vendredi 31 décembre 2010

La ballade du temps des ficelles


Ce temps… quel temps ?  En tohu-bohu,
ses ficelles-couleuvres glissaient entre nos doigts,
agrippaient  nos chevilles;
notre corps fut pendule
et sablier
de sables s’évadant…
s’évasant en fuyant…

Au gré d’un mécanisme enjôleur et duplice…
partition ambidextre… nous fit descendre et remonter …
tête en bas, nous prenions terre en bouche.
Dans les airs à nouveau
nous goûtions les silences
les nuages cardaient… à l’infini… des songes…

Regards, en turbulences, décalèrent nos heures
sur le fil…
Nous étions baladés, balancés…
Voyez au loin les hommes mêler leurs bigarrures…
Ficelles éventées, nous leur appartenons.
Les gestes de leurs vies, cris, rires et rêves… pleurs…
Ont brisé ce miroir en sépias étoilées.

Mon ombre liberté se déplie sur les feuilles…
et dans le champ, là bas,
un large creux se forme
juste à ma taille ;
je me coule vers lui…tout doucement…humant le temps qu’il fait…
charnelles vibrations,
aux  savoirs et saveurs de l’instant.

noco

vendredi 17 décembre 2010

De lumière et d'ombre, on cache une femme


Pour apprendre à connaître un homme, il est instructif de regarder sa femme, dit quelque part Jacques Lacan.

Sa femme ? Il y a là une ambiguïté qui permet d’entendre à la fois celle avec qui il est en lien et celle qu’il porte en soi, le féminin en lui.
Le plus souvent, cette réalité reste imperceptible dans un silence qui pourrait être un espace du féminin.
Parfois, elle se donne à voir sur la scène publique dans la beauté de l’intériorité et  Jordy Savall  porte en lui esquisse et trace de Monserrat Figueras ainsi que Philippe Sollers de Julia Kristeva.
Ces deux femmes, entre présence et absence, à la fois là et effacées, en particulier derrière leurs créations, pourraient être une représentation subtile de ce que Derrida nommait « la peut-être venue de l’autre-femme ».
Mais certains hommes, pris dans une folie de narcissisme, sciemment ou à leur insu donnent cela à voir autrement, de façon affichée, une caractéristique de leurs compagnes étant de représenter pour eux une plus-value. Phallus girls, elles incarnent un féminin affecté, qui, en tant que tel relève du leurre.
S’augmenter de sa compagne est en effet un destin des séducteurs sociaux, ceux que leur socle statutaire rend visibles et étincelants.
Mais aussi, quelle jubilation pour une femme que de devenir le «prolongement» d’un homme brillant ! Elle y gagne elle-même en lumière.
Y a-t-il prix à payer ? Que sera devenue la part de l’ombre ? Survit-elle ? Dans quel ailleurs de la monstration ?
Des exemples nombreux  de cette réalité s’inscrivent dans le champ  professionnel, politique ou people au point de confiner parfois au ridicule si l’on en vient à se demander, en ce qui concerne Berlusconi par exemple, quelle est sa femme

A propos de la burqa,  cette réalité interroge particulièrement : une femme, ici, ostensiblement cachée,  n’est-elle pas l’exhibition issue d’une forclusion ? Dans  l’étoffe psychique des promoteurs du cachot textile, il manquerait un fil du tissage, celui qui rendrait possible ce nouage d’où se représente du féminin en toute absence de quelconques marqueurs alors que la burqa veut en être une marque proclamée. 
Les femmes sous la burqa sont-elles l’expression d’un masculin intégriste pour lequel l’Autre du sexe  et/ou du genre n’existerait pas ? Absence de sa femme en l’homme, au-dedans de lui et, corollairement affirmation fanatique du masculin affiché par un vêtement porté au-dehors.
Un lien avec les approches de la psychanalyse se présente: ce qui est forclos dans le champ du symbolique, «fait retour», pour chacun d’entre nous, dans ce que Lacan nomme le Réel, synonyme pour lui de l’impossible, c'est-à-dire l’intenable, l’invivable.
J’ai envie de soutenir que faute d’un mot pour les dire, d’un silence pour les représenter, d’une présence/absence dans l’intériorité de leurs compagnons, ces femmes intégralement  voilées apparaissent comme l’extériorisation d’une compacité monocellulaire  monstrueuse ne laissant place à aucune division.

Et socialement alors ? La difficulté  de l’approche se creuse davantage encore: difficile d’entendre ces femmes revendiquer leur suppression au nom de la liberté. Ou alors leur seule possibilité de liberté serait la représentation affichée d’une forclusion dont leur compagnon serait le siège ?
Dans les pays d’accueil où le phénomène s’étend, il faut bien qu’un appareil législatif vienne structurer cette  réalité avec une double difficulté : d’une part ne pas museler l’expression d’une option personnelle,  d’autre part  ne pas tolérer l’insoutenable qui tend à se dissimuler sous de divagantes assertions de liberté, d’épanouissement personnel ou d’aberrante cause des femmes.
Quelle lumière, en effet, pourrait s’insinuer sous la burqa ? L’ombre, ici, est en excès : elle devient ténèbres, obscurantiste obscurité.

Une loi dans la double exigence d’accepter et de ne pas accepter se révèle à la fois nécessaire et obligatoirement ambiguë.
Dans l’impossibilité d’une réponse, qui viendrait suturer la question, du moins fait-elle qu’on s’interroge, en particulier sur la place du féminin dans nos sociétés car il est de multiples modèles formes et couleurs de voiles. La burqa n’en est qu’un spécimen parmi d’autres beaucoup moins discernables.
La nécessité de statuer sur le voile intégral pourrait bien, en effet, représenter un commode alibi pour ne pas aborder dans le champ public la question de tous ces autres voiles que l’on ne veut pas voir et derrière lesquels on escamote le féminin fût-ce en le surexposant.
N.C.
 



Et en écho, la parole d’une femme relayée par Tarek Essaker


Quelques diables plus loin

Nous étions assis au bord du monde. Face à la mer, Sauvés par l’illusion de croire. À l’horizon plus rien que le sillage d’un rêve à venir. Dans le vide alentour, rien qu’un voyage. Au bout de ses cils encore les restes d’une nuit oubliée. Elle parlait très bas. En douceur et lentement. Au bout de ses lèvres des bouts de mots comme des papillons. Elle disait :

 “Quand les gens vont dans la vie comme elle va, quand ils s’enlisent en silence à croire, agrippés à des bâillements de fatalité, je ne pense qu’à une chose, m’exiler en ces imprévisibles diables nègres d’Arabie, d’Afrique et des Caraïbes, je pense à Yblis, Ouendé, Altaï, Blissi, Mani Pata, Belzébuth, Méphisto, Djinn, Haffrit, Onokolo, Ahriman et tant d’autres. Ils m’invitent à les aimer pour ce que je suis en eux, pour ma nuit en eux, pour leur part qui m’habite.

“Dans l’ordre des naissances au monde, mes diables veillent sur la douceur des matins, dans l’ampleur des souvenirs blessés, dans les absences et les amours qui échappent à l’attente, dans les traces du désespoir et le goût de l’envie. Je quitte les hommes, ce rêve qui s’use. Je rejoins mes grains de canaille. C’est un bourdonnement infini de désir. Une liberté sourde d’échapper aux êtres de paille. Se confondre à la vie comme au vertige du désordre et le soudain d’une légère tourmente.

“Seule dans le silence, ils me donnent à voir et à entendre des fragments de vies, de voix, de mots, de gémissements auxquels manque la vie même par trop d’usure. Ils sont là parce que mon désir de désobéissance a précédé le leur. Une désobéissance ambulante qui habite le monde et nous prolonge. Une errance qui nomme le monde comme une pureté première. Ils sont là comme un amour soudain lorsque la vie semble si écrasante et que souvent il ne nous reste, avec stupeur, rien de nous même.

“J’irais volontiers avec candeur enfantine vers les yeux perlés de mes démons vaillants et préférés, avec la fugue que je leur connais, dans le feu glacé du mystère. Je m’en irais hâlant, en courant, rêveuse, aimante, en flânant, goûtant… Mes yeux bordés d’un éclat nuité de loups.

“J’irais sous la cape ailée et noire de mes loups dans des mythes et aventures hasardeux, invariablement douteux. Vers des rencontres inoubliables dans les recoins les plus sombres du souffle pour que les idées les plus insensées puissent germer dans ma tête de femme. […]

“J’irais entre corne et queue de mes démons là ou les dictateurs déclinent. Où les frontières se font scalper pour que le règne de la fraternité soit.[…]

“Qu’ils aient une tête de bouc, de chameau ou de loup, d’hyène ou de dragon, sans ou avec cornes, avec ou sans sabots, qu’ils soient la chute ou l’ascension, dont le seul sens est le chemin. Qu’ils soient démons, serpents ou djinns, mes diables ne cessent de m’accompagner, toujours au plus près d’un souffle qui me manque. Au plus près de mon corps blessé dans sa pudeur et son désir glissant. Au plus près d’un clapotis venu dire ma révolte et ma jouissance, ils ne cessent de me précéder, de me ramener, de me diluer dans le tout possible. De moi, femme au monde, et du monde vers ma part absente.”

Tarek Essaker






ANNONCE: Le N° 12/13 de la revue "Temps Marranes" a été mis en ligne le 18 12 2010.



vendredi 3 décembre 2010

Echappé, le chapeau.




Boules de flipper vont et viennent,
se télescopent
précipitées,
d'où vers où
dans quelle urgence du temps ?



Le masque a gardé clos
deux de ses trois regards,
en a ouvert un sur l’abîme.
Quel singe facétieux
dessine dans sa danse
un grigri serpentin au ventre de la jarre ?
Et la voici creusée en un fragment de lune
ou en un cœur blanchi
au-dessus des grands fleuves,
des arbres dépliés aux caresses des souffles,
et des oiseaux de miel.
Invisible, oubliée
de mémoire vacillante…
la mort… en frissonnant…
expire entre ses lèvres.



Viennent et vont les boules de flippers,
trajets aveugles.
Un chapeau échappé
glisse, voguant
sur la chaussée humide
comme traces de larmes.
un son lisse l’espace ;
les mots font trébucher le sens,
absence, silence nu,
détourné d’un chapeau
que les vents ont soufflé

noco



Face auquel Tarek Essaker souhaite accrocher… 


Le chapeau de mon père 


Après si longtemps.

De son chapeau de magicien, mon père, qui a jeté l'ancre sous terre, ne faisait plus surgir que des choses bizarres, épuisées, lassées par l'usure et qui par habitude ne réjouissaient plus personne.


Après si longtemps.

Du visage lumineux de ma mère, l'histoire ne garde que l'accalmie, les lumières finissantes qui apaisent et la soudaineté des larmes… Ce don de l'inexistence.


Les jours, comme après toute perte et toute formule d'attente, ont installé entre la peur et la peur une insomnie secrète et indivisible comme un long murmure, celui des sables.


Après si longtemps.

Comme dans un poème, l'essentiel vient en son temps. Du seul arbre — un mimosa — entre deux poèmes — où l'on peut mourir — il arrive qu'une saison ou une branche vacille. Et on écoute la part manquante de l'enfance.


De cette épaisseur du naufrage, veille, dans la solitude nocturne, la main de l'aube.


C'est en toutes ces choses et ce qui s'abîme et lentement glisse en elles, que l'on trouve le vieux silence usé par trop d'exil. Et cette aurore à l'allure drôle et violente pour dire la perte.


Quelque chose comme une extrême faiblesse, comme une pensée brûlée et donnée avant toute rencontre…


… à proximité d'un mot qui persiste à guetter son effondrement, à traverser une veille douloureuse, et le baiser d'une étoile dont nul ne pourrait prendre garde, la nuit a promis la légèreté entre deux néants. 


C'est à l'intérieur de cette nuit, de son épaisseur, que le silence tente d'interroger ce qui a été maintenu secret et obscur. Au plus obscur de l'être, au plus intime de ses misères…


… la fraîcheur inespérée…


… la fraîcheur inespérée…


Sans choisir, au centre de l'irréductible regard, des volets de bois ne cessent de battre la houle et les hasards, dans les plus secrètes des absences. Désormais, là, bat le vide noir et le souvenir sucré.


Sans doute, est-ce là la vie ? Une fraîche poussière qu'une blessure ou une peur, toutes aussi encombrantes, emportent vers je ne sais quel rien…


… vaine et laiteuse embrasure…


>Tarek Essaker, 'Le chapeau de mon père', extrait de 'Portraits', recueil à paraître. Tous droits réservés.


vendredi 26 novembre 2010

Mais qu’est-ce que je suis venue faire sur cette page blanche !
Je n’ai rien où m’accrocher ! Je glisse !
Mes pieds laissent des traces grises, je vais me faire engueuler…
Le papier libère une exhalaison sèche, désagréable.
Peut-être pas désagréable, ça sent le papier quoi !
Je glisse
je
n’ai rien
où m’accrocher ! Ah là, je me tiens !

Comment suis-je arrivée ici ?
Je suis rentrée, j’ai téléphoné à ma mère, j’ai dîné,
et le vide a commencé à pousser les meubles.
Lorsque j’ai remarqué que la table se tenait à l’écart et que les murs avaient traversé la rue,
plus rien déjà n’était à ma portée.
J’étais seule et éloignée.
Je n’étais plus chez moi, j’étais dehors dedans.
Il ne faisait pas chaud et je n’avais plus rien à boire.
C’est en allant chercher de l’eau à la cuisine que je me suis égarée.
Un vague parfum de bouillon me rappelait la maison…

J’ai eu comme un vertige ? J’ai battu des bras, j’ai tourné sur moi-même, j’ai pensé à l’écriture ?
Et je me suis retrouvée là, sur le papier, écartelée, refroidie et seule, mais seule !
Au loin, à la télé, j’ai entendu Higelin parler et des journalistes débattre de la journée de la jupe (à force de glisser la mienne est remontée, j’ai les fesses à l’air, pas étonnant que j’aie froid).

Tout ça parce que j’ai lu le texte de Noëlle « A, comme Apache » sur son blog – elle, elle écrirait « blogue ».


NM.
25-11-2010

mercredi 24 novembre 2010

Intermède : A comme Apaches


Enfant, L. admirait la collection de petits soldats de plomb que possédait son frère.
Lorsqu’ils jouaient à la guerre, ils installaient leur camp de part et d’autre de la table. Chacun avait en main un lasso et, le lançant par-dessus la frontière, devait réaliser des prises de guerre du côté ennemi.
Celui qui avait obtenu le plus de captures était déclaré vainqueur.
L. choisissait généralement les Apaches.
Elle aimait leur air farouche, leur peau d’ocre cuivré, leurs attitudes souples et sauvages.
Souvent, ils se tenaient, une jambe légèrement pliée en avant et s’apprêtaient à tirer la flèche de leur arc bandé.
Ce qui la fascinait le plus, c’était leurs plumes, soit une, soit deux, soit rassemblées dans la profusion de larges couronnes de sorte que dans son imaginaire, elle les avait transformés en oiseaux.
Lorsque quelqu’un s’opposait à elle, elle le regardait candidement, avec un air docile, mais, de l’intérieur, elle lançait l’attaque de ses oiseaux-Apaches, qui faisaient disparaître l’autre jusqu’à le rendre invisible.
Ils étaient ses justiciers, ses gardes du corps.

Plus tard, ils servirent encore ses révoltes adolescentes et elle aimait les retrouver, évoqués par Rimbaud :
Lorsque je descendis les fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidés par les haleurs
Des Peaux Rouges criards les avaient pris pour cible
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
Le mot Apaches, comme celui de Peaux Rouges, était un générique pour désigner plusieurs tribus et parmi elles, elle s’était prise d’une sympathie particulière pour les Navajos parce que Tony Hillerman  en avait fait les héros de passionnants romans policiers évoquant leur culture, en particulier dans Le Voleur de temps consacré au pillage archéologique des sites Anasazi et à l’enquête de Joe Leaphorn et Jim Chee.

Plus tard, elle saurait le sort que leur avait réservé l’Histoire, les meurtres, les saccages, les pillages et les expropriations jusqu’à ne les tolérer désormais que dans des réserves.
Elle avait perdu ses compagnons de lutte et éprouvait désormais pour eux la sympathie que l’on réserve aux victimes et aux trop timides campagnes menées en leur faveur pour protester contre l’injustice.

Ce sentiment s’accrut quand elle sut qu’à la Belle Epoque, on avait dénommé ainsi les mauvais garçons, un commissaire s’étant écrié à la suite d’un délit : « mais ce sont des pratiques dignes des Apaches ».
Les médias  de l’époque, façonnant déjà l’opinion publique, avaient exagéré leurs effectifs et leurs méfaits même s’il y en eut de très cruels.
Ainsi en 1907, le « Petit Journal » titrait « L’Apache est la plaie de Paris »   puis développait : « Plus de 30000 […] rôdeurs contre 8000 sergents de ville. Depuis quelques années, les crimes de sang ont augmenté dans d’invraisemblables proportions. » 
Ces Apaches, on les envoyait dans des pénitenciers qui furent supprimés en 1938 et remplacés par  les maisons de redressement.
Dans le centre pénitentiaire de Belle Ile en Mer, en 1934, un soulèvement consécutif à des coups portés par des gardiens, révéla les conditions cruelles faites aux jeunes délinquants ; d’aucuns s’émurent et une campagne de presse demanda la fermeture de ces institutions.
Parmi ceux qui s’indignèrent, Prévert écrivit son poème La chasse à l’enfant (une prime de 20 francs était offerte à quiconque capturerait un fugitif) :

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Qu'est-ce que c'est que ces hurlements

Bandit ! Voyou ! Voyou ! Chenapan !

C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant […]

Pour chasser l'enfant, pas besoin de permis
Tous le braves gens s'y sont mis
Qu'est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C'est un enfant qui s'enfuit
On tire sur lui à coups de fusil[…]

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent !

Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau.

Voilà donc se disait L., que ses Apaches de l’enfance avaient curieusement évolué.
D’auxiliaires de ses révoltes, auxquels elle s’identifiait alors, ils avaient désormais acquis un statut d’exclus, ceux que la société contient dans des  réserves qui peuvent prendre toutes sortes de formes, prisons, camps, et autres aires de rétention.

L. s’étonnait encore de voir, à travers cette évolution intérieure, comment ses haines enfantines s’étaient muées en bons sentiments.
Lorsqu’elle considérait les autres autour d’elle, elle constatait un phénomène semblable parmi les gens considérés comme normaux ;  où cachaient-ils leurs Apaches ? Fallait-il les effacer pour se civiliser ?
Alors, elle repensait à notre Grand Oncle, aux pulsions et à leurs destins l’un d’eux étant le basculement en son contraire.
En même temps, dans Malaise dans la culture il avait montré aussi combien la pulsion de mort loin d’être à l’écart du processus de civilisation, lui restait au contraire intrinsèquement liée.
Et l’on pouvait se dire en effet que si les Lumières nous avaient bercés de cette illusion que le mal serait un problème auquel on pourrait remédier, il fallait bien en revenir et le considérer comme un attribut de l’humain.
Heureusement, la littérature et l’art, à l’écart de tout projet de rationalisation ou de normalisation adaptative s’obstinaient à représenter cette part enfouie en chacun.

Peut-être, somme toute, se disait L., les Apaches étaient-ils un  recours contre les formes actuelles de la barbarie qui les avait travestis en carabines Eagle Apache, une Apache acceptant un chargeur de trente balles et ne pesant que neuf livres !!
S’ils étaient l’envers de notre barbare normopathie, alors, il fallait en sauvegarder l’espèce sauvage, préserver en quelque sorte notre écologie mentale, notre biodiversité intime en protégeant  à travers nos Apaches, des formes d’ensauvagement.

N.C.

dimanche 21 novembre 2010

Poésie ("Fait maison")


Manou, tu es belle comme une fleur.
Les parfums sentent la rose.
Tu te promènes dans les champs de blé.


Hugo Combet
7 ans.

vendredi 19 novembre 2010

L'intervalle de l'interprétation.selon l'ouvrage de Yves Citton "L'avenir des Humanités"


Il ne faut pas empiéter sur l'avenir en demandant avant le temps ce qui ne peut venir qu'avec le temps
Schopenhauer





Nous vivons dans l’urgence, c'est-à-dire prisonniers d’injonctions qui appellentdes réponses immédiates et nous plongent dans une impression de débordement : les nouvelles technologies, la messagerie électronique, la logique du marché, avec la diminution des effectifs exigent une hyperréactivité dont nous nous faisons éventuellement complices quand ces injonctions répondent à une sorte d’addiction qui peut nous pousser à considérer le foisonnement de nos obligations soit comme une distinction honorifique, l’absence d’intervalles devenant l’indice de notre importance existentielle, soit, ce qui revient presqu’au même, comme un étayage du vide. De sorte qu’à défaut d’obligations, nous serions conduits à nous en fabriquer nous-mêmes. Serions-nous dans l’urgence pulsionnelle de tuer le temps ? Qui nous le rendrait bien car dès lors,
 hélas, nous voilà engagés dans un écrasement temporel, pris dans l’action à jet continu, ce qui nous empêche de distinguer l’accessoire de l’essentiel.
Le champ de la pensée, avec ses émotions, ses choix, ses tris, s’en trouve altéré.
 Dans « L’avenir des Humanités. Economie de la connaissance ou Cultures de l’interprétation ? », Yves Citton propose un antidote : l’interprétation dont il analyse la fonction de distanciation indispensable au progrès du savoir et des cultures, non plus mis au service du seul profit économique mais considérés au sens large de vecteurs d’humanité et d’invention.
L’intérêt de cet essai est sa transversalité : il fait communiquer  le champ
des cultures et celui des réalités socioéconomiques dans la mesure où l’auteur se trouve personnellement placé à une croisée de ces domaines en tant qu’enseignant de Littérature d’une part et chercheur au CNRS d’autre part.
On peut reprocher à cet essai son aspect « sociologiquement correct », une « bien pensance » qui le rend parfois irritant ainsi que stylistiquement lourd et  « laborieux ».
Il n’en offre pas moins des clés pour alimenter la « critique », c’est à dire affiner notre discernement et augmenter notre liberté d’action.


Aucune connaissance, il le démontre, ne se trouve à l’écart de l’interprétation dans la mesure où elle dépend du point de vue selon lequel on aborde la réalité à analyser. Ce point de vue est lui-même en lien avec le contexte dans lequel est impliqué aussi bien le chercheur que celui qui transmet ou celui qui apprend.
La même réalité, au moment de sa découverte, comme au moment de sa divulgation, peut donc être perçue, connue interprétée très différemment, voire contradictoirement par plusieurs personnes impliquées dans des pratiques différentes.
Pourtant, ce rôle de l’interprétation reste méconnu dans nos sociétés de production où la connaissance reste exploitée pour son efficacité dans le champ d’un profit le plus immédiat possible de sorte qu’est oublié le socle interprétatif qui la fonde. C’est en ce sens que Citton peut écrire dans une formule concise : « la connaissance est un court circuit de l’interprétation »

Cette méconnaissance du rôle de l’interprétation propre à toute connaissance  conduit à une capitalisation pure et simple de la  pensée, un stockage, annexé sans médiation à l’économie.
Il s’ensuit dans le domaine de l’information mais aussi dans d’autres champs, une manipulation du cerveau en tant que support que les gestionnaires des connaissances  virginisent  pour mieux le préparer à recevoir passivement  ce dont ils ont intérêt à le  marquer.
On peut penser là au « bio pouvoir » conceptualisé par Foucault et que d’aucuns utilisent de façon cynique :
« A la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit […] Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ».Patrick Lelay, directeur général de TF1 2004.
Ainsi la connaissance des impacts de la communication et son utilisation au service du profit peut-elle être utilisée à nous  décérébrer  pour nous faire cibles inconscientes du marché, c'est-à-dire nous transformer en produits de consommation.
Ne parle-t-on pas de plus en plus de  « capital cognitif » et n’associe-t-on pas l’immatériel à l’exploitable dans des formulations récurrentes telles que « économie de la connaissance et de l’immatériel » ?
Les secteurs stratégiques, soumis aux exigences de la production, en sont l’éducation et la recherche, (l’innovation, les services, la culture, les industries créatives, internet…)
L’objectif est une gestion des données censée favoriser la production de connaissances et de réponses en vue d’une efficacité économique immédiate.
Ces visées ont l’inconvénient de concerner essentiellement des moyens et des résultats quantifiables plutôt que des objectifs qualitatifs.
Ce faisant, elles limitent la pensée à des schèmes sensori-moteurs : selon tel stimulus, telle perception, il s’agit de répondre de la façon la plus rapide et efficace pour le marché (représentation de la bouteille de coca cola : j’achète).

Nous voilà donc pris, dans une sorte d’emballement temporel auquel fait défaut la parenthèse, le retrait de l’interprétation.
Pour montrer comment l’on peut utiliser cette dernière comme un contrepoids,  l’auteur prend l’exemple de la lecture. On peut lire un ouvrage comme un réservoir de données directement exploitables, un mode d’emploi en quelque sorte, ou alors, prenant le temps d’interpréter, questionner sa propre pensée à la lumière de cette lecture.
L’interprétation, pas obligatoirement en opposition avec le premier mouvement, mais en complément, permet de réfléchir sur le code proposé, de percevoir des décalages entre les propositions d’un texte et sa propre perception, ou encore de mettre en question telle ou telle idée, tel ou tel concept.
Ainsi sort-on de la précipitation.

Il y a lieu, dès lors, d’accepter de rencontrer sa fragilité, liée à ce que, dans l’interprétation, la part de l’intuition, du pressentiment est prépondérante et que la rigueur scientifique, reconnue collectivement comme valeur, récuse la subjectivité singulière.
Par la formulation « cultures de l’interprétation »,  on peut penser que l’auteur propose une mise en commun des interprétations, un nouveau socle en quelque sorte mettant en jeu l’implication personnelle pour une communauté plus diverse et plus vivante et plus inventive.
Le schéma de la lecture (ainsi que celui de l’art en général), peut en effet être étendu au monde du travail comme à l’ensemble de nos activités et c’est dans la perspective d’un tel déplacement que l’auteur, vers la fin de son essai, écrit :
« Les pratiques artistiques fournissent le modèle (idéal) de l’autoformation nécessairement individuelle et collective […].
Il importe de reconnaître et de valoriser ce qui fait de chacun de nous l’artiste de sa propre vie et de son environnement, à travers la multiplicité des micro-inventions, d’improvisations quotidiennes, d’aspirations sublimes et d’énergie créatrice qui prennent forme au cours de toutes les existences humaines, même lorsqu’elles sont les plus éloignées du monde de l’art. Il importe cependant de mesurer également tout ce qui comprime et tout ce qui mutile ces élans artistiques au sein des contraintes quotidiennes qu’imposent nos formes d’organisation sociale. De même que chaque lecteur est (infinitésimalement, potentiellement) un interprète puisque toute lecture convoque nécessairement un minimum d’invention pour adapter et appliquer la signification encodée à l’histoire et à la situation singulière du lecteur, de même tout être humain est
(infinitésimalement, potentiellement) un artiste puisqu’on ne saurait vivre  sans sculpter les détails de son existence au fil de choix qui participent toujours de certains goûts esthétiques et qui impliquent toujours une certaine part de créativité ».
Ce sont ces potentialités propres à chacun qu’Yves Citton propose de cultiver et d’élargir à l’ensemble de notre contexte existentiel afin que le temps ne se referme pas sur nous comme un piège mais qu’il puisse gagner de l’ampleur dans la médiation de l’interprétation loin de toute immédiateté imposée ou subie.

Je termine cette approche, ou plutôt ce survol avec le sentiment de n’avoir que partiellement et insuffisamment su mettre en valeur des points essentiel de cet ouvrage.
Je voudrais pourtant, avant de conclure, évoquer plus précisément quelques voies ouvertes par Yves Citton  quand il interroge : « Quelles conditions réunir pour interpréter ?» au chap. 4 de son étude. Elles sont, selon lui, au nombre de cinq :

L’aménagement de vacuoles protectrices :
L’interprétation se situe dans l’espace vide qui sépare une perception sensorielle d’une réponse motrice.
Il s’agit donc de favoriser cet espace ; Citton évoque à ce sujet Gilles Deleuze : « Le problème n’est plus que les gens s’expriment mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire »
Le temps, alors, pourrait se dilater plutôt que de se contracter, des sauts, des erreurs, des reprises et de nouveaux sauts deviendraient possibles. Les  vacuoles seraient donc des espaces/temps de progression par ruptures, suspensions, ce que ne permet pas la course à la croissance qui uniformise, abrase toute singularité subjective.
La résistance à l’accélération effrénée des rythmes permettrait de se donner les moyens de ne pas vouloir participer inconditionnellement à ce qui est proposé,  en choisissant, par exemple  d’écrire  ou lire un poème, plutôt que de répondre à ses courriels…c'est-à-dire instituer un écart afin que la réaction puisse ne pas être automatique mais devenir imprévisible, innovante.
 
L’impératif de l’inaction :
L’inaction, l’oisiveté, la « paresse » instaurent à leur tour un intervalle entre la perception  et la réponse. L’action n’étant  plus considérée comme absolument nécessaire, le schéma sensori-moteur dont nous sommes ordinairement captifs en vient à s’enrayer dans la suspension et le retrait.
De nouvelles dispositions se présentent alors, porteuses d’autres perspectives, d’autres mises en acte.
Citton tire de ce point de vue une sorte de règle personnelle à respecter, fût-ce contre soi- même : « Tu te forceras à rester inactif afin de devenir interprète (c’est-à-dire potentiellement visionnaire.) »

L’importance comme questionnement et sentiment :
L’exacerbation de la consommation offre à notre convoitise des objets toujours plus nombreux et alléchants y compris dans le champ de la culture.
La saturation consécutive du désir rend indispensable de se demander ce qui vaut vraiment la peine d’être recherché.
Il s’agit de se questionner sur ce que l’on tente de prouver, dans quel but et en fonction de quel ordre de valeur.
Il va de soi qu’une telle question  ne peut trouver de réponse définitivement satisfaisante et dès lors, l’importance réside non dans des réponses mais dans les interrogations que construit l’interprète à partir de situations qui l’ont lui-même construit.
Il faudrait alors écarter une disqualification de l’intuition et valoriser l’importance accordée par chacun à telle ou telle question.

La protection d’une énonciation indirecte :
L’auteur reprend ici l’exemple de l’approche d’un texte. Lorsque l’on veut rendre compte de ce qu’un autre a écrit, l’on ne parle pas en son nom propre de sorte qu’il est parfois difficile de savoir à qui attribuer ce qui est énoncé.
Mais même lorsqu’il ne fait que citer un auteur, c’est bien lui, l’interprète qui a sélectionné tel ou tel passage.
Quand il commente ce qu’un auteur a voulu dire, c’est lui qui choisit les mots, les nuances, les accentuations.
Et il y a là un retrait qui consiste à relayer la parole d’un autre plutôt que d’affirmer de façon personnelle et catégorique. On ne présente alors qu’une interprétation ; on ne prétend pas posséder et imposer une connaissance.
Cette énonciation indirecte permet d’instaurer au plan collectif un mode de débat évitant les prétentions individuelles à détenir la vérité.
Ainsi s’entrecroisent, autour d’un texte devenu protecteur, en tant que garant d’une distance, des interprétations qui, s’échangeant, permettent à la pensée d’évoluer et de se transmettre, à d’autres personnes, à d’autres champs du savoir.

Libre circulation et libre accès au bien commun :
Citton emprunte à Gilbert Simondon le terme de « transduction » pour évoquer le passage produit par la pratique interprétative. Il écrit :
« Jouer le jeu de la transduction (littéraire ou autre), c’est accepter la condition de n’être que le porteur(traditor) passager, myope, tâtonnant et somnambule, d’un processus transindividuel de propagation et de trans formation, qui nous emporte selon ses dynamiques propres  plutôt que selon nos  visées intentionnelles » .
Pour que cette transduction puisse se réaliser, il y faut des espaces décloisonnés et ils sont le plus souvent à inventer dans la mesure où les conditions d’une libre circulation  et d’un libre échange de la pensée ne sont presque jamais données par les espaces que nous habitons.
Si nous parvenions à créer de tels espaces ou à y participer, il serait alors possible de passer d’une « captation privative » à un « inter-prêt participatif. »

En conclusion,  il me paraît important de souligner à nouveau le rôle essentiel que peut jouer la littérature afin que  la connaissance puisse dépasser le champ de l’économie et se déployer jusqu’ à un multiculturalisme de l’interprétation dans les situations aussi bien personnelles que collectives que nous sommes amenés à rencontrer.
J’en appelle à nouveau, pour finir, à Yves Citton :
« Le cas particulier de l’approche littéraire éclaire […] tout l’horizon des cultures de l’interprétation. C’est dans tous les domaines de nos activités que nous sommes appelés- avec de plus en plus d’insistance- à  savoir croiser les perspectives, entre-féconder les approches, harmoniser les points de vue, démêler les différentes couches d’argumentaires, de motivations et de nécessités qui se superposent au sein de chaque événement. Cette agilité à sauter entre les nappes de souvenirs, à pressentir quels circuits peuvent intégrer une série d’indices  apparemment déconnectés, à faire émerger leur facteur d’intégration d’un recoin négligé des champs du savoir, à se rendre réceptif à ce qu’occultent les clichés communs de nos schèmes sensori-moteurs, tous ces gestes que Gilles Deleuze plaçait au cœur de l’intelligence inventrice font des pratiques littéraires l’indiscipline-reine des cultures de l’interprétation.»
En quelque sorte, l’auteur invite à se lire et à lire les situations qui nous impliquent en les interprétant, et en croisant les interprétations afin que des processus nouveaux, rhizomiques, en découlent, mettant notre pensée et nos actes sur les chemins imprévisibles de l’invention.

N.C.

mercredi 10 novembre 2010

En mâchouillant un brin d'herbe



Barque arrimée ;
creux solitaire et silencieux
entre saules et bambous.

A fleur d’eau, heure lisse…
ailes de libellule…
froissé, l’air se referme.

Bleu grisé et vert doux…
mots et pensée gommés…
fondent aux couleurs de l’instant.

noco


Ce à quoi Tarek Essaker a souhaité donner 'en regard' :

Midi ouvre jardin 
Ombre aux voûtes 
Plumes libellule qu'eau défroisse 
Barque calebasse  
Brise ondule 
Onde rendue aux roseaux 
Se plient 
Herbes s'épellent 
Lumière à flanc
Figures de diamant. 

Là où rien n'existe 
Un détail s'entête 
À retenir la barque… 



Ce à quoi >Vincent Lefèvre aimerait ajouter :

Dai Xiao-lian, qin
Eaux courantes, 5:45