel on a les yeux grands ouverts sans rien suffisamment y remarquer, un monde qui choit et s’éteint, un astre qui soudain éclate. »
N.C.




2 commentaires:

v.l. a dit…

En guise de commentaire…, non, plutôt de prolongement ou résonance : Interlude [Transitionnel]

Noëlle Combet a dit…

Vincent, je suis très touchée par cet envoi...cette célébration des interstices dans les aller-retours de la musique et dans les espaces libres de la reproduction, jusqu'entre les barreaux!
Cela fait alliance en sons, couleurs, poésie avec l'écriture.
C'est un plaisir.Merci.