mercredi 27 janvier 2010

D'un zéro l'autre


Du point zéro,
un hasard nous aura projetés 
à ricocher de là en là ;
notre vie aura fait ses ronds dans l’espace.


Nous pirouettions,
défendions  la liberté tous horizons
et mordions dans un fruit quand
réapparaît le point zéro
à l’hémicycle  du trajet ;
on  l’a à l’œil,
miroir au loin 
à faire périr les alouettes ;
on veut le tenir en respect.



Et voici le dernier sextant :
la réduction sera le gain,
denrées plus rares, désormais : 
Il faut alléger le panier.
La pensée, œuf gobé,
s’évide s’évadant.
On s’effiloche,
les puits s’épuisent ;
les matchs sont quittés,
on se voit devenant invisible ;
effacement,
dépouillement ;
lignes tremblées,
lignes gommées
s’étrécissant dans notre trame
qui s’exténue.




Et pourtant ;
lointaine, mais encore si chaude ! s’étire la caresse
des sourires aimés aimants,
la courbe de l’oiseau
se  nourrissant de ciel en flaque
et de graine en terre ;
dans l’évidement,
se profile l’évidence en soi de la vie,
jusqu’à l’accueil du point zéro,
et au-delà
quand les questions se poseront
sans nous
ou sans personne
dans cette ombre aimantée
dont nous faufilons, déjà, de nos désirs
l’incrédule et lumineux sillon.

Noco.

mercredi 20 janvier 2010

Eclats



Traces de pas bleu-vert
au  sol de tes yeux ;
sons exhalés
du plus profond
de la terre entaillée;
l’instant était sans rives.

Dans l’apnée souterraine,
des castagnettes rythment
l’apparition,
éclair de surprise,
défaite des limites
sous  la griffe–empreinte,
incantation traversière
entre amours, morts et métamorphoses.

Noco.



jeudi 7 janvier 2010

Duende.




Duende… Ce mot, lisse et fondant en bouche signifie tout d’abord esprit, lutin. Il provoque, dans les habitations qu’il investit, du désordre et de l’imprévu : c’est une présence magique.
Dans la langue andalouse et en particulier dans le champ du flamenco, il désigne ce charme, cette étincelle qui, soudain, comme électriquement, se communique, en un instant, de la litanie, au danseur et à son public.
Une phase a soudain aboli la temporalité : la fraction de seconde est devenue l’éternité et les limites, en cet instant, se sont dissoutes : plénitude du duende. 

Ovejita' son blanca' [siguiriya]

Pedro & Iñes Bácan*

Cette expérience est essentiellement d’ordre charnel et on peut la voir se produire sous plusieurs formes : je pense entre autres, au photographe Willy Ronis. Il photographiait un jour un train de bateaux sur la Seine. Il se penche au-dessus du pont, appuie sur le déclic en un éclair et presque à son insu, en aveugle, au moment où passait une péniche.
Aveugle ou visionnaire ? Développant le négatif, il découvre une de ses plus belles photos : la péniche en plongée oblique, l’eau, comme ascendante tout autour, et, sur le pont, la grâce de deux enfants qui jouent.
Mais plus que la beauté du résultat, ce fut la force de l’expérience qui le marqua d’une empreinte inoubliée : photo de hasard, mouvement imprévu, hors de tout calcul intentionnel ou rationnel ; accord inattendu : duende.

Le duende se produit comme une stupéfiante et soudaine perception en un instant qui ne se répètera pas.
Il provient du dedans mais surgit dans un espace médian entre un corps et le monde.
Le  visible et l’invisible s’enlacent alors et le corps enveloppe soudain le monde qui l’enveloppe, ce que Confucius avait d’une certaine manière, énoncé : la terre  n’est que «cette  petite quantité […] que l’on peut tenir dans la main » : nous contenons alors l’élément qui nous contient.
Dans cet enveloppement  réciproque, notre chair devient en même temps celle du monde.
L’on en ressent comme une étrangeté qui peut apparaître au détour de la poésie de la peinture, de la musique ou d’expériences existentielles  devenues ourlets de l’expérience visible.
Ainsi en témoigne Philippe Jaccottet-  « continuant à essayer d’approcher ce tout petit, ce bref événement, je me suis dit qu’il s’agissait d’une sorte de heurt intime, et ce heurt si l’on peut dire redoublé : parce qu’il semblait parfaitement incompréhensible que ce fût incompréhensible à ce point : tout bonnement d’être là, dans ce lieu et ce moment-là, vivant, à coup sûr, ne rêvant pas, au milieu de choses toutes aussi indubitables les unes que les autres dans leur relative insignifiance et leur mutisme »
Ce « redoublement » ne représente pas la réitération d’une perception dont la caractéristique est l’unicité ; il est  l’ « incompréhensible » porté à la puissance deux : l’instant échappe  à l’entendement comme à l’écriture qui voudrait le « ressaisir » : il est éveil  et rêve mêlés ; ce qui s’est produit ne se peut alors ni expliquer ni écrire ;  que s’est-il donc produit ? Nous voilà pris dans l’inconnaissance : le duende ne peut s’inscrire   dans une temporalité  et une forme qui se laisseraient définir : son essence est la fugacité de l’instant et l’insaisissable d’une présence dont l’évidence émerveille et aussitôt s’évade.
Pourtant, dans l’art et dans la vie, des  éclats, fragments lumineux, à la fois ressentis et perdus attestent de sa réalité : nous en mourons et ressuscitons.

Sensation et sentiment mêlés, expression soudaine de soi, le duende dort dans les plis du corps et quand tout à coup il se réveille et se révèle c’est le corps qui  se déploie en un fugace essor rejoignant le monde.

Quand il jaillit dans le flamenco dont il s’origine, il s’élance jusqu’aux abords de la douleur et de la mort, mais dans la joie.
La mort n’y est pas une fin mais un rappel à vivre dans une mélancolique allégresse ; à vivre ; et, la mettant en actes, à miser sa vie.

N.C.
* Précaution : proposition musicale de V.L. Faire entendre une illustration sonore du 'duende' dans la musique flamenca est une gageure puisque c'est, par essence, un moment unique, non répétitif, d'un rapport très particulier, comme l'a exprimé N.C., à la temporalité. État de grâce expressif et émotionnel. Autre chose serait d'offrir une expression virtuose, bien ancrée dans son 'pathos', prête à être consommée par des oreilles en quête de couleur locale. L'exceptionnelle siguiriya 'Ovejita' son blanca', interprétée ici par Pedro Bácan, à la guitare, et Iñes Bácan, pour le chant, tout au contraire, est sans effets, tournée vers l'intérieur, sa capacité de 'contagion' relèvant de l'intensité et de la vérité du 'moment' artistique ainsi créé, touchant l'être au plus profond. Cela est si patent que le producteur de l'enregistrement a tenu, concernant cette pièce, à en préciser le caractère d''improvisation sur une letra traditionnelle, dans un climat d'émotion communicative', ajoutant : 'Nous avons été obligés de faire une longue pause après cette siguiriya'. Duende donc. Pour ce qui est du contexte de l'enregistrement, je renvoie au billet 'Voces gitanas', consacré à Pedro Bácan, dans les pages de mon blogue. Dans l'impossibilité de rendre la couleur de la langue andalouse de la 'lettre' de cette siguiriya, privilège réservé ici à la voix, je donne ici la traduction qui accompagne l'enregistrement :


Les moutons sont blancs / Et le pré est vert / Le jeune pâtre, mère, qui les garde / Se meurt de chagrin
Tu as commis à mon égard / Une villenie / Que t'en fassent autant les maures /  Dans leur pays
Je m'en vais chez les maures / Pour ne plus te voir / parce que tu as fait à mon pauvre cœur / De quoi beaucoup pleurer
Hôpital de Cadix / Dans la rangée de droite / Là-bas, la mère de mon âme avait / Son lit fait
Que l'on perde la France / l'Espagne et le Portugal / La tendresse de mon frère Pedro / Je ne la donne pour rien



v.l.

samedi 2 janvier 2010

Sans titre.


Deux ou trois paroles
en l’air
l’air fatigue
l’air marin surtout
en été sur les quais
les marins marinent
en hiver
le Père Noël
tire ses rennes en l’air
et traîne traîne ses chiens
les étrennes trinquent
au pied du sapin
mon beau sapin
droit dans les forêts
coupé étriqué
perd ses aiguilles
mélancolique défaite.
Deux ou trois paroles
font l’air
les vœux font l’année
l’année se fait la belle
et s’enfuit
robe troussée aux fesses
qu’elle a fort rondes
sans effort
ce qui n’est pas mon cas.
Deux ou trois vœux
indulgents
ou dangereux
chaleureux
heureux
ou vifs
ou froids
distants mais sincères
serrez-moi dans vos bras
embrassez les marins
les sapins
les passants dépassés
embrassez mon secret.

tout ça pour ça
Bonne Année !

N.M.