mardi 15 décembre 2009

A propos de l'ouvrage collectif "L'Appel des appels. Pour une insurrection des consciences".



Le titre de ce recueil de textes, « L’Appel des appels » est aussi le nom d’un collectif national né d’un  ample mouvement de protestation de signataires de pétitions. Il exprime la profonde colère sociale, et la souffrance  engendrées par un exercice du pouvoir qui instrumentalise les hommes, détruit la subjectivité, transforme, par l’intermédiaire de l’évaluation, chacun de nous en chiffre sur l’échiquier de la production.



Le coup d’envoi de la révolte a été donné par l’appel : « pas de zéro de conduite pour les enfants de moins de trois ans » en 2006.
C’était une réponse à l’expertise de l’INSERM sur les troubles comportementaux de l’enfant, qu’il s’agissait de détecter très  précocement dans le cadre d’un plan de prévention.
L’on ne pouvait que se scandaliser de cette arbitraire évaluation concernant des bébés.
Pourquoi ne pas repérer déjà in utero le futur délinquant ?
Plusieurs pétitions suivirent : Sauvons la recherche, sauvons l’université, sauvons les RASED, sauvons la clinique, sauvons l’hôpital.


Le manifeste « L’Appel des appels », rédigé en décembre 2008, fut proposé à signatures par mails. La mobilisation fut massive : 76000  signatures en mai 2009.
Au terme de deux journées nationales, des comités locaux se créent : on y entend  de nombreuses voix, en provenance de  l’université, de l’enseignement en zone défavorisée, du droit, des médecins et personnels hospitaliers, des immigrés et des médecins libéraux exerçant dans leurs quartiers : une « révolte des hussards » ainsi que l’ énonçait « Le Nouvel Economiste » en mai 2009.


Pour rassembler l’essentiel de ces débats afin de recueillir ces mots, qui, selon René Char « savent de nous ce que nous ignorons d’eux », des articles furent écrits et constituèrent le corpus d’un ouvrage collectif édité en novembre 2009 dans la collection Mille et une Nuits : « L’Appel des appels. Pour une insurrection des consciences. »

J’en  propose quelques extraits qui appellent à la réflexion. Je préciserai simplement le nom de l’auteur.



Roland Gori :
Dans cette médicalisation extrême  des souffrances psychiques et sociales se révèle l’effondrement d’une société qui n’est même plus à même de voir dans les « maladies mentales »  de ses membres la substance éthique de ses propres valeurs et  de ses idéaux.

Si la culture doit être consommée dans l’instant et évaluée à sa valeur marchande, elle est ravalée au mieux au rang d’arbitre des élégances et des classes sociales, au pire à un tittytainment qui démobilise les esprits et abolit la pensée critique. Tittytainment est un mot-valise qui condense entertainment qui signifie « divertissement » et tits, les « seins » en argot américain. Mot Forgé par l’ancien conseiller de Jimmy Carter, Zbigniew Brezinski, le tittytainment consiste en un « cocktail  de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète. »




Stefan Chedri :
L’évaluation, c’est pour éviter l’imprévu. Comme l’avait fait Jack Lang avec son plan de dyslexie à l’école dès trois ans !-Dépister et prévenir. C’est un contrôle de l’humain assez curieux qui oblige à chosifier et nier la temporalité des individus.

Les évaluations permettent de construire des néoréalités avec des chiffres justifiant leur mesure. C’est une dérive de la science produisant une pseudo-objectivité qui n’a que des visées politiques.
Cette néoréalité n’a plus de liens avec le terrain, les professionnels de la société civile. Il n’y a plus de dialogue : il y a l’Etat et la société civile est niée. Pour moi, un Etat sans société civile, c’est une dictature. L’évaluation permettrait ce coup de force, des dérives vers une forme soft de dictature.



Daniel Le Scornet :
Il serait vain d’attendre pour agir, une théorie politique générale, une grande organisation unique, une improbable unification globale des champs. L’harmonie ne va pas sans l’irréductible dissonance. Les lois de la physique, pour ne rien dire du rythme musical de ce monde s’accommodent très bien de cette absence de l’Un. Cette situation n’empêche pas le magnétisme et la gravité de  splendides symphonies. Agir dans les unités de nos différences, voilà ce à quoi nous sommes convoqués.



Franck Chaumon :
De même que le rejet de l’étranger installe la peur qu’il ne surgisse  dans notre monde protégé, de même la peur de l’étranger qui réside en nous-même loge en chacun une menace intime. On en viendra à priver de liberté tous ceux dont la dangerosité supposée (certifiée par des « experts ») menace l’ordre public, et sur le chemin de la prévention généralisée, on en viendra à connecter les réseaux de santé à tous les réseaux et fichiers existants. On connaît l’issue de telles dérives : loin que notre peur s’apaise, elle ne cessera de croître et donc de légitimer de nouvelles surveillances.

La folie, en ce qu’elle figure la limite de la raison partagée, constitue une mise à l’épreuve de la fiction démocratique. Elle porte à son comble le malaise dans la civilisation et fait de l’utopie démocratique une épreuve et non un horizon pacifié.



Pascale Giravalli et Sophie Sirère :
L’incarcération est  une « prise de corps sur un corps rendu immobile, dépossédé brusquement jusqu’au plus profond de son intime. C’est une contrainte spatio-temporelle : un corps emprisonné dans un espace mesurable, limité, confronté au temps de l’ennui qui s’étire, qui s’éternise. L’espace éprouvé au quotidien est un espace clos, fermé qui ne peut être ouvert que par l’autre (le surveillant qui détient les clés) ; un espace subi, figé où l’autre fait intrusion à tout moment (l’œilleton, c’est la métaphore du regard de l’autre auquel on ne peut se soustraire), un espace angoissant où domine le sentiment d’être pris au piège : n’est-ce pas là un contexte expérimental de persécution ?

Le paradoxe de l’exercice de la psychiatrie en milieu pénitentiaire réside dans le grand écart entre les valeurs et les pratiques. En général, lorsque l’écart est trop grand, soit les valeurs changent, soit les pratiques s’adaptent. Rester et résister, c’est continuer à tenir sur les valeurs.



Laurence Croix à propos de la création du « ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire :
S’imposa alors un véritable ordre du chiffre appliqué à des êtres humains : objectifs chiffrés immédiatement annoncés, résultats chiffrés toujours fièrement dépassés ! Rafles, menottages, mises en examen, rétentions, expulsions : derrière les chiffres, les réalités humaines s’effacent. Les anciens, les enfants, les malades, les gens du voyage, plus personne n’échappe à cette politique sécuritaire du chiffre. De leurs traques et persécutions incessantes, des déchirures et traumatismes irréversibles, seul le gouvernement français est responsable.

Comprendre la nouvelle politique d’immigration suppose de montrer les liens entre les pratiques répressives à l’égard des étrangers et la domination des problématiques néolibérales.



Christian  Laval :
L’heure n’est plus à la démocratisation de la culture, elle est à la croissance de la productivité des enseignants et à leur mutation en hommes d’entreprise. La raison ultime de la « réforme de l’école » qui prétend à l’exclusivité, a un nom unique : la performance, le nouveau mantra des « modernisateurs ». L’école est désormais soumise à la logique économique globale de la compétitivité.

Loin d’interroger les conditions sociales, politiques et culturelles qui permettent de rendre compte du caractère de plus en plus critique de l’éducation dans une société totalement ordonnée à l’impératif de la performance à outrance et du loisir total, les « modernisateurs » sont incapables d’imaginer d’autres « solutions » que celles qui procèdent des dispositifs de surveillance, des dépistages de troubles de comportement.



Nicolas  Roméas :
Ce que nous nommons culture est aujourd’hui l’outil le plus puissant, le seul vraiment efficace pour résister aux réducteurs de têtes qui menacent de dominer entièrement et de laminer notre  planète.
Car la culture, c’est le moteur de l’humain. D’un humain qui non seulement refuse de se laisser normaliser mais ne peut exister ni se développer sans porter les valeurs d’élévation, de civilisation, de lien et d’échanges entre les êtres.

Deux outils de pensée, dont le plus prosaïque a fini par dominer l’autre jusqu’à l’écraser.
Qu’ensemble nous construisons. Un langage des chiffres  qui a de plus en plus prétendu à l’exactitude et a fini par prendre une importance démesurée dans ses applications contemporaines, une lecture du monde utilitariste qui tend aujourd’hui à régenter nos vies dans tous leurs détails. Et l’autre, celle du poète, du conteur, de celui que l’on nomme artiste, qui conserve et valorise cette part d’incertitude native, d’adhésion harmonique à une pensée magique, de souffle vital, d’intuition, d’imagination, et signe une vision de l’homme généreuse et ouverte.



Louise L. Lambrichs :
Inventaire, invention.
Comme un axe, une direction, un sens à déployer, endosser et inscrire en soi de l’histoire, dans un mouvement d’aller et retour, pour réanimer le langage en tant que partie prenante du réel, il engendre l’avenir qu’ensemble nous construisons. Puisque sans inventaire du réel, il n’est pas de conscience possible ; et puisque dans conscience, il n’est d’invention qu’illusoire.
Inventaire, invention.

Contre le veau d’or, le choix du verbe et de ses métamorphoses.
Si l’histoire vous refait toujours, le poète, lui, ne se refait pas ; désirant, il persiste dans son être.

Dans quelle mesure la régression actuelle est-elle le résultat du mépris affiché,  depuis plus de trente ans, pour toutes les matières littéraires supposées « inutiles » par nos dirigeants  mais indispensables en réalité, pour penser sa propre évolution ? Cette question qui mériterait d’être largement développée me paraît plus que jamais à l’ordre du jour.



Anonyme :
Depuis plusieurs décennies, pour la diplomatie française, l’action culturelle n’était qu’une façon de donner du lustre à l’exercice du pouvoir, quand il se portait hors de nos frontières : donne-moi des crédits pour voyager à tes côtés, disait le saltimbanque au prince et je te rémunérerai en prestige […] Assure-moi une couverture médiatique, disait le prince au saltimbanque, je te ferai partager les miettes du festin. Ce double chantage suppose la complicité, ou du moins la complaisance des médias.

Cette société contrôlée par des « référentiels  de compétence », cette société sans projet autre que le profit matériel- et qu’un virus informatique ou une panne d’ordinateur ramènera à l’âge de pierre-, cette société quantifiée, un premier acte de résistance devrait consister à la qualifier : invivable.




Au centre de l’ouvrage, un intermède sous la forme d’extraits de discours du président, mettent en relief ce que l’on sait : démagogie, promesses non tenues, langue de bois et surtout les contradictions exprimant l’alternance, selon le vent de l’opinion, entre une complaisance et un activisme autoritaire, allant toujours du côté de l’affirmation d’une nécessité évaluative, sécuritaire : il s’agit  évidemment de protéger le néolibéralisme et de privilégier le chiffre  par rapport à l’humain.
Aucun mouvement, bien sûr, en direction de la concertation.
A la suite de cet intermède, une série d’articles tente de « rassembler » les questions de fond, questions de société et d’humanité déjà apparues dans les champs professionnels divers évoqués par la première série d’articles.



Roland Gori :
Le conformisme auquel nous nous plions tous les jours s’exerce « dans les petites affaires », nous asservit de manière toujours plus étendue et douce, nous fait perdre l’habitude de nous diriger nous-mêmes et nous habitue toujours davantage à consentir dans les marges d’un pouvoir véritablement disciplinaire à notre propre aliénation, à notre propre mutilation. […]Cette manière de s’habituer à ce que Gilles Deleuze appelait » le petit fascisme de la vie ordinaire » soit à une domination invisible et insidieuse, conditionne, dans les temps de crise et de terreur, l’obéissance à des actes cruels barbares et inhumains.[…]. Voilà pourquoi, je crois, le premier acte de résistance consiste à analyser et à déconstruire le fonctionnement de nos dispositifs de normalisation.

L’évaluation constitue le dispositif matriciel  de ces servitudes et transforme  chacun de nous en « tyranneau » de soi-même et des autres. «Tyranneau », le terme est de La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire : le pouvoir tyrannique est faible, instable et il ne tient que par la servitude volontaire  de sujets qui ne s’y prêtent qu’en croyant tirer parti de la tyrannie qu’ils imposent aux autres comme à eux-mêmes.[…]
Cette servitude volontaire n’est pas que le fait d’un tyran politique, mais d’abord et avant tout   cette inclination qui pousse chacun de nous à devenir ce tyranneau qui s’assujettit lui-même autant qu’il assujettit les autres. Se révolte, dit encore Camus, c’est  « refuser l’humiliation […] sans la demander pour l’autre ». Ne l’oublions pas.





Marie José Mondzain:
Michel Foucault, il y a déjà trente ans désignait du terme de « contre conduite » l’ensemble des gestes par lesquels chacun résiste au pouvoir, refuse de laisser conduire et se conduit à son tour envers lui-même et envers les autres. Il nous incombe d’opposer aux politiques culturelles fondées sur la concurrence et le profit des gestes quotidiens de subjectivation et de construction de l’espace politique. Chacun de ces gestes manifeste en lui-même la figure de la culture. Chacun, là où il est, est en charge de cette politique du voisinage où se règlent à chaque instant l’écart et la proximité, le lien et la déliaison, la concorde et le lutte.


Bernard Stiegler :
Le monde financier est passé de l’investissement, c'est-à-dire de l’engagement économique à long terme, à une spéculation qui ne pouvait que le conduire à l’autocrétinisation : les pus gros pigeons escroqués par Bernard  Madoff faisaient partie du « gotha de la finance ». Ainsi s’est révélée au grand jour la profonde misère intellectuelle dans laquelle ont sombré ceux qui monopolisent la direction des affaires du monde, s’imposant à eux-mêmes  comme au monde entier une véritable bêtise hégémonique.



Barbara Cassin :
Là où est le danger, croît aussi ce qui sauve, paraît-il. L’individu est contraint à l’autonomie citoyenne par un Etat pervers. Mais si plus rien ne fonde et n’assure  la collectivité et la norme publique, que l’individu, alors, il se peut qu’il y ait, il y a : insurrection des consciences. L’individu devient ce qu’il est : un sujet moral et politique. Dit autrement, la ruse de l’histoire fait que les travailleurs sans travail, transformés via la crise en consommateurs sans rien à consommer  retrouvent leur être politique d’animaux doués de logos.



Au terme de ces « citations », je m’interroge. Que valent des « morceaux choisis » ? Choisis par qui ? J’ai en effet trié et cette recension c’est obligatoirement arbitraire.
J’ai laissé de côté bien des passages qui présentaient un intérêt égal et peut-être supérieur à ceux que j’ai retenus.


Ma seconde réserve concerne les « écrivants ». J’ai volontairement fait silence sur leur statut professionnel qui, dans l’ouvrage, apparaît deux fois : d’abord dans une note en bas de page, ensuite dans le glossaire.
On y voit bien, hormis en ce qui concerne  les artistes peut-être, se dessiner une appartenance à ce que l’on pourrait nommer une « intelligentsia » : la majorité d’entre eux sont professeurs d’université, psychiatres, psychanalystes, philosophes, journalistes, magistrats, chercheurs…
Aussi, lorsque Barbara Cassin, dans son article conclusif écrit :
«  Nous constituons un « nous » considérable-à prendre en considération. Un nous au singulier pluriel […] un nous qu’il va bien falloir entendre, c'est-à-dire qu’on ne pourra pas ne pas l’entendre… »
Oui, sans doute et tant mieux  mais il s’agit là de personnes de la même famille sociale, de la même strate, qui communique, certes avec l’autre strate, celle des plus défavorisés, s’en fait porte-parole…mais où sont ceux-là qui ne peuvent combattre avec des mots écrits ?
En fait, c’est dans les comités locaux de l’ « Appel des Appels » qu’on peut les entendre un peu mais cet ouvrage n’est pas le leur.


C’est pourquoi ce qu’écrit Barbara Cassin dans le dernier extrait cité me paraît utopique : qu’au bas de l’échelle sociale, dans un dénuement, on puisse retrouver le logos, ce serait idéal. Peut-être, parfois, cela se produit-il  Mais pas plus et peut-être moins que l’inverse.
C’est pourquoi je ne suis pas sûre que l’ «  insurrection des consciences » puisse suffire…pas plus que les nombreux plaidoyers contre la guerre ont pu l’éviter
.
L’  « Appel des Appels » n’en reste pas moins un mouvement rassembleur sur le terrain. Espérons que les comités locaux ne s’essouffleront  pas et, comme, d’autre part, je reste convaincue que l’on ne peut avancer sans penser, je me suis réjouie de lire cet ouvrage  auquel j’ai pu, généralement, adhérer fondamentalement même si je crois, plus qu’à un éveil des consciences, à la force d’impacts subversifs ; et alors les « crises »  aboutiraient à des renversements. Il y a un ferment de cela dans l’ »Appel des Appels »
.
Mais enfin, ce contre quoi nous nous soulevons, nous l’avons, pour la moitié d’entre nous, démocratiquement choisi ; et pourtant, l’homme était loin d’être un inconnu : lui et sa famille de pensée s’étaient largement illustrés déjà  sur la scène politique…


Que faire ? Il nous revient, dans cette faillite éthique d’envisager des actes sur le terrain et dans le champ de la pensée ; c’est ce à quoi invite ici l’écriture et s’il fallait choisir un point de vue parmi ceux énoncés plus haut, c’est à l’idée d’un combat à mener d’abord en nous-mêmes que je m’arrêterais : c’est la servitude volontaire, selon  la pensée de La Boétie, qui autorise la tyrannie et va jusqu’à nous pousser à tyranniser l’autre.
C’est donc notre propre consentement à la servitude, quelle qu’en soit la forme, allégeance ou abus de pouvoir, qui doit, en premier lieu, appeler notre vigilance afin de lui opposer, d’abord en nous, ce que Foucault désigne comme « contre conduite.» En même temps, bien sûr, il est important de cultiver le lien avec tous ceux pour lesquels cet objectif est primordial et de poser des actes dans le cadre d’un « nous » qui ne refasse pas « famille » et puisse donc s’ouvrir aux « autres ».

N.C.

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