mardi 28 juillet 2009

Et les images battent aux quatre vents de l'été.

Stridente, la lumière allume dans le fouillis des pétunias un incendie bleu extrême au bord d’une dégradation violette…
De cette beauté, il se sent délaissé. Sur le côté, dé-naturé en quelque sorte, il en éprouve une fulgurance mélancolique.
Au soir tombant, les pétunias s’obscurciront.
Il attend la réponse de l’amie à une lettre qu’il n’a pas écrite.
Ses paumes ouvertes proposent la lointaine proximité.
Il aime que la pensée fomente la meurtrissure du concept tandis que le noyer arrondit ses premières écales porteuses, déjà, de l’automne en ses prémices.
Il aime que la nature fasse pièce à l’excédent théorique et à l’absolu des injonctions catégoriques, dans le débordement somptueux de ses compositions.
Une abeille se glisse au creux de la pivoine : transport dionysiaque, sa trompe aspire l’ivresse du pollen dispersé; un éclat de rire vibre entre les ailes déployées du rouge-gorge.
Le silence recouvre le monde.
Tranquillement trottinant, l’espérance est une mule de sept berges.


N.C.

samedi 18 juillet 2009

Guérison, par Yves Rocher.

Peut-on parler de "société libre" sans se heurter, en définitive, à une contradiction dans les termes? Le mot "aimance", que Derrida recueille chez A. Khatibi, pourrait donner à franchir cette contradiction. Car assurément l'homosexualité est au principe normatif du lien social, et c'est ainsi en tant que frères d'armes que les fils de l' Urvater du mythe freudien, accèdent à une fraternité symbolique en même temps qu'à une identité personnelle, sociale, sinon juridique. Cette fraternité n'exclut pas, dans sa définition, les femmes - des femmes. Toutefois, sous le feu de l'ennemi, par exemple, ou au regard de la cause révolutionnaire, en ces femmes prévaut le compagnon d'armes, pour elles s'exalte l'amour viril que mérite tout camarade. Et le féminin est répudié aux marges de cette common decency qu'a magnifiée A. Huxley, et ce en tant que signe d'altérité, signe de l'heteros, pour chacune des deux sexuations symboliques. De là se pose cette question: qu'est-ce que l'expérience d'un échange ou d'un lien de nature fondamentalement hétérosexuelle?
Non pas donc Philia, mais pas davantage Eros, que la fusion caractérise, la "connivence" qui lie les amants éclaire peut-être le mot de Khatibi - d'abord pour la liberté, proprement indécente, qui doit lui être supposée. Car cette connivence n'est sans doute trouvée qu'au fil d'une dénudation sans limite assignable, et d'une dénudation où s'outrepassent les enveloppes et les délimitations de toute identité. Dénudation de toute entrave, dans le geste, dans la parole partagée, balbutiée, native. P. Quignard (Vie Secrète), évoque une sensualité originaire qui n'est pas dirigée - cette sensualité par laquelle les fleurs s'ouvrent - et qu'il nous faut personnaliser, pour ne pas risquer la folie. Mais en élucidant le mot romain coniventia, la connivence asocialisante des amants, et non moins celle du lien lecteur-auteur, auditeur-musicien, il fait valoir l'étymologie d'un abaissement volontaire, appuyé, des paupières sur les deux yeux, cette expression qui traduit un signe d'approbation, d'acquiescement entier: "fermer les yeux sur quelque chose veut dire simplement la laisser faire. C'est l'indulgence anticipée". Liberté d'une société, d'une parole alors délivrée: comme au terme de l'Odyssée, quand Pénélope a reconnu Ulysse, et qu'ils se sont étreints: "Puis après avoir joui des plaisirs de l'amour, ils goûtèrent le plaisir des confidences réciproques". Confidence-confiance: aimance, dit Khatibi - désidération, peut-être? "Guérir", dit-il.
Yves Rocher.

vendredi 10 juillet 2009

Retour sur "Aimance" d'Abdelkébir Khatibi.


Mon regard, en l’instant, s’évadait par delà les toits, vers ce point, là-bas, derrière mes yeux.
Je me souvins d’un autre jour… maintenant ombré d’oubli…un autre jour où j’avais déambulé, un livre à la main, d’une pièce à l’autre, d’une fenêtre à l’autre.
Par endroits, le plancher… Que dire ? Craquait-il ? Grinçait-il ? Ou peut-être chantait ? Les sons, selon la pesée des pas, tantôt doublait la plainte en avalanche d’images déchirées, tantôt l’assourdissait.
Venue du ciel plombé, une averse de grêle avait meurtri les feuillages.
J’avais essayé de me voir du dehors, comme dans un film muet, images noires et blanches, plutôt blanches, au ralenti, presque saccadées.
Ainsi avais-je réussi à m’absenter de moi-même en cet instant-là.
Cinq lignes d’ « Aimance », attirant ma lecture, m’avaient fait revenir à moi :
On ne choisit pas les ravages que provoque la passion ou ce qui lui ressemble, si bien que, sans incendie, il n’y a pas de consumation, de tristesse dévastatrice. Mais au cœur du feu, il y a l’odeur des cendres ; à leur marge, un regard veille sur un recoin éclairé : une porte, une fenêtre de l’oubli et une rencontre imprévue.

Aurait-on pu mieux dire d’une traversée ?
J’avais, un moment, feuilleté le livre à rebours puis m’étais soudain immobilisée, saisie : en l’éclair de quelques mots d’ « Aimance », l’indicible s’était fait jour d’évidence :

artiste de ma mélancolie
te faut-il ma mort
la voici

te faut-il ma folie
la voilà
ornée de l’art des ruses

l’esprit envoûté s’y repose
le fou, toi, moi, l’autre
y guérit les vivants.




Il les guérit ; la déraison nous guérit des saisies maîtrisantes et des assurances affichées, des formatages infligés ou subis qui sont, le plus souvent, le lot ordinaire de nos existences ; elle nous guérit de ne pas croire la mort.

Derrida avait été l’aiguilleur de mon trajet vers ce poète.
C’est dans « Politiques de l’amitié » que j’avais rencontré pour la première fois le mot : « On aura pressenti ce que je serais tenté d’appeler l’aimance, l’amour dans l’amitié, l’aimance au-delà de l’amour et l’amitié, selon leurs figures déterminées, par delà tous les trajets de lecture de ce livre, par delà toutes les époques, cultures ou traditions de l’aimer »
Et dans un autre passage, revenant à ce mot, il en rappelle l’invention par Abdelkébir Khatibi : «Voici pour ma chance que je le rencontre, ce mot, et inventé par un ami, par un poète-penseur que j’admire, [qui] chante ce mot nouveau dans « Dédicace à l’année qui vient » : « je n’aurai désiré que l’aimance…Aimance, aimance…le seul mot que j’aie inventé/dans la phrase de ma vie ».

Le poète en propose, quant à lui, sa définition: une « langue d'amour qui affirme une affinité plus active entre les êtres, qui puisse donner forme à leur affection mutuelle et à ses paradoxes. Je suis convaincu qu'une telle affinité est à même de libérer entre les partenaires un certain espace inhibé de jouissance. Un lieu de passage et de tolérance, un savoir-vivre ensemble entre genres, sensibilités et cultures diverses. ».

Je me sens en accord profond avec ce point de vue dont il m’a été donné de ressentir la réalité. Il me manquait le mot et la concision de cette approche : je crois que l’aimance, quand elle peut advenir, mais peut-être est-elle encore et toujours à venir, se fait travail lent et patient de lissage et polissage du désir dans le vif de la blessure, dans l’heureuse sauvagerie des élans, les aspérités, les folles et mortelles contradictions, la nécessité, la chaleur inouïe des rencontres, l’intolérable acceptation de l’absence; puis goût des cendres dispersées après l’embrasement quand, en bordure, une fente s’entr’ouvre de la déchirure ; redéploiement de la vie, enfin, dans la réalité de partages rescapés des turbulences.


Les deux penseurs insistent, y revenant à diverses reprises, sur le fait que cette aimance se fonde tout autant sur l’absence que sur la présence.
L’ami(e) de l’aimance (n)’est (pas) là : n’est pas là y étant ; est là n’y étant pas.
Une langue d’amour qui affirme une affinité plus active entre les êtres : langue ; affinité plus active ; ces termes encadrent le mot amour, qui nous fait héritiers de toute une tradition : philia grecque, amour courtois, passion païenne, chrétienne, éros lié à thanatos, libido, amitié, fraternité déplacé de son sens généalogique mais en lien étroit avec ce sens (tel qu’il apparaît dans la définition de la démocratie).
Que faire de ce lourd héritage que le mot aimance vient ici dépasser tout en en procédant? Comment en effet ne pas l’associer à aimant, forme active, voire progressive ; et ne pas, dès lors, se rappeler Aristote, déclarant que mieux vaut aimer qu’être aimé ? Est-ce parce qu’on peut être aimé sans le savoir alors que l’on ne peut pas aimer ne le sachant pas et que, de cette connaissance résulte une vérité pour qui en fait l’épreuve ?
Aristote donc ?
Impossible de ne pas hériter ; impossible d’hériter ?
Peut-être s’agit-il de transformer, d’enrichir l’héritage que aimance n’efface pas, puisque le mot amour est repris dans sa définition. Mais une modification s’y introduit de ces autres mots : langue ; affinité plus active.

Langue évoque ici, essentiellement la littérature en tant qu’elle reste étrangère voire intolérable pour toute intolérance, celle des concepts, discours ou conduites totalitaires ou hégémoniques, pour toute autorité théologico-politique, toute systématisation philosophique ou sociologique, tout dogmatisme psychanalytique.
C’est vers elle que le penseur- poète se dirige et que Derrida évoque aussi pour y déceler les formes d’un nouveau mode d’aimer qui serait aussi un autre dire d’aimer, désir de dire et dire d’un désir… Mais à qui ? Comme le suggère Derrida, « ce désir (pur désir impur), dans l’aimance, -amitié ou amour-, m’engage auprès de celui-ci ou de celle-là plutôt que de quiconque […]auprès d’un « qui » singulier fût-il en nombre, en nombre toujours petit, quel qu’il soit, au regard de « tous les autres », ce désir d’appel à franchir la distance (nécessairement infranchissable) n’est (peut-être) plus de l’ordre de la communauté, du commun, de la part prise ou donnée […] Et dès lors, s’il y avait une politique de cette aimance, elle ne passerait plus par les motifs de la communauté, de l’appartenance ou du partage, de quelque signe qu’on les affecte ».

Ces valeurs « communautaires » indique Derrida, que je paraphrase maintenant, risquent toujours de faire revenir un frère, figure de ces amitiés viriles qui se sont associées, souvent, à des pratiques religieuses, guerrières, révolutionnaires, sectaires, terroristes, et aux textes dogmatiques qui vont avec, en lien avec la paternité, la généalogie, la parenté : frères de foi, frères d’armes, partisans…
Amitié de ces frères amis s’opposant à des frères ennemis, amis entre eux et ennemis des premiers ; amitié de ces frères ennemis. Amitié désexualisée, dans une homosexualité refoulée et qui se laisse appréhender, entre leurs lignes chez des auteurs tels que Montaigne, Michelet.
Ce « fraternalisme », dit–il encore, s’accompagne d’une double exclusion du féminin: celle de l’amitié entre deux femmes et celle de l’amitié entre un homme et une femme.

Des questions s’y dessinent pour qui lit Derrida. Cette exclusion n’aurait-t-elle pas quelque affinité avec la forclusion ? Alors l’exaspération passionnelle débouchant, à son extrême, sur la catastrophe ne serait-elle pas une forme d’implosion réactive ? Des femmes seraient donc, le plus souvent, concernées ; mais n’arrive-t-il pas que du féminin dénié hurle ce paroxysme en certains hommes (pensons au « Cri » de Munch). Résistance de l’extrême qui peut conduire à s’en remettre à la mort dans une sorte d’incorporation de la suppression ? Peut-être convient-il, là, de prêter l’oreille à Deleuze : on ne délire que du social.

Ces formes féminines de l’amitié, déniées par le fraternalisme, pourraient elles cesser d’être dés érotisées et leur dignité pourrait-elle (rêvons !) ne plus être occultée si une affinité plus active entre les êtres, une affectivité acceptant les paradoxes et telle qu’ Abdelkébir Khatibi la désigne dans l’ aimance venait, là, produire le dépassement d’une culture héritée ? Qu’en résulterait-il pour une démocratie restée jusqu’ici utopique donc encore à venir ?

Découvrant ce penseur, j’appris qu’il venait de mourir, le 16 mars 2009. Je m’en sentis affectée, comme si, en un même temps, j’avais trouvé et perdu. Il reste que, de sa pensée poétique, j’ai reçu un point cardinal, un orient à éclairer le chemin : au-delà d’un cœur soudain arrêté, l’aimance, qu’il a dé-voilée, continue à battre ici ou là, ici et là.


N.C.

jeudi 9 juillet 2009

Sans titre.


De Nadine Meyran.


La poésie, c’est ce qui reste d’un frottement, c’est la trace poudrée de mes déplacements, l’écharpe de molécules sur mes talons, quelques cheveux, un fil.
C’est l’attention portée à l’infime, la perception de ses mouvements dans mon champ visuel. Je cultive mon champ visuel, il m’indique le passage ; je cultive mon ouie aussi et l’acquiescement au bruit car le silence fait du tapage.
Je ne vois pas ce que j’écris, je vois l’écrit lui-même, l’orphelin.
Je me vois voyante dans le dessin sonore du poème. Je suis ici et là. J’écris pour donner forme et matière et musique au vide qui doit absolument être délogé et relogé par les poèmes. Je suis locataire de l’espace et du temps du poème.
Lorsqu’un nouvel ordonnancement des objets fait apparaître les fentes du monde je travaille le texte que le vide y a déposé.
Puis Le Vide dispose du texte à son gré.


Nadine Meyran
5 juillet 2009

vendredi 3 juillet 2009

Septentrion.

Aveugle, la main
trace, au sol blanc toilé,
sept boucles déchues de rondes aiguës.
Spirales de cercles infinitésimaux
ont capté la présence aux confins de vagues en volutes
brassées de points jaune-bleu.
Le ciel grisé verse une larme de clarté,
esquisse la joue caressée,
offre l’espace à boire aux yeux élargis,
ouvre la porte septentrionale,
sur les seuils d' indigo mouvant
de la vie.
Qui donc entre et sort,
s'en va et revient,
d’ombres et lumières décalqué?
N.C.