lundi 12 octobre 2009

"Esthétique relationnelle"





Le critique d’art Nicolas Bourriaud a inventé le concept d’«esthétique relationnelle» à propos du plasticien thaïlandais Rirkrit Tiravaneja qui vit à Bangkok mais expose, le plus souvent, à New York et dans plusieurs capitales européennes.
Le désir qui anime Rirkrit Tiravaneja est d’inviter le quotidien au musée afin de rendre actif le spectateur en l’impliquant dans l’œuvre.
A cette fin, il confectionne un repas, au hasard des jours, à l’intérieur du musée et invite les visiteurs à le partager.
Il en résulte une animation spontanée, chacun s’impliquant, à sa manière, avec ses gestes et ses mots dans ce temps inattendu.






Ceux qui viennent le lendemain des jours de convivialité ne verront qu’assiettes sales et restes.
Mais l’échange continuera : à propos de ces restes, ils pourront imaginer : qui donc était là hier ? Que s’est-il passé ? Les convives étaient-ils rares, nombreux ? Quel fut, autour des plats, l’échange des vivres, des regards, des mots ?
Y était-elle avec sa robe jaune ? Avait--t-il tourné vers elle son sourire ? Quelqu’un a dit qu’il lui a murmuré quelque chose à l’oreille. Mais personne n’a entendu.
La table aujourd’hui en désordre, les plats sales et leur nombre laissent imaginer le festin où l’on n’était pas.
Les restes rejoignent leur synonyme, reliefs, dans un double sens; ils deviennent ce qui émerge dans l’imaginaire du visiteur du lendemain; il les intègre à sa scène, les fait jouer dans son fantasme singulier dont il devient l’auteur. Il l’alimente, le nourrit, donnant un sens à l’œuvre, participant à sa forme et à son processus évolutif. En quelque sorte, il remet secrètement le couvert, le sien. Il attend ses invités. Qui viendra? Sera-t-elle là vêtue de sa robe jaune?






Dans une « rétrospective » au musée d’art moderne à Paris, Rirkrit Tiravaneja ne reconstitua que les volumes des salles diverses où il avait exposé dans le monde. Espaces vides avec simplement les titres de certaines de ses installations ou performances.
Il créa ainsi un espace déceptif, fantomatique.
Les jours suivants, des mots sortirent de carrés disposés sur des cimaises au-dessus des titres inscrits tandis que deux conférenciers lisaient des textes différents.
Des pages blanches avaient été distribuées à l’entrée.
Le spectateur se met alors en marche guidé de manière aléatoire par ces voix mêlées invoquant des objets absents, dé fétichisés en regard de ce que propose une exposition traditionnelle de tableaux au musée, quand l’émotion est tarie.
Dans ce vide, des présences peuvent s’imaginer, se formuler ; chacun est, là, activé par la polyphonie environnante, invité à jouer sa scène, à l’écrire éventuellement.
Des mots peuvent remplir l’espace, créer un imaginaire subtil, à la fois singulier et partagé.
Dans ce jeu plastique autant que littéraire, les mots ne sont pas un point de départ mais une fin dans le jeu de présence/absence des acteurs.
Echeveau improvisé et vivant : les fils croisés de l’échange et du visible auront surgi de l’invisible.





Que nous disent de telles « installations » ? Est-ce que, dans ce champ de l’esthétique, « relationnelle » ne vient pas ici prendre la place de « traditionnelle » ?
La « tradition » comporterait-elle une conception idéalisée du Beau ? Idéalisation effective depuis Platon, lorsque l’ «Idée », représentation abstraite de la réalité, devenue Essence, effectue une rupture entre l’expérience et la transcendance.
Cette idéalisation, poursuivant sa course depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, fonde notre culture.
Nous ne saurions sans dommage renier ce fondement ; mais peut-être pouvons-nous le travailler en l’accueillant dans de nouveaux processus ?
Assisterait-on avec l’«esthétique relationnelle » à une transformation en évolution ?
A la place d’une rupture entre la vie réelle et l’idéal, une expérimentation impliquant l’autre viendrait réaliser un lien d’une autre sorte.
Il ne s’agirait plus d’une aspiration nostalgique à une élévation qui fait socle d’une rupture entre le sol et le ciel, mais d’une rencontre faisant sa place à l’absence en même temps qu’à une participation active de l’autre, le visiteur.
Ce lien n’instaure pas une coupure mais une séparation dans la présence.
Cela concerne sans doute toute notre modernité, lassée peut-être d’une plénitude sublimée et en quête d’une réalité existentielle ménageant le vide afin que puisse naître quelque chose d’autre.




N.C.


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 temps-marranes.info.




5 commentaires:

Vincent Lefèvre a dit…

Intéressante cette approche de 'l'esthétique'. Intéressante cette (dé)marche de sublimation. Intéressante cette approche conceptuelle de l'A/art. Intéressant, finalement, ce dé/retour par le 'vide'. Mais, à y regarder de plus près, n'est ce pas ce que, comme Monsieur Jourdain, nous faisons chaque jour sans le ça voir. Je me demandais à quoi pouvoir occuper ce moment de vacuité désespérante qui m'envahit à l'heure de débarrasser la table et de faire la vaisselle. D'une éponge deux coups !

Maître, interrogeait un novice dans un monastère, qu'est-ce que le Bouddha ? — Tais-toi, et fais la vaisselle !

Noëlle Combet a dit…

Oui, nous le faisons tous les jours sans le ça voir!
L'inédit, c'est que ça puisse rentrer au musée au même titre que des oeuvres idéalisées.

Vincent Lefèvre a dit…

Effectivement. Et cela, en outre, pose la (vraie) question de la nature de l'œuvre d'art. Vaste débat.

Noëlle Combet a dit…

L'oeuvre d'art est-elle l'objet consacré comme tel ou mon émotion réceptive?
Une projection de multiples extraits de Amos Gitai à la base sous-marine de Bordeaux a eu sur moi un impact aussi fort que certains tableaux de van Gogh à Amsterdam.
N.

Unknown a dit…

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