dimanche 16 mai 2010

Les effrois d'Onfray.






Sous un titre wagnérien, Michel Onfray prophétise le « crépuscule d’une idole », alias Freud et, à travers lui, celui de la psychanalyse.
Il le fait avec force documents et arguments plus ou moins avérés, beaucoup de hargne et de véhémence, négligeant ce qu’apporte le lien analytique  à ceux qui s’y risquent : la possibilité d’un accès à ce qui, au plus intime d’eux-mêmes les constitue et les institue dans une socialité.

On peut donc se demander s’il n’y a pas mieux à faire, dans le désastre économique et social ambiant que tirer à bout portant sur Freud et discréditer la psychanalyse, dès lors que celle-ci a la valeur d’un outil permettant  de se situer et de tenir dans le contexte instable qui est le nôtre.
Eh quoi ? Irait-on casser un râteau sous le prétexte que son concepteur a fait des entorses à l’ordre moral?

Mais si, tendant l’oreille, on perçoit dans le titre mon idole plutôt qu’une idole, alors, de la déception transpire sous la rage.
A cette rage, certains, comme Elisabeth Roudinesco, ont répondu au coup par coup, à l’aide d’une documentation serrée,  appréciable sans doute, mais laissant exploser une rage en miroir.
Tout cela manque de sérieux et d’esprit, dans tous les sens de ce terme, qui inclut le Witz freudien, c'est-à-dire ce qui met du jeu dans les mots.

Parmi tous les articles qui ont accompagné la polémique il en est un, celui de Marc Strauss, dont la pertinence et les nuances retiennent l’attention.
Il écrit entre autres, dans Le Monde du 8 mai, que ce qui s’entend dans le livre d’Onfray, comme dans les relais qu’il a trouvés autour de lui, exprime, à l’instar de ce qui se dit sur un divan  le ressentiment et la déception à l’égard de ce qu’il nomme  de manière sans doute radicale« tromperie de l’amour et de la parole » ; disons qu’une analyse permet de réaliser ce qui, dans l’amour et la parole mais aussi dans le savoir, se révèle comme inéluctablement relatif et partiel évidence à laquelle Onfray ne semble pas se résoudre.
Tant que l’on s’illusionne, que l’on ne renonce pas à l’absolu, l’on peut s’imaginer dupé.

Marc Strauss entend donc dans l’argumentation massive, percutante et parfois erronée d’Onfray une demande d’analyse « restée en souffrance ».
Est-ce qu’alors, allant plus loin, on pourrait considérer l’ouvrage de ce dernier comme la forme en laquelle se coulerait son déni ?

Marc Strauss, en conclusion de son article, indique que notre solitude « égarés que nous sommes dans un amas de mensonges », peut trouver un appui dans le champ de la pensée analytique ; et il élargit ce champ en ne le limitant pas à ce que Freud et Lacan lui ont apporté puisqu’il évoque in fine le dernier livre paru en français  de Imre kertész:  « L’Holocauste comme culture ».
C’est donc à un écrivain, prix Nobel de littérature, qu’il laisse le dernier mot.
« Un Freud, un Lacan, un Kertész » écrit-il, indiquant finement  par l’emploi de l’article indéfini, que devenus en quelque sorte noms communs, chacun de ces auteurs ne fait rien d’autre qu’initier une ouverture.
Ils ouvrent en effet  des voies contemporaines à ce que la tragédie antique énonçait déjà : il y a en chaque être humain une opacité à soi-même. Opacité fondamentale qui le constitue bien plus qu’il ne l’imagine, comme individu social.
Cette opacité, avec la psychanalyse, a été conceptualisée par Freud comme « inconscient ».  Fiction théorique efficace, cet inconscient peut être postulé aussi bien dans le champ de la psychanalyse que de l’anthropologie, de la sémiologie,  de la politique pour ne nommer que ceux là avec une place sans doute prépondérante dans la littérature avec laquelle la psychanalyse a bien des affinités, en particulier celle de la parole analytique et de l’écriture.

 Et ce n’est donc pas pour rien que Marc Strauss consacre ses dernières lignes à un auteur qui fait le lien entre l’un des plus gros désastres du XXème siècle et la culture, mettant en jeu son expérience, sa pensée et son écriture pour poser la question de  ce «malaise» dont Freud en son temps et dans ses termes nous avait déjà prévenus. Ce « malaise » la psychanalyse a les moyens de  le faire entendre dès lors qu’elle ne s’assourdit pas dans ses chapelles. Approcher la réalité profonde et glauque de nos détresses personnelles et collectives représenterait peut-être un pas en direction d’un progrès d’humanité. C’est à tenter.

N.C.


 « J'ai pris le risque de dire qu'Auschwitz et l’Holocauste faisaient totalement partie de notre culture, au même titre que notre langue, notre musique, notre littérature. » Imre Kertész.



 

2 commentaires:

frdm a dit…

À propos de l’affaire Onfreud
http://www.facebook.com/notes/psychanalogie/en-realite-michel-onfray-veut-sauver-la-psychanalyse-contre-freud-et-les-psychan/391038327884
= http://goo.gl/srst
Où l’on découvre dans les propos de M. Onfray dans la presse et à la télévision qu’il cherche à substituer à la psychanalyse dite « freudienne » une « psychothérapie pour aujourd’hui », « psychanalyse post-freudienne », consistant en… la « méditation philosophique », substituée par supersessionisme. Et que pour cela, il cherche à ridiculiser la règle fondamentale, la « loi » de la psychanalyse, qui consiste du côté du patient à dire tout ce qui vient à l’esprit (« association libre »). Et que dans ces conditions, le livre de M. Onfray cherchant à ridiculiser Freud n’est qu’un moyen de parvenir à ses fins qu’il révèle par ailleurs : « je souhaite dire que j’aimerais que ce livre soit aussi et surtout l’occasion de penser une psychothérapie pour aujourd’hui », in article de M. Onfray publié sur le site du Monde le 7 mai 2010. Où l’on découvre que tout ceci est motivé par la phobie de la notion “freudienne” selon laquelle la « normalité » n’existe pas, et qu’il n’y a qu’une différence de degré, et non de nature, entre les « normaux » et « ceux qui ne le sont pas », et que M. Onfray estime cela scandaleux et tient à une frontière nette entre les deux, afin de pouvoir se placer… devinez dans quelle catégorie : voilà toute l’affaire. Voilà ce qu’y trouvent ceux qui soutiennent M. Onfray dans son ambition.
Sommaire
— des extraits de l’article de M. Onfray paru sur le site du Monde le 7 mai 2010 (mais non paru dans l’édition papier)
— un premier commentaire de l’article de M. Onfray paru sur le site du Monde le 7 mai 2010
— des extraits du Dossier publié par Le Monde, sur site le 7 mai 2010 et dans l’édition papier le 8 mai 2010 : deux articles parmi ceux du dossier
— les liens vers les enregistrements vidéo de la prestation de M. Onfray lors de l’émission télévisée de Laurent Ruquier le samedi 8 mai 2010
— la transcription et le bref commentaire des passages estimés essentiels de la prestation télévisée précitée de M. Onfray le 8 mai 2010
— le lien vers le blog de M. Onfray qu’il consacre à son livre et les suites de celui-ci notamment dans les médias : essentiel pour mieux apprécier la “mentalité” de M. Onfray
— le lien vers le blog d’Emmanuel Fleury qu’il consacre à l’affaire Onfray et notamment liste la plus complète des liens vers les articles relatifs à cette affaire.
Voir http://www.facebook.com/notes/psychanalogie/en-realite-michel-onfray-veut-sauver-la-psychanalyse-contre-freud-et-les-psychan/391038327884
= http://goo.gl/srst
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http://psychanalogie.fr

Noëlle Combet a dit…

Oui, bien sûr...Il est si rassurant de croire en la possibilité d'un sujet "plein", "harmonieux" "conscient"...Négation de l'inconscient de nos divisions, de notre shoah.
Pourtant, vous lisant, j'ai eu une réserve sur un point: je ferais davantage le "distinguo" entre "psychanalyse post-freudienne" à la Onfray et "méditation philosophique".
Je crois que la "méditation philosophique" et la psychanalyse ne s'excluent pas, s'éclairent l'une l'autre dans un "vis à vis" qui n'efface pas pour autant les visées différentes mais permettent de les nuancer.
Mais il ne s'agit plus là de psychanalyse "post freudienne" bien sûr...Serait-ce du reste possible?
Il est vrai que Monsieur Onfray se campe aussi en "philosophe post moderne"...