mercredi 4 novembre 2009

Rien ne va plus chez les Yahoos, par Paule Pérez


Ce texte,publié in extenso dans la revue www.temps-marranes.info, est le résultat d'une pérégrination dans le monde contemporain, à partir de mes expériences et de mes observations notamment dans l'univers des entreprises et des organisations. Il m’est d’abord venu en tête la nomination des moteurs de recherche comme Yahoo, et Google ou celle des serveurs comme Wanadoo, Noos – Internet étant bien emblématique de la révolution de l’information qui est centrale dans les changements intervenus. Cette mode du son o-o m'a interpellée. J’ai d’abord cru y entendre un cri de ralliement des tribus d'Internautes. Puis l'écriture o-o m'y a fait voir un double zéro, qui m'a conduite sur la piste de la généalogie des nombres, ainsi que sur ces « n », « n+1 » ou « n-1 » qu'on trouve en entreprise pour désigner un salarié dans son échelon hiérarchique, qui fait de lui « le supérieur ou l’inférieur » d’un autre.

A partir de Google et de Yahoo cet exposé présente « une brève histoire de zéro » ; s’ensuit une réflexion sur « trois aspects du monde économique et de la vie au travail », puis une « focalisation sur deux phénomènes contemporains ».


I - Une brève histoire de zéro

Le mathématicien américain Edward Kasner en 1935 cherche un nom pour désigner le « grand nombre » qui serait composé du chiffre 1 suivi de 100 zéros. Il demande l'aide de Milton, son neveu de huit ans - le petit garçon lui répond : « it's googol! » car il trouve débile la question de son oncle. Lorsque les fondateurs de Google ont émis l'intention de prendre ce nom, les héritiers de Kasner les ont assignés en justice, aussi, à partir de « Googol » ils ont écrit : « Google ». Accessoirement, j’ai appris que le googol est supérieur au nombre de particules élémentaires de l'univers. Autour de l'idée de « mémoire » à très grande capacité, on parle aujourd'hui du « googolplex » : le googol puissance googol !

Quant aux Yahoos, ce sont des personnages que Gulliver, le héros de Jonathan Swift, rencontre à son quatrième voyage. Fraîchement débarqué sur une île, il aperçoit dans les arbres une curieuse espèce d'habitants qui sautent d'arbre en arbre en poussant des cris hostiles :

Quelques-uns de ces démons-là grimpèrent dans l'arbre, s'agrippant aux branches qui pendaient de l'autre côté, et se mirent à décharger leurs intestins sur ma tête. Je pus tout juste me mettre à l'abri en m'aplatissant contre le tronc de l'arbre, mais je fus presque asphyxié par l'odeur des excréments qui pleuvaient autour de moi .

Ce sont les Yahoos, cette horde d’individus « affreux, sales et méchants », qui vivent au milieu d'un peuple beau, rationnel, éduqué, les Houynhnms, qui eux-mêmes sont des chevaux, dont les Yahoos sont les esclaves : leurs maîtres les emploient comme bêtes de trait, en attelages par six. Les Houynhnms procèdent à une comparaison anatomique systématique entre Gulliver et des spécimens Yahoos. Il n’y a « pas-de-différence » entre cet homme les Yahoos !


Les Yahoos, et c’est par là qu’on peut comprendre le choix de nom des fondateurs du moteur de recherche, sautent d'arbre en arbre tout comme les internautes d’aujourd’hui surfent de lien en lien, par associations de mots-clefs…Difficile de ne pas penser aussi à ce que les psychanalystes font à l'écoute des associations libres de leurs analysants, pour qu’ils y trouvent… « rien, peut-être », ou « peut-être rien ». Mais dans ce cas, « rien plus rien plus rien, ça fait trois fois rien, et…trois fois rien, c'est déjà quelque chose », nous assénait poétiquement Raymond Devos. En effet, comment penser ce zéro, que le dictionnaire définit comme « cardinal de l'ensemble vide, élément neutre pour l'addition des nombres ». Ce symbole numérique figuré par un trou, m'a fait m'attarder sur le vide qu'il dessine et fussent-elles graphiques, anatomiques, ou topologiques, sur les limites qui l'entourent -..

Limite entre négatif et positif, et comme une traversée. Ligne de partage, qui ferait frontière, le zéro est un opérateur très fécond : outre qu’il permet de poser des nombres « négatifs », qui servent pour les températures (au-dessus, en-dessous de zéro), mais aussi pour la datation (avant ou après- Jésus-Christ), il a permis de « traiter l'absence comme une présence dans la mémoire écrite des hommes » - selon la formule de Denis Guedj - et alors s’agissant de mémoire, la traversée prend la consistance d’une étendue. Le zéro serait dans ce cas comme une « bande passante » dans l'histoire singulière de chacun.

Quant au redoublement du o ou du zéro, qui au premier abord paraît énigmatique, il pourrait être regardé du côté de la répétition : double présence ou double absence, vide sur vide, empreinte, deuil?…Enfin si le zéro « ouvre la voie » aux nombres négatifs, il est aussi ce qui au moyen de la fonction successeur (N+1) « pose un début au défilement des nombres »…Le zéro, ce pas grand-chose, est donc l’opérateur qui ouvre la porte à des mondes dont on ne saurait plus se passer, ni pour compter, ni pour penser, il s’est avéré comme un élément majeur du logos.


Trois aspects du monde économique et de la vie au travail
A propos du « un » et du « deux »

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La hiérarchie en entreprise est désignée par les formules N+1, N-1.. L'individu salarié est comptabilisé « comme un » sur les « effectifs ». Pour totaliser un nombre, pas pour son nom. Exit le sujet . Chacun est donc à la fois un N+n et un N-n. Sauf pour l'employé le plus subalterne, qui est un N-. Ainsi l'interchangeabilité est assurée. Un N+1 = un autre N+1. Certains N+2 ne parlent qu'à leur N-1, pas aux N-2, qu'ils adressent à leur N-1, ils parlent à « un » échelon en moins, pas « deux », ce qui peut alors s’écrire « Haine –2 ». Le patron, qui est le N « supérieur », a un N+ d'un autre ordre : l'actionnaire.


Les « noms propres » des sociétés « anonymes »

Si on associe cette question de la genèse des nombres à l'idée d'une histoire, d'une fondation ou d'une généalogie, on en trouve une aussi dans le monde du travail. A l'occasion de « fusions/restructurations », bon nombre d'entreprises ont changé de nom.

Certaines sont allées puiser dans le gisement gréco-romain : Thalès, Novartis, Aventis. Ce faisant, elles ont fait disparaître trace d'une fondation, par l'effacement d'un nom, comme Thomson, ou d'une référence régionale, comme Rhône-Poulenc.

Prendre un nom qui puise dans le berceau de Rome et Athènes, est-ce se doter d'une inscription atemporelle, comme si ces entreprises étaient notre « déjà-là », en niant leur histoire? Peut-on parler, pour une collectivité, de quelque chose qui serait le nom-du-père, ou le nom-des-pères?

Effet malencontreux s’il en fut, celui de la multinationale sidérurgique qui prit pour nom Arcelor, dans les années où se promulguait la Loi sur le harcèlement professionnel. Dans ce nouveau nom, on peut y entendre « aciers de Lorraine », mais aussi, dans le même temps où se promulguait la loi sur le harcèlement moral, l’esclavage évoqué par Zola, sur les ouvriers des « forges ».
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Pierre Legendre dans "la fabrique de l'homme occidental", montre que l'entreprise est devenue « une autre scène » pour l'agressivité, la haine, la pulsion de mort, le sacrifice. Dans ce théâtre d’un nouveau genre, les bureaux sont paysagés, et d'une propreté « clinique », il n'y a ni sang ni cadavres. Mais les péripéties, elles, s'enchaînent comme chez Sophocle. Ca s'est seulement dématérialisé, dématérialisation concomitante d'autres phénomènes qui bousculent nos catégories et certaines de nos représentations.

Achats de produits financiers se font instantanément, d'un continent à un autre, en « un clic ». L'espace et le temps tels que nous les vivions sont suvertis. Plus besoin de la « signature de la main » des acteurs. Le corps, la matérialité, sont évacués.

Dans les entreprises, si l'investissement sur les places boursières rapporte davantage que l'activité de base industrielle, celle-ci passe au second plan. Après avoir dégagé de la production le cash qui a permis d'investir, on ne se soucie pas des salariés achetés puis revendus avec leurs machines et les murs des usines.

Sans doute, être négocié n'est pas pour un sujet humain, une situation rare, contrairement au verbiage qui concerne la dignité humaine, voire les Droits de l'Homme. Chacun, à tout instant et tous les niveaux, est négociable, puisque ce que nous livre toute appréciation un peu sérieuse de la structure sociale est l'échange. C'est déja ce que pointait Lacan en son temps.

La valeur de l'argent, ou des titres, devient la marchandise ultime, et celle qui rapporte le plus, ce n'est plus seulement ce qui permet les échanges dans une certaine « spécularité », ce n’est que pure « spéculation ».

La dématérialisation est concomitante d'ambiguïtés qui la soutiennent. Ainsi, un salarié actionnaire d'une autre entreprise que celle qui l'emploie peut devenir complice involontaire de licenciements dans l'entreprise dont il est actionnaire. Si le capital de son entreprise est ouvert, il pourra être victime pareillement lui aussi. Mais si son entreprise distribue des actions, il devient associé de ses employeurs. Et en tant qu'actionnaire, il vote à l'assemblée des actionnaires. Dès lors, si les comptes présentent des déficits, comment va-t-il arbitrer intérieurement entre sa position de salarié menacé dans son emploi et celle d'actionnaire menacé dans son patrimoine? La distinction entre les termes salarié et employeur, s'en voit écrasée.

Les produits financiers se nomment : des « actions » et des « obligations ». Difficile de ne pas y lire « éthique » et « surmoi ». La multiplication des holdings financières qui gèrent bon nombre des « firmes », le font « en écran ». Ecran total même, si l'investisseur a planté son « siège social » sur quelque « paradis fiscal ». L'investisseur capitaliste s'exonèrerait-il justement du souci social, par la seule énonciation de ces signifiants : « action » et « obligation », et ainsi se donnerait-il, le droit de… «jouir du corps »… du corps social.
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Pour le dire rapidement, la globalisation rend proche le lointain, et fait de l'autre un semblable, il y a chez l'autre du même avec les marques uniformisées, Nike, Coca-Cola etc.. Les frontières ne font plus coupure ou bord, l'ennemi n'est plus hors des frontières mais au-dedans, la distinction dedans et dehors, est déstabilisée. Orange ex-France-Telecom, crée le concept Unik, le téléphone réversible, fixe et portable, avec pour slogan : « Entrez dehors et sortez dedans ».

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De fait, avec la gouvernance mondiale et des ensembles supra-nationaux, comme l'ONU, l'Europe, la Conférence des Etats africains, etc., on assiste à la fin du monopole des Etats sur le Droit.


Il y a urgence à prendre des risques

Un droit et une jurisprudence sont à faire. Des spécialistes s'y emploient qu'on appelle des experts. L'expertise est mise en cause, souvent à juste titre. Elle l'est, mise en cause, quand, comme dit Guy Lérès « on voit que l'effet du savoir universitaire sur celui du maître s'interprète dans le "tout-savoir" de la bureaucratie ». Cela se produit, quand l'expert payé pour penser, se loge, s'abrite, dans cette bureaucratie, ou pire, que sa « pensée » ne sert qu'à contribuer au renforcement et à la reproduction des verrous institués.

Mais peut-on pour autant envisager la fondation d'un droit sans experts, si celui-ci est sollicité comme faisant un apport d'expérience (s), origine du terme d'expert ? Pour le droit social, les experts européens auraient pu travailler plus mal, puisque, par exemple, lorsqu'une entreprise d'un pays embauche dans une filiale étrangère un salarié, celui-ci doit bénéficier des conditions de travail et de contrat du pays qui présente les clauses les moins désavantageuses pour le salarié, ce qu'on appelle à juste titre le « mieux-disant social ».

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Pourtant…Il y a à compter sur ces retournements inattendus venant de tout un chacun, et faisant obstacle à ce que d'aucuns ressentent comme une fatalité, "le malaise", où on entend l'écho de l'ouvrage magistral de Freud, "malaise dans la culture". Abraham n'invoquait-il, ne provoquait-il pas, Dieu à l'instant-même où celui-ci exigeait la destruction de Sodome : "et s'il restait quelques hommes justes, les épargnerais-tu, cent, pas même en rêve, dix, non plus, mais, un, un seul?" Et c'est ainsi que Loth put sortir de la ville vouée à la disparition...Sans en appeler au miracle, pouvons-nous tourner notre regard vers ce qui est porteur de la moindre lueur de partage, de ce qu'en anglais on nomme la "common décency", gestuelle soeur de celle que Vassili Grossmann dans Vie et destins, appelait , au coeur de toutes tourmentes meurtrières totalitaires du siècle passé, la "petite bonté, sans idéologie"...Pour faire barrage au malaise, et vivre certes, sans gloire ni complétude, mais de manière à ce que l'espérance la plus simple en chacun d'entre nous ne meure pas.

Experts, décideurs, syndicalistes, économistes, gestionnaires, ou autres, il y en a en effet qui à leur place, font un effort de résistance au malaise. P.P.

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