lundi 28 septembre 2009

Tempo et démocratie


Sur les ondes, récemment, un politologue indiquait que notre président confondait temps politique et temps médiatique.

A vouloir aller aussi vite que les média, il prend le risque de réduire la démocratie à l’inexistence car ces derniers auront toujours un temps d’avance. Cette situation est à l’image de la compétition entre Achille et la tortue telle que la décrit le paradoxe de Zénon d’Elée.

Si l’on se place dans un champ logique en découpant la course en séquences d’une durée déterminée, la tortue aura toujours un temps d’avance sur Achille car dès que celui-ci a parcouru la distance temporelle qui le sépare du point où il a laissé la tortue, celle-ci a déjà dépassé ce point, fût-ce d’une distance infinitésimale.


Ces constatations quant aux décalages temporels me font interroger aussi le tempo des conversations. Il me semble que si un interlocuteur s’empare d’un mot et accélère, dès la réception, pour dévaler sa pente, l’autre reste les bras ballants et solitaire au milieu du gué relationnel avec sa singularité, muette soudain, paralysée par la précipitation du mouvement, dépassée par les assertions de cet autre qui court là-bas. Aucun partage de points de vue n’est plus possible : l’autre est déjà hors de vue, passé à autre chose.

Le décalage et le malentendu sont la part inévitablement perdue des relations mais quand l’écart est trop grand, l’échange s’enlise. Nous en faisons couramment l’expérience, que nous soyons l’un ou l’autre des interlocuteurs, celui qui fonce ou celui qui s’immobilise ; nous le vérifions aussi dans les débats télévisés.


Le politique, à l’instar du relationnel manque la démocratie quand le temps des débats et des effets de parole partagée est supprimé. C’est ce qui se produit dès lors que les allers-retours nécessaires à la promulgation d’une loi nouvelle sont balayés dans le mouvement précipité du décret.

Parlera-t-on de monarchie des temps modernes ?

Ne s’agit-il pas plutôt d’une autocratie ? Et d’une autocratie perverse quand « on » déclare, devenant à soi-même sa propre opposition, il y a quelques jours : « Nous avons construit une religion du chiffre. Nous nous y sommes enfermés. Nous commençons à apercevoir l’énormité des conséquences ».

Tiens donc ! Aurait-« on » perdu la mémoire, entre autres évaluations arbitraires, des quotas d’exclusion d’immigrés, fixés à 27000 et gonflés jusqu’à 30000 par un serviteur zélé natif de l’Auvergne ?

La démocratie reste la « pigeonne de la farce » ; à moins qu’elle ne sache tirer son épingle de ce jeu de girouette affolée et se glisser dans quelque volte face puis y prendre appui.

Du moins pouvons-nous réaliser pleinement quelle « représentation » nous avons choisie, pour une majorité d’entre nous, et le méditer gravement en le mettant en perspective avec la façon dont nous menons quotidiennement nos vies.


La tentation de s’installer mécaniquement, presque pulsionnellement dans notre défaut de réception des mots de l’autre, est vive, quasi irrépressible et les directions que nous empruntons pourraient bien n’être que le microcosme, plus ou moins démocratique du politique. Nous pouvons en ressentir humblement la difficulté chaque fois que nous mesurons le fossé qui sépare nos intentions ou nos allégations de nos actes.

Il est beaucoup question, depuis quelque temps du « vivre ensemble » formule qui devient une sorte de « tarte à la crème » sociologique, une sorte de déguisement pompeux d’une réalité moins brillante.

A moins qu’il ne s’agisse de premiers balbutiements annonçant une tentative d’ « aimance ». Avec quelque succès parfois, même si, le plus souvent, l’exclusion est au rendez-vous.

Aimance telle que Abdelkébir Khatibi la définit comme « langue d’amour », « lieu de passage et de tolérance, un savoir vivre ensemble entre genres, sensibilités et cultures diverses ».

Et Jacques Derrida reprend ce terme, porteur selon lui d’un espoir de démocratie, une démocratie dont l’un des enjeux serait aussi l’accueil du féminin en tant que figure de l’autre.

Et si la démocratie commençait, ou pas, en nous, en tant que mode d’être singulier et relationnel avant que de devenir régime politique ?

N.C.






7 commentaires:

Vincent Lefèvre a dit…

Peut-être la démocratie (laquelle ? c-à-d dans laquelle de ses formes possibles) a-t-elle simplement besoin de temps, de son temps propre ? Je pense qu'il y un 'temps démocratique' qui participe de l''espace démocratique', c-à-d des moyens et de l'expression par lesquels elle s'exprime et se manifeste. Force est de constater que la présente heure, petite heure en/de puissance, passe cette forme-là à la moulinette du pouvoir. S'agit-il seulement de la logique boulimique et omnivore (hominivore ?) de la/du politique en action soumise à la logique interne et externe du 'temps, c'est de l'argent' ou, pire, intrinsèquement, un sorte de logique interne la réalisation à tout prix du pouvoir (p ou P ?), l'affirmation brute de la puissance (p ou P ?). Le reste est effet de manches, c-à-d effet de mots, défaite de la parole. Quant au féminin là-dedans ? Il me semble aussi, dans ce contexte accepté, tout à fait défait par le/la politique. Examiner, en effet, ce que femme en politique, peut, veut dire. Je tenterais bien une approche par la verticalité et l'horizontalité, qui me sont chers. Y revenir donc. Merci du propos, et de sa nécessité. Cordialement.

Vincent Lefèvre a dit…

… et excuses pour ce propos si mal rédigé et bourré de fautes. L'urgence empaupiérée du petit matin et de son café se faisant encore n'excuse rien. Mais le fond y est.

Noëlle Combet a dit…

Je comprends très bien l'ensommeillement et le manque de café!
ça tombe pile poil sur ce que je me proposais de répondre : que si la verticalité et l'horizontalité peuvent constituer une topologie du masculin et du féminin, alors il faudrait que les lignes soient constituées de pointillés pour inclure les silences, les absences, les blancs, les ratages-ratures.Bref, foin de l'"ortho"...
Mais "bourré de fautes" est beaucoup dire!
Féminin et politique?
Sans doute, dans le sens où le présente Derrida, en tant qu'indice de l'accueil de l'autre, tout autre, l'immigré, le juif errant, le queer, le fou, le poète...
Et là, je m'amuse à imaginer le féminin de tous ces mots: immigrée, juive errante, (queer ne change pas),folle, poétesse...Et tout de suite ça devient étrange, presqu'incongru!

Vincent Lefèvre a dit…

Les Canadiens dits français ( et les Belges dits je ne sais quoi) sont plus audacieux que les dits Français en matière de féminisation des noms.

Pour ce qui est de la ponctuation, Charles Cros proposait la création d'un point d'ironie. Cela me semble très pertinent à l'expérience : je suis souvent si mal compris (parfois de mes proches) quand je m'exprime !

Noëlle Combet a dit…

Je m'interroge : qu'en serait-il là d'un point d'ironie et d'une non compréhension?

nadine meyran a dit…

Noëlle, un point d'ironie et une non compréhension : serait-ce un point de côté ?

Noëlle Combet a dit…

Point de côté... Poing de côté plutôt qu'uppercut, quand, le poing ratant sa cible, les doigts s'écartent et la main se tend pour lire ou lyre au nid...ou alors c'est l'ire au nid et l'oiselle pousse tous les petits dehors ...pour qu'ils volent enfin.
Qu'avez- vous dit? L'iro quoi? Quelle iroquoise nie ou rit? Ce sera une iroquoiserie.