lundi 28 septembre 2009

Tempo et démocratie


Sur les ondes, récemment, un politologue indiquait que notre président confondait temps politique et temps médiatique.

A vouloir aller aussi vite que les média, il prend le risque de réduire la démocratie à l’inexistence car ces derniers auront toujours un temps d’avance. Cette situation est à l’image de la compétition entre Achille et la tortue telle que la décrit le paradoxe de Zénon d’Elée.

Si l’on se place dans un champ logique en découpant la course en séquences d’une durée déterminée, la tortue aura toujours un temps d’avance sur Achille car dès que celui-ci a parcouru la distance temporelle qui le sépare du point où il a laissé la tortue, celle-ci a déjà dépassé ce point, fût-ce d’une distance infinitésimale.


Ces constatations quant aux décalages temporels me font interroger aussi le tempo des conversations. Il me semble que si un interlocuteur s’empare d’un mot et accélère, dès la réception, pour dévaler sa pente, l’autre reste les bras ballants et solitaire au milieu du gué relationnel avec sa singularité, muette soudain, paralysée par la précipitation du mouvement, dépassée par les assertions de cet autre qui court là-bas. Aucun partage de points de vue n’est plus possible : l’autre est déjà hors de vue, passé à autre chose.

Le décalage et le malentendu sont la part inévitablement perdue des relations mais quand l’écart est trop grand, l’échange s’enlise. Nous en faisons couramment l’expérience, que nous soyons l’un ou l’autre des interlocuteurs, celui qui fonce ou celui qui s’immobilise ; nous le vérifions aussi dans les débats télévisés.


Le politique, à l’instar du relationnel manque la démocratie quand le temps des débats et des effets de parole partagée est supprimé. C’est ce qui se produit dès lors que les allers-retours nécessaires à la promulgation d’une loi nouvelle sont balayés dans le mouvement précipité du décret.

Parlera-t-on de monarchie des temps modernes ?

Ne s’agit-il pas plutôt d’une autocratie ? Et d’une autocratie perverse quand « on » déclare, devenant à soi-même sa propre opposition, il y a quelques jours : « Nous avons construit une religion du chiffre. Nous nous y sommes enfermés. Nous commençons à apercevoir l’énormité des conséquences ».

Tiens donc ! Aurait-« on » perdu la mémoire, entre autres évaluations arbitraires, des quotas d’exclusion d’immigrés, fixés à 27000 et gonflés jusqu’à 30000 par un serviteur zélé natif de l’Auvergne ?

La démocratie reste la « pigeonne de la farce » ; à moins qu’elle ne sache tirer son épingle de ce jeu de girouette affolée et se glisser dans quelque volte face puis y prendre appui.

Du moins pouvons-nous réaliser pleinement quelle « représentation » nous avons choisie, pour une majorité d’entre nous, et le méditer gravement en le mettant en perspective avec la façon dont nous menons quotidiennement nos vies.


La tentation de s’installer mécaniquement, presque pulsionnellement dans notre défaut de réception des mots de l’autre, est vive, quasi irrépressible et les directions que nous empruntons pourraient bien n’être que le microcosme, plus ou moins démocratique du politique. Nous pouvons en ressentir humblement la difficulté chaque fois que nous mesurons le fossé qui sépare nos intentions ou nos allégations de nos actes.

Il est beaucoup question, depuis quelque temps du « vivre ensemble » formule qui devient une sorte de « tarte à la crème » sociologique, une sorte de déguisement pompeux d’une réalité moins brillante.

A moins qu’il ne s’agisse de premiers balbutiements annonçant une tentative d’ « aimance ». Avec quelque succès parfois, même si, le plus souvent, l’exclusion est au rendez-vous.

Aimance telle que Abdelkébir Khatibi la définit comme « langue d’amour », « lieu de passage et de tolérance, un savoir vivre ensemble entre genres, sensibilités et cultures diverses ».

Et Jacques Derrida reprend ce terme, porteur selon lui d’un espoir de démocratie, une démocratie dont l’un des enjeux serait aussi l’accueil du féminin en tant que figure de l’autre.

Et si la démocratie commençait, ou pas, en nous, en tant que mode d’être singulier et relationnel avant que de devenir régime politique ?

N.C.






mardi 22 septembre 2009

De Nadine Meyran :

(ma mort est illisible)

le ciel est large
les nuages moussent
la parure est éclatante

(ma mort est marquée d’un chiffre)

le monde s’élargit
l’immense se poursuit
l’infini occupe l’écran
la fin commence lorsque la lumière fond
et ensemence salement les toits

demain naîtra une nuée de points brillants
sous les coups de la lumière inversée
et moi qui suis sans descendance
j’adopterai cette progéniture de rosée
sitôt évaporée


Nadine Meyran
21 septembre 2009

dimanche 20 septembre 2009

Mémoire enclose.

Ma mémoire est à brouter des myosotis brocanteurs d’antiquités entre les cordes de l’enclos, là bas.
Je la surveille du coin de l’œil.
Autour de ce carré, court ma liberté allant venant à la brise briseuse d’uniformité.
Je m’élance vers les toits qui filent rouge, contre le ciel ardoisé, m’abandonne à la scansion en contrebasse des vagues, vole des baies aux mûriers, accompagne cette libellule bleu-vert qui suit un fil d’eau invisible sous l’herbe.
L’instant a troué le temps : d’interruption ou d’éternité ? Les ruptures feront-elles reprises, à gros points noués souplement, doigts déliés, entre les roses sans pourquoi et les abeilles mutines ?
Je retourne à ma mémoire brouteuse, dénoue une corde ; à mon approche, elle tourne vers moi la lointaine étrangeté de son regard aveuglé d’ombre ; j’effleure longuement, d’une caresse pensive, son pelage fauve, tiède et chimérique, lui dérobe une fleur, renoue la corde, m’éloigne.
En mon intensité, je me promets, disputant autant que possible les fruits aux frelons, de ne pas démériter de mon enfance.
Délaissée de mes forces, je m’étendrai le long de la tiédeur de la terre.
Entre trous du temps ou de mémoire close déclose, la vie se surfile, se faufile, se défile , déprisée, reprisée, rebrodée.


N.C.



lundi 14 septembre 2009

De lui ou d'elle.







Le dit de lui ou d’elle :

Dans le là des rencontres,

au lieu de l’impossible,

sans jamais te revoir, parfois, je te revois ;

la dernière fois,

je t’avais reconnu(e) à ton absence même ;

à peine eus-je le temps de murmurer « je t’aime » ;

tu t’étais dispersé(e) dans la brume et le vent.



N.C


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samedi 5 septembre 2009

Le-blog-a-vincent.

Pour une sorte d'écho et d'ouverture réelle et poétique à la question posée par Derrida de l'amitié entre un homme et une femme, lisez "J'ai voulu voir Verziers"(en vous laissant conduire par la musique de Guy Cabray), ainsi que le texte consacré à Louise Labé, presque contemporaine de Montaigne sur:
le-blog-a-vincent.blogspot.com
N.C.

Un petit souvenir de conférences, par Paule Pérez: :

A la lecture de cette puissante étude sur Derrida et sa "politique de l'amitié", à laquelle Noëlle Combet nous invite et nous entraîne :
je me suis souvenue d'une soirée (vers 2002/2003? à la maison des Sciences de l'Homme à Paris, me semble-t-il), où Yves-Charles Zarka a évoqué le personnage de Carl Schmitt avec son invité, jeune universitaire britannique qui avait traduit le Journal de Schmitt en anglais. C'était en effet une période où Schmitt faisait particulièrement débat, puisque peu de temps auparavant, Giorgio Agamben lui avait consacré une soirée à Jussieu, dans le cadre de l'Institut de la pensée contemporaine, proche de l'Institut Roland Barthes, sous la houlette de Julia Kristeva. Agamben, lui, avait parlé particulièrement de l'état d'exception vu par Schmitt.
Il s'avérait, mais Derrida n'avait pas pu le savoir au moment de son écrit, que Schmitt avait "confié" à son Journal des propos violemment antisémites : ce dont je me souviens particulièrement c'est qu'il y traitait son grand ami de jeunesse - celui qui l'avait bien aidé financièrement - de chimpanzé ou de macaque, assez malin et opportuniste pour bien rebondir en fonction des circonstances, à un moment où celui-ci, sans doute, était déja affaibli par l'ascension hitlérienne. Cela entame dramatiquement l'image de cet "homme du Droit", ce théoricien de la Droiture. J'y ai ressenti instantanément ce que peut recouvrir le mot "abjection".


Autre commentaire, plus ouvrant je l'espère, et à propos de l'amitié, côté femmes : les termes touchants d'Hélène Cixous quand elle parle de son ami Jacques, en toute aimance! Paule Pérez

jeudi 3 septembre 2009

Approches de l'ouvrage de Derrida "Politiques de l'amitié". Troisième fragment.








Ce troisième fragment sera consacré au constat de Derrida : l’exclusion du féminin dans les « grands » textes qu’inspire une pensée philosophique et politique ; double exclusion, écrit-il plusieurs fois : celle de l’amitié entre une femme et une autre femme, celle de l’amitié entre un homme et une femme.


Une peut-être venue de l’autre-femme pourrait-elle annoncer en même temps qu’un renversement d’amitié passant par la reconnaissance de l’altérité et des différences sexuelles une démocratie qui n’est pas encore là ?


L’attention accordée à l’exclusion de l’amitié au féminin est la toile de fond de cette analyse que mène Derrida, analyse minutieuse de la culture politique telle qu’elle apparaît traditionnellement, et jusqu’à nos jours :

La démocratie s’est rarement représentée elle-même sans la possibilité au moins de ce qui ressemble toujours, si l’on veut bien déplacer un peu l’accent, à la possibilité d’une fraternisation. La phratriarchie peut comprendre les cousins et les sœurs, mais, nous le verrons, comprendre peut aussi vouloir dire neutraliser. Comprendre peut commander par exemple, d’oublier avec « la meilleure intention du monde » que la sœur ne fournira jamais un exemple docile pour le concept de fraternité. […] Que se passe-t-il quand, pour faire cas de la sœur, on fait de la femme une sœur ? Et de la sœur un cas du frère ?

Telle pourrait être l’une de nos questions les plus insistantes, même si, pour l’avoir un peu trop fait ailleurs, nous évitons de convoquer ici Antigone, ici encore toutes les Antigone de l’histoire, qu’elles soient ou non dociles à l’histoire des frères qu’on nous raconte depuis des millénaires » (Histoire des frères à entendre aussi comme « histoire de l’amitié », l’ami apparaissant ainsi que Derrida l’indique à de nombreuses reprises, comme frère d’élection).


Je ne reprendrai que quelques exemples de l’exclusion du féminin telle qu’elle apparaît dans les textes de nombreux auteurs que convoque Derrida, ici et ailleurs sur cette question : outre Aristote, Montaigne, Nietzsche, Carl Schmitt, Michelet auxquels je reviendrai ici, il évoque Platon, Freud, Lacan, Kant, Hegel, Heidegger Levinas…


La question essentielle reste de savoir ce que l’on pourrait attendre d’une autre conception de l’amitié, telle que les deux premiers fragments l’ont déjà dessinée sous la figure de l’aimance ou du peut-être, une autre conception qui serait accueillante au féminin en tant qu’autre.

Cette question, on peut l’entendre dès les premières pages de « Politiques de l’amitié »

(Je dis cela au masculin [l’ami, il, etc.] non pas dans la violence narcissique ou fraternelle d’une distraction mais pour annoncer une question qui nous attend, justement la question du frère, dans la structure canonique, c'est-à-dire androcentrée de l’amitié.)

Il la réitère un peu plus loin :

(Vous n’aurez peut-être pas manqué d’en prendre acte : nous écrivons et décrivons les amis au masculin, au neutre - masculin. N’y voyez pas une distraction ou un lapsus. Ce serait plutôt une manière laborieuse de creuser le sillon d’une question. Par elle nous sommes peut-être portés depuis le premier pas : qu’est-ce qu’une amie et l’amie d’une amie ? Pourquoi « nos » philosophies et « nos » religions, notre « culture »reconnaissent-elles si peu de droit irréductible, de signification propre et aiguë à une telle grammaire ?)





Oh amies, il n’est nulle amie.




Le « laissé pour compte » du féminin dans de nombreux textes consacrés à l’amitié.




Il y a, selon Aristote (« Ethique à Eudème ») trois sortes d’amitiés : la première, supérieure aux deux autres, est fondée sur la vertu, la deuxième, sur l’utilité (amitié politique par exemple), la troisième, sur le plaisir.

Bien sûr, cette distinction est trop « catégorielle » pour ne pas appeler de multiples questions ; par exemple, si la démocratie doit créer le plus d’amitié possible, comment ne passerait-elle pas, à un certain degré d’accomplissement, de la seconde forme à la première ?

Où se place le féminin selon Aristote ?

La seconde forme d’amitié inclut, selon lui, la famille. Dans l’« Ethique à Eudème », il n’en apparaît que deux figures : d’une part entre frères, d’autre part entre père et fils. Ni femme, ni fille ni sœur ne sont nommées, constate Derrida.

Et il ajoute : Cela ne signifie pas que toute amitié soit simplement exclue, en général, entre l’homme et la femme, l’époux et l’épouse. Simplement, voici l’exclusion, une telle amitié ne relève ni de l’amitié familiale […], ni, bien sûr, de l’amitié par excellence, l’amitié première ou de vertu. C’est une amitié fondée sur le calcul de l’utile, une amitié de mise en commun.

Cette amitié entre époux peut prendre la forme du plaisir, mais c’est une vertu mineure d’amitié, selon Aristote.

Il arrive même que l’amitié première s’y rencontre quand chacun jouit et se réjouit de la vertu de l’autre. Mais ce lien ne dure pas : au- delà des enfants qui sont, selon Aristote le bien commun, ce lien se dénoue.

Le noyau stable de la famille est le rapport entre le père et les fils, ou entre les frères.

Voici donc le féminin généralement exclu de l’amitié première


.

Par la suite le « modèle » chrétien n’entraînera pas de modification au contraire semble-t-il ; et à la psychanalyse qui s’est révélée novatrice en donnant une priorité à la sexualité, il n’est cependant arrivé dans ce champ, rien de bien nouveau, pas encore peut-être, énonce Derrida, à moins que ce qui lui arrive soit que rien ne lui arrive.

(Le modèle familialiste et phallocentré reste bien évident dans « Totem et Tabou » de Freud comme dans cette sorte de figure trinitaire que représente le « nœud borroméen » lacanien : Réel/Symbolique/Imaginaire ; certes, un père, des frères, une femme peuvent se trouver dans chacune des trois consistances mais on peut facétieusement imaginer qui a une place privilégiée dans chacune ; d’autre part, la prévalence théorique du Symbolique reste bien évidente dans ce qui se transmet de Lacan, malgré quelques avancées généralement mal prises en compte par les fils de Lacan. Quelques uns, peut-être et quelques unes qui ne seraient pas alors des cas du frère font exception.

Bien sûr, ceci ne concerne pas la pratique : dans la clinique, en général, comme chacun sait, ça ne cesse pas d’arriver.)



On peut penser que d’Aristote à Montaigne, la situation s’est encore dégradée : Derrida constate qu’en présentant le mariage comme ce qui n’a, à cette « divine liaison de l’amitié » qu’une « imaginaire ressemblance, Montaigne écarte en silence une amitié hétérosexuelle ».

Un lien entre un compagnon et une compagne ou entre deux compagnes ne pourrait s’égaler à son modèle : le lien entre deux compagnons, frères d’élection.

La faute en revient au sexe de la femme et à son manque de fermeté selon Montaigne : Leur âme ne semble [pas] assez ferme pour soustenir l’estreinte d’un nœud si pressé et si durable. Et certes sans cela, s’il se pouvoit dresser une telle accointance, libre et volontaire, où, non seulement les ames eussent cette jouyssance, mais encore où les corps eussent part à l’alliance, où l’homme fust engagé tout entier : il est certain que l’amitié en seroit plus pleine et plus comble. Mais ce sexe par nul exemple n’y est encore peu arriver et par le consentement des escholes anciennes est rejeté.



Quant au fou vivant, Nietzsche, il n’est pas assez fou encore pour renverser cette tradition, comme l’indiquent les sentences de Zarathoustra dans « De l’ami ». Il est répété trois fois que « la femme n’est pas encore capable d’amitié »

Michelet marche du même pas : alors que son œuvre vante la démocratie, que son livre « L’Amour » qui s’en veut la base, regorge de bons sentiments à l’égard des femmes, ruisselle, selon Derrida, d’une bonté d’homme, de mari de père, on y retrouve l’affirmation d’une insuffisance, d’une immaturité féminine : Michelet écrit : « Le mot sacré du nouvel âge, fraternité, elle l’épelle mais ne le lit pas encore (je souligne)



L’on ne saurait s’étonner de l’exclusion radicale du féminin dans l’œuvre de Schmitt :

Ce qu’une vue macroscopique peut mettre en perspective de très loin et de très haut, c’est un certain désert. Pas femme qui vive. Un désert peuplé, certes, et même, diront certains, un désert noir de monde : oui, mais des hommes, des hommes, des hommes, depuis des siècles de guerre, et de costumes, des chapeaux, des uniformes, des soutanes, et des guerriers, des colonels, des généraux, des partisans, des stratèges, et des politiques, des professeurs, des théoriciens du politique, des théologiens. Vous chercheriez en vain une figure de femme, une silhouette féminine, la moindre allusion à la différence sexuelle.

Derrida ajoute que les sœurs, s’il y en a sont des espèces du genre frère. Et il évoque, sur ce point, par association, la lettre du grand et bon saint François d’Assise qui ne pouvait s’empêcher d’écrire à une religieuse : « Chère frère Jacqueline »

(II serait possible de continuer ainsi longtemps ; mais une « liste » aurait un goût de récrimination et le sujet devient, à la longue, ennuyeux sinon douloureusement banal.

Cependant, l’analyse d’une telle exclusion telle que Derrida la mène, permet de bien en comprendre les formes, les raisons inconscientes et d’éclairer le terrain politique sur lequel nous nous trouvons ; afin d envisager, peut- être et de travailler la possibilité d’une transformation ou même d’une conversion selon le mot de Derrida sur la pensée de Nietzsche, conversion qui concernerait cette fois le féminin. )




En lien avec cette exclusion, notre culture politique :




Derrida indique, dès l’introduction le constat auquel aboutit ce geste philosophique, unique jusqu’alors, de déconstruction des textes canoniques traitant de l’amitié :

A revenir si régulièrement sous les traits du frère, enjeu sensible de cette analyse, la figure de l’ami semble spontanément appartenir à une configuration familiale, fraternaliste et donc androcentrée de l’amitié.

La question posée par ce constat est, indique-t-il, grave pour la démocratie.

Il relève plus loin une adhérence de l’Etat à la famille.

Il montre que notre « démocratie » fonctionne sur des modèles implicites fondés sur les notions de paternité et fraternité.

Il insiste sur ce que ces modèles occultent ou neutralisent dans la reproduction d’un pouvoir à configuration familialiste, indiquant dans le fait que amitié et fraternité soient consubstantielles l’une à l’autre, la prédominance d’une figure d’homosexualité virile sublime au fondement du phallocentrisme philosophique et politique.

L’amitié virile, en tant que sublime dans les textes qui la célèbrent, apparaît comme non sexualisée, dés érotisée, l’homosexualité étant renvoyée dans l’inconscient.

Le modèle androcentré génère la double exclusion du féminin, plusieurs fois énoncée : pas de place dans les grands discours éthico-politico- philosophiques pour l’amitié entre des femmes ou entre un homme et une femme.

Or, selon Derrida, quels que soient les sexes engagés, l’amitié comporte de l’érotisation et ne serait pas désexualisée sans dommage.


En contrepoint, Derrida, nous l’avons vu, propose une pensée du peut-être empruntée à Nietzsche. Ce peut-être pourrait ouvrir à un avenir différent mais encore improbable.

Derrida énonce que cet imprévisible à venir ne serait pas en opposition avec les apories rencontrées dans les textes évoqués mais serait exigé par elles, les excéderait, et, les dépassant permettrait d’enrichir l’héritage.

Une altérité nouvelle serait à penser, sans différence hiérarchique à la racine de la démocratie, écrit-il. Cette démocratie libérerait une certaine interprétation de l’égalité en la soustrayant au schème phallogocentrique de la fraternité.

Ainsi qu’il l’a plusieurs fois proposé, il y faudrait une autre façon d’être en amitié, incluant la rareté, l’anticipation du deuil et la solitude, ouvrant à une amitié au féminin, en lien avec l’image d’une communauté sans communauté (cf. le premier et le second fragment où l’on voit bien qu’il découvre peu à peu l’ombre de cette autre communauté à l’intérieur même des textes qu’il déconstruit).

Il affirme plus loin :

Le « il n’y a pas d’ami » peut et doit se charger de la plus nouvelle et la plus rebelle des significations : il n’y a plus d’ami au sens ou la tradition nous l’a enseigné.

Mais cette signification rebelle ne va pas sans l’affirmation et la réaffirmation d’un héritage, « toujours capable d’être enrichi » selon Maurice Blanchot qu’il évoque sue ce point.

Il insiste sur la nécessaire reconnaissance du féminin dans l’amitié, indiquant que « la condition sans femme, c’est la flambée monacale de l’esprit, la « philosophie » qui parfois prend un peu son élan dans un peu de misogynie (ce peut être de la misandrie dans la communauté féminine.) »

En ce qui concerne la philosophie, l’on voit bien que des femmes philosophes au début du XXème siècle, comme Hannah Arendt, Simone de Beauvoir, Simone Weil, restent marquées par des modèles masculins.

Il faut, pour percevoir des accents nouveaux, se tourner plutôt vers les textes anglo-saxons, en particulier ceux de Judith Butler.


Au cours d’un entretien accordé au « Monde » à propos de « Politiques de l’amitié, Derrida indique qu’il ne s’agit pas de nier la possibilité d’une amitié entre deux femmes ou entre un homme et une femme mais d’en indiquer l’absence dans les textes ayant trait à l’amitié et il en appelle à la nouveauté dans l’avenir.

Ainsi, dans un ouvrage ultérieur, « Prégnances », il propose :

Et pourquoi ne pas inventer autre chose, un autre corps ? Une autre histoire ? Une autre interprétation ? Et il intitule une conférence prononcée au Brésil : « le peut-être d'une venue de l'autre-femme ".

En attendant cette possible venue, lorsque Derrida évoque le mouvement qui porte, dans notre actualité à se libérer des schèmes familiaux traditionnels, il évoque la « communauté désoeuvrée », de littérature, de poésie, d’aimance, à travers Georges Bataille, Maurice Blanchot, Michel Deguy, qu’il cite :

« La plupart des hommes n’auront existé que par et pour leur famille ; où nous vivions et mourons en étant aimés, commentés, un peu déplorés.

Parmi les tentatives désespérées pour exister outre famille : écrire ou…aimer ; qui emporte, altère, adultère. De l’Autre, un autre vraiment autre nous ravit : c’est un dieu. Et voyez, à peine se sont-ils arrachés à la famille par amour, ils font une famille. A moins qu’ils ne meurent en s’aimant, aimant à mourir, Tristan et Juliette, c’est l’alternative que leur laisse la littérature.

(Rappelle-toi, dit la querelle conjugale, que nous ne sommes pas de la même famille. Et c’est pourquoi nous n’avons jamais tout à fait parlé de la même chose.) »



Le peut-être d’une venue de l’autre femme en lien avec la communauté de ceux qui sont sans communauté comporterait une promesse : l’éventualité d’une autre démocratie à venir.

(Mais n'oublions pas que la pensée du peut-être s'accompagne dans l'oeuvre de Derrida d'une idée d'imprévisible :on peut prévoir le futur, pas l'à venir)

Nous pouvons dire aujourd’hui que nous nous trouvons encore dans l’impossibilité de discerner ce qui viendra

L’autre femme s’annonce-t-elle dans les gender studies ou dans les questions soulevées par la pensée queer ?

Dans sa conférence « le peut-être de la venue de l’autre-femme » Derrida évoquait ces manifestations actuelles du « féminin », mettant leur insistance en lien avec le la méconnaissance de la question dans le passé.

On peut aussi les mettre en perspective avec des pratiques actuelles puisque désormais, l’intersexuation étant généralement méconnue, la féminité doit être validée, dans le champ sportif par exemple, testée ! On va vous dire si vous êtes une femme : ainsi pourrez vous apparaître comme telle, même si vous n’en avez pas le « style ». Quel style ? Comme si le genre apparaissait dans des signes manifestes qui effaceraient la place du disparaître, de l’incertitude, de l’oscillation.

Nous sommes là aux antipodes de la peut-être venue.

De ces textes, ces questions, surgit la nécessité d’accepter la différence sexuelle au-delà du masculin et féminin.

Dans « Ni homme ni femme. Enquête sur l’intersexuation » le journaliste indépendant Julien Picquart veut croire qu’ « une autre approche des variations du développement sexuel est possible, via une autre conception du sexe et du genre, une autre définition de l’humanité »

Sortirait-on ainsi, peut-être, d’une conception phallocentrique des sexes ? A condition toutefois que l’affirmation des « genres » ne reconduise pas à des communautés exclusives, rejetant l’hétérosexualité comme ce fut le cas de groupes homosexuels ou féministes


La question centrale semble donc bien être celle de l’esprit communautaire fraternel avec lequel les plus grandes distances seraient à prendre pour une démocratie digne de ce nom.

Mais l’on voit celui-ci se durcir à nouveau, aujourd’hui, entre des frères de foi, de combat, de fanatisme et même dans divers groupes sociaux (esprit de chapelle, dit-on.)

Nous ne pouvons donc que continuer à appeler de tous nos vœux la communauté de ceux qui sont sans communauté.


D’autre part, nous avons désormais affaire à des formes diffractées de l’autorité et ces pouvoirs décentralisés se manifestent souvent sous des formes encore plus oppressives que celles de l’Etat, imitant ce dernier, singé jusqu’à la caricature. Et celui-ci actuellement, ne se soucie guère d’amitié démocratique en France. Certaines instances décisionnaires locales, administratives ou commerciales font du zèle reconduisant l’allégeance des fils au père ; qu’il puisse s’agir de « filles du père » ne change rien à l’affaire : l’on retombe sur des sœurs qui sont des « cas du frère » et le féminin n’est toujours pas au rendez-vous. Il reste du côté de l’exclusion. Et peut-être doit-il en être partiellement ainsi : le féminin entre absence et présence, autre que présence ou absence. Nous n’en sommes pas là.

Donc, la démocratie reste encore désespérément de l’ordre du peut-être alors que, comme le prophétisait Nietzsche, tout va très vite maintenant.

La même alerte d’urgence est apparue récemment à la fin du documentaire World de Yann Arthus- Bertrand.

Les groupes d’opposition reconduisant les mêmes schémas familialistes, faudra-t-il s’en remettre, hors de tout esprit communautariste, à des initiatives de la « société civile » ?




Peut-être.




La conclusion de Derrida, que je cite pour clore ce fragment, reste d’actualité :

Car la démocratie reste à venir, c’est là son essence en tant qu’elle reste : non seulement elle restera indéfiniment perfectible, donc toujours insuffisante et future mais, appartenant au temps de la promesse, elle restera toujours, en chacun des temps futurs à venir : même quand il y a la démocratie, celle-ci n’existe jamais, elle n’est jamais présente, elle reste le thème d’un concept non présentable. Est-il possible d’ouvrir au « viens » d’une certaine démocratie qui ne soit plus une insulte à l’amitié que nous avons essayé de penser par-delà le schème homofraternel et phallogocentrique ?

Quand serons- nous prêts pour une expérience de la liberté et de l’égalité

( Il me semble important d’ajouter, compte tenu de la pensée de Derrida, que cette égalité ne serait pas unificatrice, qu’elle resterait soucieuse des différences) qui fasse l’épreuve respectueuse de cette amitié-là qui soit juste au-delà du droit, c'est-à-dire à la mesure de sa démesure ?

Tenter de construire la démocratie va selon lui avec une déconstruction des discours philosophiques, politiques, anthropologiques et sociaux qui, se fondant sur la paternité et la fraternité reproduisent un pouvoir à configuration familialiste dont le féminin est exclu.

D’autres modes de relation sont à inscrire dans une pensée nouvelle de la démocratie délestée de ses paradigmes généalogiques.

Derrida propose que cette pensée nouvelle soit animée par l’aimance, mot inventé par Abdelkébir Khatibi et qu’il reprend en de nombreuses occurrences. Cette aimance, dit-il au cours d’un colloque consacré à « Politiques de l’amitié » excède la phénoménologie et la rhétorique.

Elle suppose le renoncement à la présence de l’autre, le consentement aux interruptions du lien dans le respect de ce qu’il y a en l’autre d’inappropriable. Même si une telle « loi » est inacceptable jusqu’au bout, il ne pourra y avoir une éthique relationnelle et donc sociale si nous ne nous efforçons pas de nous y assujettir autant que possible en reconnaissant l’impossible de ce possible : fluctuations et contradictions qui font l’humanité vivante.

N.C.