lundi 29 mars 2010

Le barrage et les détours du lien.



Il y eut une fois, en Turquie, non loin de la Syrie, une ville qui se nommait Zeugma.
Zeugma…le lien, le pont en grec.
Elle devait son nom au fait qu’elle réunissait deux cités : Apamée sur la rive droite de l’Euphrate et Séleucie sur sa rive gauche.
En 1995 fut décidée la construction sur le fleuve, du barrage de Bircik.
La mise en eau était prévue en 2000. Promesse fut faite aux villageois de Bircik, de les reloger, promesse partiellement tenue : ils démolirent eux-mêmes leurs maisons.
Certains trouvèrent asile chez des parents ; d’autres s’en furent peupler la misère périphérique des grandes villes.
Des chercheurs, pendant ce temps, s’intéressèrent, avec des moyens qui ne leur furent  que tardivement octroyés, à la ville de Zeugma.
Les fouilles firent apparaître qu’Apamée était  dessinée selon la topographie des villes grecques du Proche-Orient : un rempart en chevrons, dans l’enceinte duquel s’alignaient des tours rectangulaires, des maisons avec des terrasses, des rues tracées au cordeau.
Au terme de sa période hellénistique, Apamée déclina tandis que Zeugma- Séleucie prospérait avec les influences romaines et byzantines
Les archéologues y découvrirent la « ville à l’envers », c'est-à-dire tout un réseau de canalisations et d’égouts passant sous les maisons.
Mais Zeugma, désormais amalgamée à la seule Séleucie ne pouvait plus symboliser ce lien que pourtant, ce réseau souterrain pouvait encore évoquer.

C’est alors que réapparut la villa romaine. Sa relative destruction interne pouvait évoquer un tremblement de terre ou la mise à sac de la ville par les Sassanides, peut-être les deux vers une période que permettait de dater une pièce de monnaie représentant Philippe l’Arabe : les deux catastrophes auraient eu lieu vers 244.
En 1999, une femme, Catherine Abadie-Reynal, saisie d’une intuition et prise par l’urgence de la proche mise en fonction du barrage, chercha, guidée à la fois par son savoir et le hasard, la pièce principale de la villa.
Elle la découvrit ; un lien pouvait, à nouveau, d’une autre façon, se dessiner étant donnée la nature des trouvailles faites en ce lieu. En effet, l’on put dégager au sol, une mosaïque  d’une richesse saisissante représentant Dédale, Icare, le  Minotaure, Pasiphaé mais  la figure centrale, la divinité tutélaire de l’endroit était Ariane, conduite par Dionysos, symbole, ici, du savoir secret : en matière de lien, on ne pouvait faire mieux. Zeugma se justifiait à nouveau. Lien, par l’intermédiaire d’un savoir enfoui, entre l’Antiquité en quinze scènes mythologiques et les temps modernes.

Curieux destin que celui de cette villa, détruite dans une mise à sac de la ville ; engloutie avec elle, des siècles durant, sous des monceaux de terre ; exhumée parce qu’un barrage qui devait l’engloutir à jamais allait être construit ; ressurgie partiellement à la faveur, si l’on peut dire, de cette fatalité.
Zeugma, fil d’Ariane, menant à la « dé couverte » par la volonté des chercheurs et l’intuition d’une femme.
Les richesses que recelait ce sol ont maintenant été extraites, protégées et transférées au musée d Gaziantep, à l’Ouest du barrage dont les eaux ont englouti la région.
Elles y témoignent  de la vie de Zeugma. Le lien a partiellement survécu à tous ces détours.

Lorsque je songe à l’histoire  de Zeugma, je l’associe chaque fois au zeugma linguistique. Le zeugma est la figure qui permet de ne pas répéter un mot dans une proposition et de rapprocher des termes hétérogènes.
Lamartine écrit par exemple :
« Ces larges murs pétris de siècles et de foi » 
Le zeugma évite ici la répétition du verbe et c’est donc  de cette ellipse d’un mot que naît le lien. Le zeugma tire sa force d’une non réitération.
Tel fut le destin de Zeugma-Séleucie : ellipse sous la forme d’un engloutissement par la terre et, des siècles plus tard, par les eaux ; mais aussi, et de ce fait, résurgence et vestiges : Zeugma détruite et reformulée.

Zeugma s’est adaptée au temps ; elle n’est plus la même : sous sa forme nouvelle, l’on ne peut que supposer l’ancienne. L’ellipse, ayant écarté la réalité première du lieu, la poésie  en investit ses reliefs et, au hasard des années écoulées, un lien se sauvegarde.

N.C.


1 commentaire:

Vincent Lefèvre a dit…

Noëlle, vous, qui savez dire. Si bien.