lundi 30 novembre 2009

Oui. Peut-être. .



Oui. Peut-être...De Yves Rocher.



Oui, le malheur du méchant nous satisfait ou nous indiffère moralement, puisque nous voulons croire que sa peine est le salaire de sa faute ! Qu’en revanche il puisse être heureux au moyen du mal qu’il inflige est moralement révoltant. Le malheur du premier pourra-t-il  le détourner de sa méchanceté ? Le bonheur du second risque-t-il de le confirmer dans son inclination à mal faire ? Parce qu’aucune justice providentielle ne sait invinciblement faire du premier un homme heureux de sa conversion à une bonté retrouvée, non plus que du second un homme malheureux de sa perdition dans une méchanceté confirmée, comment notre inquiétude morale pourrait-elle alors être apaisée ?

Essayons quand même, à partir des propositions suivantes…
Un homme heureux ne peut être méchant, car il n’aurait pas de raison de vouloir l’être, alors qu’un homme malheureux peut être méchant parce qu’il veut être heureux ; mais un homme ne peut être heureux en étant méchant, puisque s’il était heureux, il n’aurait nul motif à être méchant. C’est pourquoi on ne peut être méchant que si l’on est malheureux, et on ne peut être heureux en étant méchant.

Sophismes, mais au moins la morale est sauve !
Sophismes ?
De quoi le méchant peut-il être heureux ? Plus exactement : pourquoi sa façon d’être  heureux pourrait-elle démontrer qu’il n’est méchant que parce qu’il est malheureux ?
Le méchant jouit de la douleur d’autrui. Et il jouit de n’en être pas affecté. Accordons ces deux propositions.
On peut affirmer que : la vengeance satisfait le ressentiment ; la spoliation et l’appropriation satisfont l’envie ; l’acte d’humiliation satisfait l’appétit de domination (…)
-         Il faut au méchant trouver plaisir à la peine d’autrui et pourtant ne pas souffrir de sa souffrance.
-         Le méchant veut être heureux, or il n’obtient qu’une satisfaction.

Aussi ne doit-on pas dire que l’action du méchant n’est que partielle, et qu’elle est inadéquate ? Une réalisation inadéquate du désir peut s’appeler, avec Spinoza, passion, en tant qu’affect passif gouverné par la tristesse. La passion du méchant dépend d’une idée inadéquate (finalités illusoires dans l’imagination : « être heureux »), et mutilée (méprise sur la réalité des causes : « le bonheur d’autrui me prive d’être heureux »). Si la passion du méchant était réellement un acte, c’est-à-dire un affect en tant que mouvement même du désir, elle ferait naître plus qu’une excitation, mais réellement une joie.  De plus un tel affect en tant qu’acte ne pourrait se vouloir cause du malheur d’autrui puisqu’un tel malheur inspirerait, par agent de la puissance d’être affecté, une pitié dont, en tant que tristesse, il faudrait contradictoirement trouver la force de se garder. C’est pourquoi donc « celui qui est conduit par la Raison désire que le bien qu’il poursuit pour lui-même appartienne également aux autres » (Eth.IV, 73).  Et le malheur serait alors que la joie d’autrui ne puisse inspirer de la joie, mais ne suscite qu’une tristesse qui est cause de méchanceté.

Il faudrait en somme proférer que « la différence n’est pas mince […] entre le contentement qui mène l’ivrogne par exemple, et le contentement dont jouit le Philosophe.. » (Eth. III, 57) !

Le Philosophe déclare en conséquence que le méchant ne sait pas ce qu’est être heureux, en cette exacte mesure où ce méchant ne parvient pas à se savoir malheureux.
Et le Philosophe a vraiment craint le pire, mais croisant la tête de Goebbels, songeur il soupire encore : oui, quand je me regarde, je me désole, quand je me compare, je me console…


Y.R. 


  



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mardi 24 novembre 2009

Roman-ce.




Son sourire était en pente
dans l’escalier roulant.
Leurs yeux se connurent,
s’adressèrent
des lettres en pluie
jamais écrites,
suspendues désormais
 aux fils aériens du mobile,
  en  notes flûtées
 coulées dans des rêves,
Jouant la rengaine
des  pas perdus
obstinément
portés aux nues.
Secrets détroussés
Ombres effeuillées…

A la vitesse
de la lumière,
le temps a volé en éclats


Noco.

mardi 17 novembre 2009

Là-bas/ici ; ici (là-) bas.


Ce texte doit presque tout à la pensée de François Jullien dont je fais récolte depuis plusieurs années. Mon expérience personnelle de l’existence a souvent croisé ses écrits et s’en est trouvée renforcée et enrichie.



« Fuir! Là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l'écume inconnue et les cieux! »

 (Mallarmé ; « Brise marine »)


Deux images sont  liées à la locution là-bas. L’une est de rupture, l’autre d’aller-retour.
La première résume notre culture tout imprégnée de la représentation d’une coupure entre l’ici  et le  là-bas, coupure d’où jaillit la croyance en une transcendance, sous la forme de l’inaccessible vers lequel on tend.
 L’autre, davantage orientée  vers l’immanence n’implique  pas une rupture mais une simple distance entre « ici » et « là-bas ». On peut circuler d’ici  à  là- bas  dans l’  ici-bas. Les deux espaces sont distincts  mais non  dissociés l’un de l’autre.

 La coupure entre l’expérience et un monde abstrait des Essences s’affirme avec Platon et le mythe de la caverne, mythe qui a fondé la culture occidentale : nous ne verrions, dans notre caverne existentielle que la petitesse des choses, images projetées sur les parois, alors qu’au ciel de l’invisible, elles resplendiraient de toute leur vérité et leur perfection, insaisissables par l’être si imparfait que serait l’homme.
Cette conception entraîne avec elle toutes les idéalisations, l’image de tous ces sommets auxquels on ne pourrait accéder que par une ascèse, une sorte d’étranglement.
François Jullien qui analyse ce phénomène dans la plupart de ses ouvrages, a une image d’une grande justesse pour le représenter : la source qui jaillissait, on la bride en un point et alors elle s’exalte plus haut, du côté du savoir et encore plus haut, du côté  des enthousiasmes démesurés, des passions et du drame, voire de la « possession » maniaque ou mélancolique, éventuellement vécue comme visionnaire dans l’Antiquité, ce qu’elle est aussi, du reste.
Le Savoir et l’Eros deviennent à partir de Platon et pour des siècles, les idoles éventuellement  cruelles de l’humanité.
N’oublions pas que les deux sont, au départ, liés : le maître grec est un amant (erastes dans « Le Banquet ») ; la transmission se déploie dans un contexte de beauté du corps des jeunes hommes et s’appuie donc sur l’Eros  mais l’on n’accèdera à l’idéal, philosophique, amoureux, qu’au prix de l’ascèse dont le socle est la coupure.
L’on voit bien la suite dans la religion : la sublimation de l’amour, du sacrifice et du dogme.
Le même mouvement se produit autour des représentations  occidentales des « maîtres idéalisés » qui ont partie liée avec la mort, symbolique ou réelle, donnée ou reçue.
La littérature, le cinéma en proposent de nombreuses images : dans le film  « Le Maître de musique » le progrès, puis le succès de l’élève annoncent et produisent la mort du maître.
Le même phénomène se donne à voir dans la conceptualisation psychanalytique du « transfert » : rappelons-nous que Lacan, fait successivement de Socrate et Antigone des images de l’analyste et qu’il évoque dans « L’Ethique », au sujet  d’Antigone « l’être-pour- la mort »( formule empruntée à Heidegger et mal traduite, d’ailleurs : Heidegger parle d’ « être -vers -la mort »,« Sein –um- Tod »et non « Sein - zum -Tod », ce qui est tout autre chose ). Qu’ensuite, l’ « objet manquant » ait, dans la pensée de Lacan remplacé ces deux « incarnations » de l’analyste ne change rien à l’affaire : sa place, dans les concepts reste, celle du mort se substituant à celle de l’idéal.
 L’image récurrente de la « coupure » conduit à ce que, pour recevoir l’héritage de ces « maîtres « , il faudrait, en les désidéalisant, les destituer et les « tuer », faisant chaque fois « table rase « de ce qui précède, d’où l’importance accordée au doute dans la pensée occidentale : la transmission s’arrache plus qu’elle ne se reçoit et la coupure s’inscrit, indélébile dans notre relation au  savoir et à l’éros, amalgamés et  portés aux nues.



Là-bas est ici disent d’autres voix, d’autres sagesses.
Du côté des philosophes on l’entend dans l’œuvre de Spinoza, Deleuze, Derrida par l’intermédiaire desquels s’est précisée en moi la valeur que j’accordais à l’immanence sans bien savoir, avant de les rencontrer, ce qui, dans cette conception, me convenait.
Il m’est devenu évident, ayant eu accès à leurs œuvres, que vouloir tuer l’Autre pour repartir de zéro dans le savoir est un leurre produit par une illusion de toute-puissance.

Si un autre, de qui l’on a choisi de recevoir, n’est pas institué en tant qu’Autre, n’est pas idéalisé et, corolairement, ne s’érige pas en rival, quel besoin aurions-nous de le destituer?
Quelque chose en moi restait, depuis toujours, obscurément mais obstinément, réfractaire à ce « Système ».
La théorie de la « déconstruction », dans la pensée de Derrida, insiste, bien au contraire, sur la nécessité de « reprendre » l’héritage pour y découvrir ce qui s’inscrit déjà en lui de sa  possible transformation et peut donc être enrichi. Comme il le montre à plusieurs occasions, les textes dont nous héritons ouvrent des questions et des pistes  par l’intermédiaire de leurs apories qui, interpellant le lecteur et le penseur, sont lourdes de promesses pour qui les retravaille. Ce qu’il énonce, en tant que conception d’un héritage textuel me semble tout à fait transposable aux échanges  humains, intimes aussi bien que sociaux, les deux loin de s’exclure, s’interpénétrant.
Mais la transmission de ces philosophes s’est peu à peu réduite à un filet de réception donc un filet de voix : on ne l’entend plus, hormis dans les cercles de spécialistes, eux-mêmes  très inféodés à un idéal de savoir, dans la plupart des cas.

La Chine, par ailleurs, nous offre aussi des perspectives  qui ne sont orientées ni vers des formes idéales coupées de la réalité sensible ni vers une idéalisation  et/ou un antagonisme dans la réception de la transmission.
Dans ses écrits de sagesse, on ne débute pas dans la pensée. On la reçoit des maîtres que l’on élit et le doute est connoté négativement.
Dans cet enseignement, le ciel n’est pas celui des Idées, formes platoniciennes parfaites et parfaitement inaccessibles ; là- bas, le lointain  ne s’envisage que dans le prolongement de la proximité.
Le ciel n’est que « cette petite quantité de lumière » que l’on voit (Confucius) ; et la terre « cette petite quantité de poussière qu’on peut tenir dans la main » (id.)
L’infime chemine jusqu’à l’infini où germera à nouveau l’infime.
Ce qui mène de l’un à l’autre est le chemin (Tao ou Dao décrit en particulier par Lao Tseu).
Sur ce chemin, se produisent ces transformations que représentent les 64 hexagrammes du YI King « Classique du changement », livre premier de la sagesse chinoise que l’on peut évoquer ainsi : tout ce qui est yang deviendra yin, tout ce qui est yin deviendra yang. Ce devenir est un passage, renversement d’une forme en une autre. Il va de soi que yin et  yang peuvent revêtir chacun une multiplicité innombrable de formes et que les possibilités de mutations sont donc infinies.
 Concevoir la vie comme un processus transformateur  revient à penser en termes de transition plutôt que de coupure : l’idée d’évolution dans le processus rend vaines les suppressions maîtrisées et la mort ne sera  autre qu’une forme de transformation.
Pas ou peu de transcendance au sens traditionnel du terme dans ces conceptions, mais de l’immanence comme dans la pensée de Spinoza, Deleuze, Derrida.
Immanence, c'est-à-dire qu’il n’y a pas d’autre monde que celui-ci et pas d’autre origine aux événements de ma vie que moi-même en tant qu’en moi se produisent les processus  transitoires et évolutifs qui me concernent dans mon lien avec d’autres et avec le monde.  Ces processus,je peux les travailler mais je ne peux les régir.

Pas de disjonction, par conséquent entre là-bas et ici.
 Là-bas, le ciel n’est pas le lieu des Essences  invisibles. Le visible et l’invisible ne forment qu’un tout se manifestant sous la forme de la Réalité, soit actualisée, soit potentielle. Cette réalité, lorsqu’elle est en puissance demeure latente et le là-bas le plus lointain du taoïsme, celui qui nous est invisible, n’est ni le néant ni un éden auquel nous pourrions aspirer mais de l’énergie vitale indifférenciée dont procèderont, se différenciant, les formes et individualités particulières.
Le visible et l’invisible ont une importance égale et le vide, n’est pas, comme pour nous, le néant, mais une plénitude en attente d’actualisation ; les processus, apparaissant comme des glissements et renversements transformateurs d’une forme en une autre, les moments de la vie sont toujours intermédiaires, interstitiels : ils se déploient  entre ceci et cela, ici ou là.

Avec les philosophes de l’immanence, avec la pensée chinoise, nous quittons une logique binaire en laquelle deux termes (ici/là-bas), s’excluent l’un l’autre, se coupent l’un de l’autre. Pas de disjonction mais un passage.
Faudrait-il pour autant vouloir renoncer à notre héritage pour tenter d’en adopter un autre ? L’imaginer possible serait faire retour à l’idéalisation et à une nécessité de coupure. Notre héritage reste porteur de valeurs essentielles même quand elles sont à interroger pour les faire évoluer et évoluer en elles. L’idéal ne serait pas à rejeter mais à transformer.
La culture chinoise et la culture occidentale restent fondamentalement étrangères l’une à l’autre et il serait illusoire d’en faire fi ; mais, s’avoisinant dans notre modernité, s’éclairant l’une l’autre, elles pourraient être à l’écoute l’une de l’autre afin de moduler leurs transitions.
L’idéal pourrait s’y décliner autrement, s’apprivoiser, dans un renoncement à l’absolu en Occident ; s’acclimater en Chine dans l’adoption  de choix susceptibles d’ouvrir la voie à une autre politique.
Dans l’un de ses derniers ouvrages, François Jullien évoque «l’invention de l’idéal ». Suggère-t-il que l’Occident aurait, en  l’« inventant », à le remodeler de manière à ne pas  être  l’esclave de ce à quoi il s’est traditionnellement  assujetti sous sa domination tandis que la Chine devrait, pour l «inventer », en accommoder quelques principes ? Est-ce qu’alors, dans ces deux cultures, l’ici-bas deviendrait plus vivable ?


N.C.


En lien avec ce qui précède, relisons ce qu’écrit Philippe Jaccottet d’un moment très intense vécu sur un chemin :
« Et presque tout de suite, presque en même temps, la stupeur. Stupeur n’est pas trop dire, si l’on peut concevoir une stupeur tranquille, calme, sans aucune crispation, sans éclat, sans bruit : stupeur soudain intime d’être là, d’avoir part, d’avoir droit à cette chaleur de la terre- avec pour seules compagnes les lianes de la clématite sauvage où l’on pourrait se prendre les pieds, et la serratule, la fidèle mendiante rose des fins d’été.[…]
Nommer cette impression « plaisir » l’eût rendue trop légère et trop gracile ; « bonheur » en eût fait quelque chose de sentimental, de trop domestique et de trop moral ; parler de « joie » : peut-être, si le mot n’eût entraîné l’esprit vers le religieux, le solennel, le grandiose même.[…]
Un semblant de « révélation », si l’on veut (à la rigueur), accordée, octroyée au vieil ignorant que l’on est.
Et pour que cela se fût produit, nul besoin de drogues ; ni d’ascèse, ni de transgression, ni d’excès d’aucune sorte (pas de violence, mais n’était-ce pas trop facile ?) ; nul besoin d’aller ailleurs, de chercher loin, de gravir quoi que ce soit du genre escarpé, périlleux, sublime.
Ni transe, ni extase, ni prière, ni rituel ; même pas une seconde de méditation. Pas de dépouillement, pas de sacrifice.  (C’est peut-être avouer le peu de sérieux de tout ça). »
« Couleur  de terre ». Philippe Jaccottet. 





La lontananza nostalgica utopica futura
Madrigale per più 'caminantes' con Gidon Kremer, violono solo,
8 nastri magnetici, da 8 a 10 legii (1988-89)
▸Luigi Nono • 39:28
Gidon Kremer, violon solo

Proposition musicale de v.l.




Un aspect est cependant déterminant dans le parcours musical de Nono et s'impose de façon définitive* : le fait que la dynamique et le timbre deviennent les facteurs essentiels de la composition, dans laquelle le temps musical est le temps vécu lui-même, et devient donc relatif ; il devient le temps spécifique de la musique de Nono qui précisément pour cette raison est toujours 'nostalgique, lointaine, future'. L'absence (parfaitement audible) de tout statisme, de toute inertie et de tout cloisonnement de notre temps, non seulement musical, la projette dans une dimension idéale, éthique, entièrement utopique ; dimension que Nono lui-même a d'ailleurs choisie, puisque dans la dernière version de La lontananza pour la Scala de Milan il a ajouté le 'utopique' aux adjectifs 'nostalgique, future'.

Luigi Pestalozza.

À propos de la réalisation de l'œuvre telle que nous l'entendons ici :

Production et réalisation électronique de la bande magnétique 8 pistes sous la direction de Luigi Nono et Hans Haller au Studio expérimental de la Fondation Heinrich Strobel de la SWF à Fribourg (RFA). La version finale de cette bande, fondée sur la partie solo enregistrée par Gidon Kremer, a été préparée conjointement par Sofia Gubaidulina et Gidon Kremer à Fribourg. Enregistrement : Beistein près Laufen (Suisse), décembre 1990. Deutsche Grammophon, 1992.

* L'œuvre appartient à un cycle inachevé (et conclusif quant à sa démarche et en raison du décès du compositeur) 'Caminantes', dont on trouvera un second volet, une pièce pour deux violons, 'Hay que caminar… soñando', en marge du nouveau blogue 'caminante', qui, ainsi que 'sous le clavier, la page', site qui le sous-tend, est délibérément placé sous l'égide du 'no hay camino es caminando que encontraremos nuestro camino' ('il n'y a pas de chemin, c'est chemin faisant que nous trouverons notre chemin') du poète espagnol Antonio Machado. Je m'en explique par ailleurs.

v.l.


lundi 9 novembre 2009

Sans titre..

Par Nadine Meyran.





Il y a dans cette chambre
une mémoire d’air et de fleurs.
La fenêtre découpe une lueur d’aube
qui fait frissonner.
Ce que je vois d’ici à l’horizon
c’est la ligne de fuite
si souvent parcourue
en fuyant et fuyant les algèbres d’amour.

(Parce qu’elle jetait les clés en entrant
parce qu’elle portait une odeur inconnue
et les traces de rires effrayants sur ses joues)

Les jours qui chiffrent mes départs
recommencent tous les jours
je marche tranquille sur rien
je sais lire le silence entre les mots.
Même le dimanche je me sépare
d’un côté la fille
de l’autre l’effroi.

En tout un entour sans charpente
comme serait un dessin sans son trait.

Et je demande à mon manque de foi
de quoi faut-il me jouer encore pour voiler la folle présence ?


Nadine Meyran
8 novembre 2009

mercredi 4 novembre 2009

Rien ne va plus chez les Yahoos, par Paule Pérez


Ce texte,publié in extenso dans la revue www.temps-marranes.info, est le résultat d'une pérégrination dans le monde contemporain, à partir de mes expériences et de mes observations notamment dans l'univers des entreprises et des organisations. Il m’est d’abord venu en tête la nomination des moteurs de recherche comme Yahoo, et Google ou celle des serveurs comme Wanadoo, Noos – Internet étant bien emblématique de la révolution de l’information qui est centrale dans les changements intervenus. Cette mode du son o-o m'a interpellée. J’ai d’abord cru y entendre un cri de ralliement des tribus d'Internautes. Puis l'écriture o-o m'y a fait voir un double zéro, qui m'a conduite sur la piste de la généalogie des nombres, ainsi que sur ces « n », « n+1 » ou « n-1 » qu'on trouve en entreprise pour désigner un salarié dans son échelon hiérarchique, qui fait de lui « le supérieur ou l’inférieur » d’un autre.

A partir de Google et de Yahoo cet exposé présente « une brève histoire de zéro » ; s’ensuit une réflexion sur « trois aspects du monde économique et de la vie au travail », puis une « focalisation sur deux phénomènes contemporains ».


I - Une brève histoire de zéro

Le mathématicien américain Edward Kasner en 1935 cherche un nom pour désigner le « grand nombre » qui serait composé du chiffre 1 suivi de 100 zéros. Il demande l'aide de Milton, son neveu de huit ans - le petit garçon lui répond : « it's googol! » car il trouve débile la question de son oncle. Lorsque les fondateurs de Google ont émis l'intention de prendre ce nom, les héritiers de Kasner les ont assignés en justice, aussi, à partir de « Googol » ils ont écrit : « Google ». Accessoirement, j’ai appris que le googol est supérieur au nombre de particules élémentaires de l'univers. Autour de l'idée de « mémoire » à très grande capacité, on parle aujourd'hui du « googolplex » : le googol puissance googol !

Quant aux Yahoos, ce sont des personnages que Gulliver, le héros de Jonathan Swift, rencontre à son quatrième voyage. Fraîchement débarqué sur une île, il aperçoit dans les arbres une curieuse espèce d'habitants qui sautent d'arbre en arbre en poussant des cris hostiles :

Quelques-uns de ces démons-là grimpèrent dans l'arbre, s'agrippant aux branches qui pendaient de l'autre côté, et se mirent à décharger leurs intestins sur ma tête. Je pus tout juste me mettre à l'abri en m'aplatissant contre le tronc de l'arbre, mais je fus presque asphyxié par l'odeur des excréments qui pleuvaient autour de moi .

Ce sont les Yahoos, cette horde d’individus « affreux, sales et méchants », qui vivent au milieu d'un peuple beau, rationnel, éduqué, les Houynhnms, qui eux-mêmes sont des chevaux, dont les Yahoos sont les esclaves : leurs maîtres les emploient comme bêtes de trait, en attelages par six. Les Houynhnms procèdent à une comparaison anatomique systématique entre Gulliver et des spécimens Yahoos. Il n’y a « pas-de-différence » entre cet homme les Yahoos !


Les Yahoos, et c’est par là qu’on peut comprendre le choix de nom des fondateurs du moteur de recherche, sautent d'arbre en arbre tout comme les internautes d’aujourd’hui surfent de lien en lien, par associations de mots-clefs…Difficile de ne pas penser aussi à ce que les psychanalystes font à l'écoute des associations libres de leurs analysants, pour qu’ils y trouvent… « rien, peut-être », ou « peut-être rien ». Mais dans ce cas, « rien plus rien plus rien, ça fait trois fois rien, et…trois fois rien, c'est déjà quelque chose », nous assénait poétiquement Raymond Devos. En effet, comment penser ce zéro, que le dictionnaire définit comme « cardinal de l'ensemble vide, élément neutre pour l'addition des nombres ». Ce symbole numérique figuré par un trou, m'a fait m'attarder sur le vide qu'il dessine et fussent-elles graphiques, anatomiques, ou topologiques, sur les limites qui l'entourent -..

Limite entre négatif et positif, et comme une traversée. Ligne de partage, qui ferait frontière, le zéro est un opérateur très fécond : outre qu’il permet de poser des nombres « négatifs », qui servent pour les températures (au-dessus, en-dessous de zéro), mais aussi pour la datation (avant ou après- Jésus-Christ), il a permis de « traiter l'absence comme une présence dans la mémoire écrite des hommes » - selon la formule de Denis Guedj - et alors s’agissant de mémoire, la traversée prend la consistance d’une étendue. Le zéro serait dans ce cas comme une « bande passante » dans l'histoire singulière de chacun.

Quant au redoublement du o ou du zéro, qui au premier abord paraît énigmatique, il pourrait être regardé du côté de la répétition : double présence ou double absence, vide sur vide, empreinte, deuil?…Enfin si le zéro « ouvre la voie » aux nombres négatifs, il est aussi ce qui au moyen de la fonction successeur (N+1) « pose un début au défilement des nombres »…Le zéro, ce pas grand-chose, est donc l’opérateur qui ouvre la porte à des mondes dont on ne saurait plus se passer, ni pour compter, ni pour penser, il s’est avéré comme un élément majeur du logos.


Trois aspects du monde économique et de la vie au travail
A propos du « un » et du « deux »

...........
La hiérarchie en entreprise est désignée par les formules N+1, N-1.. L'individu salarié est comptabilisé « comme un » sur les « effectifs ». Pour totaliser un nombre, pas pour son nom. Exit le sujet . Chacun est donc à la fois un N+n et un N-n. Sauf pour l'employé le plus subalterne, qui est un N-. Ainsi l'interchangeabilité est assurée. Un N+1 = un autre N+1. Certains N+2 ne parlent qu'à leur N-1, pas aux N-2, qu'ils adressent à leur N-1, ils parlent à « un » échelon en moins, pas « deux », ce qui peut alors s’écrire « Haine –2 ». Le patron, qui est le N « supérieur », a un N+ d'un autre ordre : l'actionnaire.


Les « noms propres » des sociétés « anonymes »

Si on associe cette question de la genèse des nombres à l'idée d'une histoire, d'une fondation ou d'une généalogie, on en trouve une aussi dans le monde du travail. A l'occasion de « fusions/restructurations », bon nombre d'entreprises ont changé de nom.

Certaines sont allées puiser dans le gisement gréco-romain : Thalès, Novartis, Aventis. Ce faisant, elles ont fait disparaître trace d'une fondation, par l'effacement d'un nom, comme Thomson, ou d'une référence régionale, comme Rhône-Poulenc.

Prendre un nom qui puise dans le berceau de Rome et Athènes, est-ce se doter d'une inscription atemporelle, comme si ces entreprises étaient notre « déjà-là », en niant leur histoire? Peut-on parler, pour une collectivité, de quelque chose qui serait le nom-du-père, ou le nom-des-pères?

Effet malencontreux s’il en fut, celui de la multinationale sidérurgique qui prit pour nom Arcelor, dans les années où se promulguait la Loi sur le harcèlement professionnel. Dans ce nouveau nom, on peut y entendre « aciers de Lorraine », mais aussi, dans le même temps où se promulguait la loi sur le harcèlement moral, l’esclavage évoqué par Zola, sur les ouvriers des « forges ».
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Pierre Legendre dans "la fabrique de l'homme occidental", montre que l'entreprise est devenue « une autre scène » pour l'agressivité, la haine, la pulsion de mort, le sacrifice. Dans ce théâtre d’un nouveau genre, les bureaux sont paysagés, et d'une propreté « clinique », il n'y a ni sang ni cadavres. Mais les péripéties, elles, s'enchaînent comme chez Sophocle. Ca s'est seulement dématérialisé, dématérialisation concomitante d'autres phénomènes qui bousculent nos catégories et certaines de nos représentations.

Achats de produits financiers se font instantanément, d'un continent à un autre, en « un clic ». L'espace et le temps tels que nous les vivions sont suvertis. Plus besoin de la « signature de la main » des acteurs. Le corps, la matérialité, sont évacués.

Dans les entreprises, si l'investissement sur les places boursières rapporte davantage que l'activité de base industrielle, celle-ci passe au second plan. Après avoir dégagé de la production le cash qui a permis d'investir, on ne se soucie pas des salariés achetés puis revendus avec leurs machines et les murs des usines.

Sans doute, être négocié n'est pas pour un sujet humain, une situation rare, contrairement au verbiage qui concerne la dignité humaine, voire les Droits de l'Homme. Chacun, à tout instant et tous les niveaux, est négociable, puisque ce que nous livre toute appréciation un peu sérieuse de la structure sociale est l'échange. C'est déja ce que pointait Lacan en son temps.

La valeur de l'argent, ou des titres, devient la marchandise ultime, et celle qui rapporte le plus, ce n'est plus seulement ce qui permet les échanges dans une certaine « spécularité », ce n’est que pure « spéculation ».

La dématérialisation est concomitante d'ambiguïtés qui la soutiennent. Ainsi, un salarié actionnaire d'une autre entreprise que celle qui l'emploie peut devenir complice involontaire de licenciements dans l'entreprise dont il est actionnaire. Si le capital de son entreprise est ouvert, il pourra être victime pareillement lui aussi. Mais si son entreprise distribue des actions, il devient associé de ses employeurs. Et en tant qu'actionnaire, il vote à l'assemblée des actionnaires. Dès lors, si les comptes présentent des déficits, comment va-t-il arbitrer intérieurement entre sa position de salarié menacé dans son emploi et celle d'actionnaire menacé dans son patrimoine? La distinction entre les termes salarié et employeur, s'en voit écrasée.

Les produits financiers se nomment : des « actions » et des « obligations ». Difficile de ne pas y lire « éthique » et « surmoi ». La multiplication des holdings financières qui gèrent bon nombre des « firmes », le font « en écran ». Ecran total même, si l'investisseur a planté son « siège social » sur quelque « paradis fiscal ». L'investisseur capitaliste s'exonèrerait-il justement du souci social, par la seule énonciation de ces signifiants : « action » et « obligation », et ainsi se donnerait-il, le droit de… «jouir du corps »… du corps social.
.....................
Pour le dire rapidement, la globalisation rend proche le lointain, et fait de l'autre un semblable, il y a chez l'autre du même avec les marques uniformisées, Nike, Coca-Cola etc.. Les frontières ne font plus coupure ou bord, l'ennemi n'est plus hors des frontières mais au-dedans, la distinction dedans et dehors, est déstabilisée. Orange ex-France-Telecom, crée le concept Unik, le téléphone réversible, fixe et portable, avec pour slogan : « Entrez dehors et sortez dedans ».

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De fait, avec la gouvernance mondiale et des ensembles supra-nationaux, comme l'ONU, l'Europe, la Conférence des Etats africains, etc., on assiste à la fin du monopole des Etats sur le Droit.


Il y a urgence à prendre des risques

Un droit et une jurisprudence sont à faire. Des spécialistes s'y emploient qu'on appelle des experts. L'expertise est mise en cause, souvent à juste titre. Elle l'est, mise en cause, quand, comme dit Guy Lérès « on voit que l'effet du savoir universitaire sur celui du maître s'interprète dans le "tout-savoir" de la bureaucratie ». Cela se produit, quand l'expert payé pour penser, se loge, s'abrite, dans cette bureaucratie, ou pire, que sa « pensée » ne sert qu'à contribuer au renforcement et à la reproduction des verrous institués.

Mais peut-on pour autant envisager la fondation d'un droit sans experts, si celui-ci est sollicité comme faisant un apport d'expérience (s), origine du terme d'expert ? Pour le droit social, les experts européens auraient pu travailler plus mal, puisque, par exemple, lorsqu'une entreprise d'un pays embauche dans une filiale étrangère un salarié, celui-ci doit bénéficier des conditions de travail et de contrat du pays qui présente les clauses les moins désavantageuses pour le salarié, ce qu'on appelle à juste titre le « mieux-disant social ».

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Pourtant…Il y a à compter sur ces retournements inattendus venant de tout un chacun, et faisant obstacle à ce que d'aucuns ressentent comme une fatalité, "le malaise", où on entend l'écho de l'ouvrage magistral de Freud, "malaise dans la culture". Abraham n'invoquait-il, ne provoquait-il pas, Dieu à l'instant-même où celui-ci exigeait la destruction de Sodome : "et s'il restait quelques hommes justes, les épargnerais-tu, cent, pas même en rêve, dix, non plus, mais, un, un seul?" Et c'est ainsi que Loth put sortir de la ville vouée à la disparition...Sans en appeler au miracle, pouvons-nous tourner notre regard vers ce qui est porteur de la moindre lueur de partage, de ce qu'en anglais on nomme la "common décency", gestuelle soeur de celle que Vassili Grossmann dans Vie et destins, appelait , au coeur de toutes tourmentes meurtrières totalitaires du siècle passé, la "petite bonté, sans idéologie"...Pour faire barrage au malaise, et vivre certes, sans gloire ni complétude, mais de manière à ce que l'espérance la plus simple en chacun d'entre nous ne meure pas.

Experts, décideurs, syndicalistes, économistes, gestionnaires, ou autres, il y en a en effet qui à leur place, font un effort de résistance au malaise. P.P.

lundi 2 novembre 2009

Yeux clos.












Au corps noir de la nuit
un rêve a gravé
les yeux clos.

L’ombre ouvre ses grilles,
filaments spiralés de lumière caféone.
Le temps vrai revient
effaçant l’obscurité sans âge
des yeux clos.

Nous sommes reconduits à la brièveté
et les sentiers fourchus happant notre déroute,
fouettant nos pas, nous mènent
aux confins de lumière
quand reviendra l’absolu de la nuit
à graver les yeux clos.







N.C.


Annonce : "Temps Marranes"n°9 est en ligne : WWW.temps-marranes.info