lundi 2 août 2010

Un regard à fleur de doigts





 « Je dis donc que des images, des figures ténues sont émises par les choses à partir de leur surface, quasiment des membranes ou de l’écorce, comme on doit les nommer, parce que l’image conserve l’aspect et la forme d l’objet, quel qu’il soit, dont elle est issue avant de voyager. » 
 Lucrèce.





L’homme marche  en arpenteur, à pas recueillis, presque comptés dans cette forêt qu’il connaît intimement jusqu’à la moindre fourmi.
Le filet d’eau d’un ru qui court sur la mousse …un éclat, une connivence soudain.
Où donc coule l’eau ? Il devient en une seconde cette pierre éclaboussée, l’herbe et la terre immergées.
C’est alors qu’il aperçoit l’arbre. Un élan monte en lui : ce sera celui-là…Par avance, sa violence anticipe le tronçonnage  juste au centre de ce nœud, l’attaque dont s’élaboreront des volumes sensuels.
L’acte suit presque immédiatement le souffle coupé et haletant de l’émoi : il coupe, il tranche, il griffe.
Parfois, la matière résiste, ne se rend pas : alors pleure un malheur profond.
Aujourd’hui, il le sent, l’arbre répond ; il excave un tronçon ; il voit des couleurs ; les couleurs disparaissent ; l’arbre s’est donné ; il peut maintenant le sculpter, le polir, l’arrondir, défaire, refaire, multiplier, inventer forme et rondeur et blondeur.
Ainsi naîtront  les « Formes nues»… au fil du temps, des marches, des filets d’eau et des arbres éprouvés.

Kepa Akixo dit Zigor , né en Guipuzcoa, tour à tour poète, voyageur, photographe puis sculpteur trouve dans l’amour des arbres l’élan de vivre et d’inventer.
Il n’aime pas le mot « inspiration ». Il ne s’agit pas de cela, explique-t-il  mais de je ne sais quoi  qui se passe tout à coup. Il faut le saisir, très vite ; parfois, l’on en ressent un bien-être, parfois un  profond mal-être.
C’est dire que l’invention n’a rien d’une origine supraterrestre.  Elle est interaction, relation heureuse ou malheureuse qui permettra ou pas la réalité de l’œuvre.
Quand il ne marche pas à la rencontre des arbres, Zigor dessine : 

« Je dessine tout le temps, mes esquisses sont la source de ce qui sera plus tard une œuvre. La contemplation est fondamentale dans mon cheminement »

Rencontres d’esquisses et d’arbres, rencontres de hasard et d’émotion, ce sera « Formes nues » ainsi qu’il a nommé une rétrospective de ses œuvres :

« Toutes mes sculptures ont été arbre un jour, et c’est au plus profond de celui-ci qu’habite la forme, il faut le regarder longtemps pour que nos chemins se croisent au milieu du hasard ».

Les œuvres de Zigor ont la fluidité de la peau. Ce sont des « sculptures pour les mains ». Les rencontrer, c’est les toucher, caresseuses caressées. Goûter les « formes nues », c’est les explorer avec un regard au bout des doigts.
« On pourrait dormir avec », dit-il dans une interview.

C’est très étrange d’emporter ces « formes » dans ses mains, d’en garder le galbe et le contact qui réapparaît dès qu’on y pense, les revoyant paupières closes.
Et l’on tient des pétales immenses, des auges dis-symétriquement empilées, des demi-jarres partiellement jointes et disjointes des emmêlements de convexités et concavités…comme une figuration très singulière de nouveaux « arts premiers », œuvres porteuses de mystères, quand une émotion insue naît de l’effleurement.

N.C.

1 commentaire:

Vincent Lefèvre a dit…

Noëlle, je vais me pencher vers cela avec beaucoup plus qu'un simple intérêt curieux, croyez-le !

Je me suis permis de faire mon chou gras de votre Lucrèce pour commenter mon propre 'il niente, la perfezione', merci.