jeudi 7 janvier 2010

Duende.




Duende… Ce mot, lisse et fondant en bouche signifie tout d’abord esprit, lutin. Il provoque, dans les habitations qu’il investit, du désordre et de l’imprévu : c’est une présence magique.
Dans la langue andalouse et en particulier dans le champ du flamenco, il désigne ce charme, cette étincelle qui, soudain, comme électriquement, se communique, en un instant, de la litanie, au danseur et à son public.
Une phase a soudain aboli la temporalité : la fraction de seconde est devenue l’éternité et les limites, en cet instant, se sont dissoutes : plénitude du duende. 

Ovejita' son blanca' [siguiriya]

Pedro & Iñes Bácan*

Cette expérience est essentiellement d’ordre charnel et on peut la voir se produire sous plusieurs formes : je pense entre autres, au photographe Willy Ronis. Il photographiait un jour un train de bateaux sur la Seine. Il se penche au-dessus du pont, appuie sur le déclic en un éclair et presque à son insu, en aveugle, au moment où passait une péniche.
Aveugle ou visionnaire ? Développant le négatif, il découvre une de ses plus belles photos : la péniche en plongée oblique, l’eau, comme ascendante tout autour, et, sur le pont, la grâce de deux enfants qui jouent.
Mais plus que la beauté du résultat, ce fut la force de l’expérience qui le marqua d’une empreinte inoubliée : photo de hasard, mouvement imprévu, hors de tout calcul intentionnel ou rationnel ; accord inattendu : duende.

Le duende se produit comme une stupéfiante et soudaine perception en un instant qui ne se répètera pas.
Il provient du dedans mais surgit dans un espace médian entre un corps et le monde.
Le  visible et l’invisible s’enlacent alors et le corps enveloppe soudain le monde qui l’enveloppe, ce que Confucius avait d’une certaine manière, énoncé : la terre  n’est que «cette  petite quantité […] que l’on peut tenir dans la main » : nous contenons alors l’élément qui nous contient.
Dans cet enveloppement  réciproque, notre chair devient en même temps celle du monde.
L’on en ressent comme une étrangeté qui peut apparaître au détour de la poésie de la peinture, de la musique ou d’expériences existentielles  devenues ourlets de l’expérience visible.
Ainsi en témoigne Philippe Jaccottet-  « continuant à essayer d’approcher ce tout petit, ce bref événement, je me suis dit qu’il s’agissait d’une sorte de heurt intime, et ce heurt si l’on peut dire redoublé : parce qu’il semblait parfaitement incompréhensible que ce fût incompréhensible à ce point : tout bonnement d’être là, dans ce lieu et ce moment-là, vivant, à coup sûr, ne rêvant pas, au milieu de choses toutes aussi indubitables les unes que les autres dans leur relative insignifiance et leur mutisme »
Ce « redoublement » ne représente pas la réitération d’une perception dont la caractéristique est l’unicité ; il est  l’ « incompréhensible » porté à la puissance deux : l’instant échappe  à l’entendement comme à l’écriture qui voudrait le « ressaisir » : il est éveil  et rêve mêlés ; ce qui s’est produit ne se peut alors ni expliquer ni écrire ;  que s’est-il donc produit ? Nous voilà pris dans l’inconnaissance : le duende ne peut s’inscrire   dans une temporalité  et une forme qui se laisseraient définir : son essence est la fugacité de l’instant et l’insaisissable d’une présence dont l’évidence émerveille et aussitôt s’évade.
Pourtant, dans l’art et dans la vie, des  éclats, fragments lumineux, à la fois ressentis et perdus attestent de sa réalité : nous en mourons et ressuscitons.

Sensation et sentiment mêlés, expression soudaine de soi, le duende dort dans les plis du corps et quand tout à coup il se réveille et se révèle c’est le corps qui  se déploie en un fugace essor rejoignant le monde.

Quand il jaillit dans le flamenco dont il s’origine, il s’élance jusqu’aux abords de la douleur et de la mort, mais dans la joie.
La mort n’y est pas une fin mais un rappel à vivre dans une mélancolique allégresse ; à vivre ; et, la mettant en actes, à miser sa vie.

N.C.
* Précaution : proposition musicale de V.L. Faire entendre une illustration sonore du 'duende' dans la musique flamenca est une gageure puisque c'est, par essence, un moment unique, non répétitif, d'un rapport très particulier, comme l'a exprimé N.C., à la temporalité. État de grâce expressif et émotionnel. Autre chose serait d'offrir une expression virtuose, bien ancrée dans son 'pathos', prête à être consommée par des oreilles en quête de couleur locale. L'exceptionnelle siguiriya 'Ovejita' son blanca', interprétée ici par Pedro Bácan, à la guitare, et Iñes Bácan, pour le chant, tout au contraire, est sans effets, tournée vers l'intérieur, sa capacité de 'contagion' relèvant de l'intensité et de la vérité du 'moment' artistique ainsi créé, touchant l'être au plus profond. Cela est si patent que le producteur de l'enregistrement a tenu, concernant cette pièce, à en préciser le caractère d''improvisation sur une letra traditionnelle, dans un climat d'émotion communicative', ajoutant : 'Nous avons été obligés de faire une longue pause après cette siguiriya'. Duende donc. Pour ce qui est du contexte de l'enregistrement, je renvoie au billet 'Voces gitanas', consacré à Pedro Bácan, dans les pages de mon blogue. Dans l'impossibilité de rendre la couleur de la langue andalouse de la 'lettre' de cette siguiriya, privilège réservé ici à la voix, je donne ici la traduction qui accompagne l'enregistrement :


Les moutons sont blancs / Et le pré est vert / Le jeune pâtre, mère, qui les garde / Se meurt de chagrin
Tu as commis à mon égard / Une villenie / Que t'en fassent autant les maures /  Dans leur pays
Je m'en vais chez les maures / Pour ne plus te voir / parce que tu as fait à mon pauvre cœur / De quoi beaucoup pleurer
Hôpital de Cadix / Dans la rangée de droite / Là-bas, la mère de mon âme avait / Son lit fait
Que l'on perde la France / l'Espagne et le Portugal / La tendresse de mon frère Pedro / Je ne la donne pour rien



v.l.

5 commentaires:

Vincent Lefèvre a dit…

Que de justesse, Noëlle ! Pour ce qui est de la photo de Willy Ronis — trouvable facilement sur la Toile —, un heureux hasard fait que je l'ai publiée il y a quelques mois dans un billet de mon blogue voisin mais dans un tout autre contexte : Îles de Paris .

Bien à vous. V.

Hécate a dit…

Jamais peut-être n'ai-je été en si grand accord avec tout ce que vous énoncez là ,chère Noëlle .Le flamenco que je porte en mon âme depuis ma prime adolescence est comme une flamme qui se consume et renaît dans l'instant.Il suffit que je pense à ces chants aussi purs que farouchements arrachés aux entrailles ,comme le feu à un volcan.
Je pense à cet opéra d'Astor Piazzola( là ,c'est le tango) "Maria de Buenos-Aires " où le Duende est incarné dans le chanteur (l'Esprit)et danseur qui s'exprime par ces paroles :"...la muette douleur ...le pari perdu de la solitude...et la rose borgne d'un clown boîteux"...
Splendide matérialisation artistique de ce qu'est le duende transcendé dans l'art puisé aux sources vives.Du moins ,est-ce ainsi qu'avec le recul ,vibre en moi l'ombre de ce spectacle extraordinairement puissant .
Bien amicalement.
Hécate

Noëlle Combet a dit…

Merci Hécate pour cet écho vibrant de votre sensibilité.
J'aime beaucoup Astor Piazzola mais je ne connais pas "Maria de Buenos-Aires" que vous m'avez donné envie de découvrir.
Oui, le flamenco allume les feux intimes, comme le fado sur lequel vous avez écrit.
Pour ma part, la nostalgie exprimée par le fado me rend mélancolique alors qu'avec le flamenco, la joie ne me paraît jamais loin.
Mais, selon les circonstances, les deux me touchent également.
Merci pour cet écho déposé par vous sur mon blogue (j'emprunte cette graphie à Vincent!).
En toute amitié.
Noëlle.

Hécate a dit…

Il faut écouter une version de cet opéra qui ne soit pas édulcorée par un enregitrement "classique qui en dénature trop l'intention du compositeur.
Le flamenco que j'aime et pense bien connaître ,n'est pas toujours dans son sens festif ,j'ai vu il y a des années des danseurs ,chanteurs et guitarites où passaient ce feu intense de la passion à la fois charnelle , mystique et sauvage . Ce zapatéado farouche qui fait trembler comme un volcan ! Manuel de Falla aussi traduit ce tragique de la tradition gitane dans "L'amour sorcier ".
Il est même des chants flamenco peut interprêtés car frôlant de près la fatalité et qui tiennent du rituel.
Le fado ,plus doux ,est plus enveloppant de nostalgie;et certes la passion qu'elle soit dans le flamenco ou la musique tzigane russe ,sous un corps à corps avec l'ardeur farde la douleur .
Les voix sont souvent déchirantes au bord de la fêlure .Encore là ,la vie ,la mort entre ombre et lumière. Tout ce qui touche à l'intime.
Merci ,Noëlle pour ce dialogue avec vous.
votre Hécate

Noëlle Combet a dit…

Merci Hécate, pour cette mise en garde en ce qui concerne "Maria de Buenos Aires". J'en tiendrai compte chez un disquaire de bàn conseil.
Je connais et apprécie "L'amour sorcier".
"La mort entre ombre et lumière" : votre énonciation,là, me paraît très juste : s'y dessine une sorte de "diagonale du milieu", invisible à son extrémité la plus obscure, éblouissante en sa pointe de lumière.
A bientôt.
N.