mardi 27 avril 2010

"Sois mon corps" selon J. Butler et C. Malabou





Les deux philosophes Judith Butler et Catherine Malabou entreprennent  une lecture croisée et interactive de Hegel dans « La phénoménologie de l’Esprit », en particulier en ce qui concerne le corps, comme support où s’inscrivent  la domination et la servitude
Catherine Malabou utilise, pour caractériser leur démarche, le terme de « ventriloquie » : interpréter un auteur serait le convoquer en soi pour le faire parler, autrement dit le «ventriloquer ».
Ainsi, selon elle, Judith Butler ventriloque-t-elle  Hegel, mais aussi Kojève Bataille, Derrida ou Foucault ventriloquant Hegel.
En poussant son propos plus loin, l’on pourrait dire que Judith Butler et Catherine Malabou s’interventriloquent… et que je les ventriloque. Ventriloquies en abymes.



L’utilisation de ce terme à l’interface de l’organique et du symbolique est bien la marque d’un projet philosophique : envisager la dialectique de la domination et la servitude en tant qu’elle implique le corps.
Toutes deux s’accordent à énoncer que si le mot « corps » n’apparaît pas dans le texte de Hegel, il est implicitement sous-jacent au mot «forme » ; Hegel met en effet la « forme » en lien avec le désir, la vie, la mort, et les deux « consciences » (maître, esclave) qui s’affrontent dans un désir conduisant à la lutte à mort ; ce qui ne se peut envisager sans corps « capable de se battre et mourir ».
Cette prémisse étant posée, toutes deux rappellent que le maître, indifférent à la mort, a, de ce fait, barre sur l’esclave et lui délègue son  propre corps dénié: « sois mon corps » : substitue-toi à moi pour vivre et travailler.
Cette « délégation » conduit, me semble-t-il, à relativiser l’indépendance du maître ; elle ne peut être absolue car son détachement affiché  à l’égard de la vie, son indifférence à la mort en passe par la sujétion de l’esclave ; celui-ci, en effet, transforme en objet, par son travail, la jouissance du néant qui spécifiait le maître.
Mais, au terme de multiples étapes des évolutions dialectiques, la situation se  renverse : l’esclave acquiert  une indifférence à la mort et s’approprie son corps ;
La position du maître devient alors « intenable » et se voit, selon Catherine Malabou « dépassée ou relevée » par celle de l’esclave.
Cependant, si ce dernier se réapproprie effectivement son corps, ce ne peut être que partiellement : en tant qu’il a été traversé par celui du maître, ce corps lui restera partiellement étranger.
C’est donc à ressentir l’autre en tant qu’énigme en soi qu’aboutit le processus ; « Etrangers à nous-mêmes » écrivait Julia Kristeva.

Cette altérité, inconnaissable, est déjà en germe dès que l’ « autre » apparaît, de manière très soudaine dans le texte de Hegel : « Un individu surgit face à face  avec un autre individu…immédiatement… » (« La Phénoménologie de l’Esprit »).
Se nouent ensuite des liens et des luttes multiplement dialectiques, qui produiront le retournement : « Mais de même que la domination montre que son essence est l’inverse de ce qu’elle veut être, de même la servitude deviendra plutôt dans son propre accomplissement le contraire de ce qu’elle est immédiatement ; elle ira en soi-même comme conscience refoulée en soi-même et se transformera, par un renversement, en véritable indépendance » (« La Phénoménologie de l’Esprit »).

Un attachement se transformerait donc en détachement, si l’on identifie indépendance et détachement ? Détachement partiel peut-on penser puisque s’y inscrit une « conscience refoulée », autrement dit, le corps du maître, en tant qu’ «autre » en soi, pressenti par l’esclave.
Ainsi, au terme du renversement, l’esclave s’approprie son corps en même temps que celui-ci lui échappe car l’indépendance, ici, recèle une aliénation : appropriation, expropriation.
Pourtant, tout à la fin de « La phénoménologie de l’Esprit, intervient l’évocation  d’un détachement suprême, présenté  par Hegel comme l’«absolu »

Sur ce point,  se fait jour, entre les deux lectures, un écart laissant ouverte  la question : puis-je exister hors de l’ « autre » ?
Pour Catherine Malabou, au terme de l’affrontement « le soi anonyme de l’esprit entre dès lors en scène, laisse  de côté définitivement son être de lutte. Cet abandon ne donnera jamais lieu à un ré-attachement. Ni livre ni souverain, cette nouvelle forme de soi sans intériorité, sans extériorité non plus, ne saurait être assujettie à qui que ce soit ni à quoi que ce soit. Même plus à elle-même. Verrons-nous dans ce détachement une forme d’attachement obstiné à un désir idéal infini ? Ou verrons-nous plutôt en lui une instance impersonnelle, une indifférence silencieuse, abandonnée dans sa jouissance qui, sans effacer les limites du corps les détache de la chaîne du mauvais infini de la substitution ? Le corps extatique du philosophe ? »
Catherine Malabou fait apparaître ici la forme de détachement suprême qui intervient à la fin de « La Phénoménologie de l’esprit » comme inscrite  dans une sorte de « spiritualité » qui de toute évidence la tente ; mais elle ne va pas  jusqu’à la considérer, quant à elle comme absolue et même, énonce plus loin l’impossibilité d’un si extrême détachement.

Judith Butler reprend cette question : « Il est vrai, comme tu l’affirmes, Catherine, qu’un détachement absolu du corps est impossible mais ceci ouvre une question : si le détachement absolu est impossible, qu’est-ce que le détachement ? Je veux y ajouter cette affirmation contraire et également vraie : il n’y a pas non plus d’attachement absolu. Je suppose que c’est sur cette dernière question que tu veux insister dans ces pages et je pense qu’elle est importante. S’il n’existe pas d’attachement absolu, qu’est-ce que l’attachement ? ».
Elle théorise ensuite l’existence d’un « soi-corps »et précise : « C’est un corps parmi d’autres mais un corps qui dépend aussi de ces ‘autres’ dans le procès de réception et de donation de forme. Si le soi-corps s’attache à lui-même sans égard pour les autres, il est alors incapable de vivre ; s’il se détache complètement de lui-même, il suit une autre route vers la mort »

Chacune des deux femmes nous offre son « outil » pour tenter de border cette vertigineuse question de l’attachement et du détachement.
Judith Butler la structure dans le chiasme : « Si nous ne pouvons complètement échapper ni à l’attachement ni au détachement, alors nous voyons peut-être apparaître un chiasme qui donne forme en quelque sorte au problème de la vie. Cette figure du chiasme pourrait être importante, elle pourrait être en fait la forme ultime, car elle suggère que l’attachement et le détachement sont tous deux liés par la ‘vie’ au moment même où ils s’excèdent et s’opposent l’un à l’autre. »
Catherine Malabou reprend quant à elle le concept hégélien de plasticité tel qu’il implique ‘l’autre’ en soi mais en le détachant de cet absolu qu’en indique la fin de « La Phénoménologie de l’Esprit » ; elle paraît associer le suprême détachement hégélien à un « plasticage » de la forme toute plasticité étant désormais dissoute. Il semble que, au- delà de l’ « hétéro-affection » dont elle est la signification dans le contexte hégélien, la plasticité implique pour elle une mobilité excluant toute fixation dans un absolu, ce en quoi elle se démarque partiellement de la conclusion hégélienne  qu’elle a «ventriloquée ».

Au terme de cette lecture, alors que se cherchait en moi une corrélation entre chiasme et plasticité, il m’est apparu comme indispensable de faire jouer la temporalité impliquant des chiasmes plutôt qu’un chiasme et orientant la plasticité dans des processus divers. Alors apparaîtrait un jeu entre des chiasmes  comme entre des plasticités.
Entre : voilà qui n’est pas sans lien avec la fonction des transitions, chemins de traverse qui orientent les renversements dans les processus.
Deux vers du Tao (XXVII, l.6 et7) dont un ami m’a proposé la traduction : « ni trop près ni trop loin », vont dans cette direction : entre  l’impossible de l’attachement absolu  comme du détachement absolu, aussi bien de soi que de l’autre, il y a la potentialité de tous les entrelacs contextuels et temporels qui, de soi à soi, comme de l’un à l’autre, permettent à chacun, dans le chatoiement des variations, une accommodation relationnelle vivante, consciente du fait qu’il n’y a pas de corps propre sans le corps de l’autre mais que l’autre en soi gardera son  énigmatique « étrangeté ».
 Pourquoi ne pas se référer ici aux théories quantiques faisant des interrelations entre les complexes de particules un moteur de connaissance : chaque rencontre ne serait autre, alors, en référence à ce « modèle », qu’un nouage complexe et mouvant entre une occurrence, la disposition mentale et affective des personnes et leurs provisoires références actuelles ; interrelation de fils divers  pour une interaction et des effets immédiatement ou potentiellement manifestes ; en se laissant porter par l’éventualité imprévisible des rencontres, la parole ferait « grandir » ce qui n’ est  encore que germe ; il pourrait s’en déduire de l’universel mais circonscrit dans une temporalité, du provisoirement universel en quelque sorte; rien de définitif, rien d’illimité.  Ainsi l’«étrangeté » de l’autre en soi se redoublerait dans l’énigme d’une interdépendance à la fois agie, agissante et transitionnelle, porteuse d’une temporalité plurielle et indécidable, initiant des (r)évolutions.

N.C.


vendredi 16 avril 2010

En réponse à "Trolls", ce tracé tressé de Tarek Essaker.


Bon Jour Noëlle. Voici une modeste tentative de tresse...

En contrebas...Un temps…rien qu'un temps comme cristal...Silence comme fraîcheur déposée soigneusement sur l'appui de la fenêtre…Légère brise comme murmure....Distance comme lien qui lancine...Rêve comme un visage pétri…un instant lisible...Une image comme à la portée de nos mains…  "…noyant les herbes hautes et les exils.." ...Cri premier comme meut la chrysalide...Un nom pavane comme personne ne le nomme....  "..le vent…le vent berceur d'oubli.."  ...Une lenteur nécessaire comme le filet d'un lendemain peu sûr...Des pas dessous les feuilles comme un testament enluné ou plutôt enherbé...  "..le sang de la douleur a si souvent voulu la liberté, dedans, dehors, dessinant…"  ...Te souviens-tu?
On tentait l'ordre dans l'oubli...  "…dessinant les galops de la vie loin de la servitude;"  ...Les mots entraient dans nos rêves comme les papillons dans nos jardins...Quelconques vins dans l'argenté de leurs clartés ascétiques...Du pain.. ." caresse pensive.." sur la table et quelques olives en désordre…comme un rameaux de  "..de mémoire brouteuse…"  …ne se dévêt de ses mots...On attendait la lumière comme pour cueillir qui nous étions....dans "…le ciel chaux Damé…"


Mots mêlés de T.E. et N. C.


mercredi 14 avril 2010

Trolls



La rosée est si tendre ce matin !
Entends danser les trolls dans les feuilles du vent…
L’insurrection des  geais rappelle des combats
que la tristesse étreint :
le sang des hommes s’est trop souvent perdu
noyant les herbes hautes
et les exils ;
le sang de la douleur
a si souvent voulu
la liberté, dedans, dehors,
dessinant
les galops de la vie loin de la servitude ;
Là-haut, la buse tourne en cercles suraigus
qui  proclament la faim.
Le vent…le vent berceur d’oubli,
fait rémission des luttes…
m’invite à me blottir en mon corps désœuvré…
qui soudain s’abandonne... à la danse des trolls... implorant l'orient.  
noco.