vendredi 17 septembre 2010

Plurielle, la poésie.avec Nerval, Char, Celan, Hölderlin, Rilke, T. Essaker et A. Béguin, Annie Le Brun, A.Béguin, G.D.Hümerman..






N’en est-il pas de la poésie comme des paysages et des visages, ceux du dehors et ceux de notre intimité, ceux de nos vies pour ainsi dire ?
Les plus mélancoliques attirent nos désirs vers l’image d’un «là bas»  ressenti comme inaccessible et vers lequel Nerval se tend dans « El Desdichado »

« Dans la nuit du tombeau toi qui m’a consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé
Et la treille où le pampre à la rose s’allie.»

La nostalgie nervalienne a invité Albert Béguin à faire précéder l’œuvre du poète d’une très belle préface que « l’amibloggeur », Vincent Lefèvre, m’a fait découvrir. Béguin écrit :

« Le “sanglot qui roule d'âge en âge” a beau se travestir en musique harmonieuse ; les rythmes et les mots ont beau atteindre à l'efficacité d'un exorcisme et ouvrir ici-bas un instant de paradis : ce qu'ils portent et transmettent est, malgré tout, l'incessante lamentation qu'inspire la conscience du malheur terrestre. »

« Malheur terrestre ! »  Le poète le porte en son intimité sous la forme d’une intolérable souffrance d’exister, dans une implacable lucidité et le conflit entre plusieurs voix… plusieurs voies. 
La cruauté, à l’extérieur, y fait écho ; la réalité vient renchérir sur la déchirure et en appeler à la qualité de résistance qui caractérise toujours, ne serait-ce qu’implicitement, la poésie.
Lorsque le poète s’engage, la poésie l’accompagne dans ses actes et dans sa vie, comme en témoigne René Char :

« La pleine nuit portait fusil et les femmes n’accouchaient plus. L’ignominie avait l’aspect d’un verre  d’eau. Je me suis uni au courage de quelques êtres, j’ai vécu violemment mon mystère au milieu d’eux.» (« La Faction du Muet »)
                                           
Les années brunes seront pour lui une épreuve, une ascèse mais aussi une lumière à quitter :
            
« Si j’en réchappe, je sais que je devrai rompre avec l’arôme de ces années essentielles, rejeter (non refouler) silencieusement loin de moi mon trésor » (« Feuillets d’Hypnos »)

Pour Paul Celan, marqué dans sa chair en tant que Juif allemand originaire de Roumanie par les mêmes désastres, il n’y eut pas de « trésor » à « rejeter » ; simplement à témoigner de la douleur jusqu’à en mourir, dans des poèmes qui comptent parmi les plus beaux de la langue allemande, ainsi cet extrait de la « Fugue de mort » dont la traduction reste prenante même si elle détimbre un peu le texte :

«  Lait noir du petit matin nous te buvons à la nuit
Nous te buvons au midi la mort est un maître venu d'Allemagne
Nous te buvons au soir et au matin nous buvons et buvons
la mort est un maître venu d'Allemagne ses yeux sont bleus
Il t'atteint avec une balle de plomb il ne te rate pas
Un homme habite la maison tes cheveux d'or Margarete
Il jette ses molosses contre nous il nous offre une tombe dans l'air
Il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître venu d'Allemagne
Tes cheveux d'or Margarete                             
Tes cheveux de cendre Sulamit » (« Pavot et Mémoire »)

De douloureuse mémoire, Paul Celan se jeta dans la Seine, du Pont Mirabeau qu’un autre poète avait célébré. Ainsi l’intolérable de la souffrance lui fit-il quitter-comme ce fut le cas pour Nerval qui, dans un autre contexte, se pendit- le bastingage de la vie et de la poésie pour se fondre dans la mort.

Ni Paul Celan 1920-1970  ni René Char 1902-1988  n’auront assez vécu  pour voir triompher le nouveau maître du monde, dans la droite ligne généalogique du précédent : le Chiffre, dans un totalitarisme plus sournois, avec des attributs plus abstraits : entre autres, ultralibéralisme, marché, délocalisation, dérèglementation, techno- science, concurrence et, plus récemment, contrôle, évaluation, quota que voici de retour tous azimuts, avec des embarquements non plus dans les trains mais dans des avions que l’on cache éventuellement. La destination, certes, n’est pas la même mais la méthode !!
Nouveaux abus de pouvoir, nouvelles cruautés,  nouveaux « malheurs terrestres ».

Et alors, plus que jamais, se pose la question énoncée par Heidegger, question empruntée à Hölderlin, « Pourquoi des poètes en temps de détresse ? » (« Holzwege »).
Le philosophe y répond en opposant l’art à la technique : L’objet technique, selon lui, s’efface derrière la fonction alors que l’art fait advenir l’objet, le révèle.  « La poésie fonde l’être que le langage non-poétique masque », écrit-il. Il en appelle à l’« Ouvert » selon Rilke et à l’affirmation de Hölderlin selon qui, si l’homme habite le monde, c’est en poète.

La pensée d’Annie Le Brun, philosophe contemporaine, pour qui la barbarie moderne a partie liée avec une sorte de « dés ensauvagement » qu’il faut déplorer, va dans le même sens : on peut ressentir une habitation non poétique du monde dans le décor kitsch des « villes nouvelles » qu’elle évoque dans « Si rien avait une forme, ce serait cela. »
Habitation non poétique d’autre part quand, méprisés, l’intériorité, l’art et la pensée cèdent le pas à l’hégémonie de la Consommation et du Virtuel.
Dans « Ecologie de l’imaginaire », elle questionnait :

« Pourquoi, alors même que notre époque commence à voir dans quelle prison imaginaire le progressisme technologique nous détient depuis si longtemps, continue-t-on d'ignorer, proches ou lointaines, les forêts de signes, les mines de lumière et les jungles de rêve d'où, depuis toujours, l'insoumission sensible imagine les plus folles évasions ? ».

Dans un entretien avec Valérie de- Saint-Do dans la revue « Cassandre »,  elle énonce que  « la poésie est d’ordre politique ».
Elle dit aussi, préconisant un « ré-ensauvagement » du monde :

« On a presqu’oublié que chaque être doit affronter la violence essentielle qui l’habite et que l’on déclare inhumaine lorsque tout est en place pour ne pas la reconnaître. Pourtant, c’est aussi par cet abîme que nous sommes reliés à tout ce que nos ne sommes pas. Si l’on a une chose à apprendre des peuples dits « sauvages » c’est la façon dont ceux-ci ont toujours misé sur cette communication par l’abîme pour fonder leur équilibre et se trouver en harmonie avec le monde qui les entoure. Si l’on se pense libéré de cet abîme au point de croire possible de rationaliser tout ce qui participe du monde sensible, on devient l’otage d’un univers qui n’a plus rien à opposer à la marchandisation généralisée qui défait progressivement notre vie intérieure. »
   
 La poésie et l’art en général sont en effet, quasi par nature, s’ils se situent hors des circuits du Profit et de l’Image factice, actes de résistance.  En appelant à l’imaginaire, ils font corollairement pièce à tout ce qui est de l’ordre du contrôle, du formatage en vue du gain, et à tout ce qui dans un nouvel ordre contemporain, anesthésie, aseptise, protège, sécurise.
C’est ce que nous rappelle aussi Georges Didi-Hûberman s’adressant par delà le temps, à Pasolini pour qui les lucioles en tant que symboles de résistance auraient disparu :

«Et d’abord, les lucioles ont-elles vraiment disparu ? Ont-elles toutes disparu ? Emettent-elles encore-mais d’où ?-leurs merveilleux signaux intermittents ? Se cherchent-elles quelque part, se parlent-elles, s’aiment-elles malgré tout, malgré le tout de la machine, malgré la nuit obscure, malgré les projecteurs féroces ? […]
Quelques unes sont tout près de nous, elles nous frôlent dans l’obscurité. » (« Survivance des lucioles »)

On voit bien, à le lire, qu’émiettant et dispersant les lumières trop vives de la modernité, elles allument dans nos nuits les halos de leurs contre-feux, de ci, de là.
Désirs intermittents, rêves clignotants, savoirs clandestins de nos imaginaires, liens qui libèrent, marginalités fugitives, éclaboussements poétiques sont résistances de nos lucioles.

La poésie a ce pouvoir de faire trembler les lignes d’ordonnancements ou de syntaxes trop rigides, d’introduire des syncopes dans le trop plein du sens.
Et cela ne va pas sans joie.
Cette joie, Albert Béguin en souligne aussi la présence dans sa préface consacrée à Nerval en évoquant  l’aspect « étrangement double » de la poésie :

« Evocation heureuse du malheur, forme bénie, délicate, exquise qui avoue le mal et qui en même temps soulève cet aveu dans une sorte d'inexplicable allégresse… Quoi qu'il en soit, le poète ressemble toujours aux inventeurs inconnus des contes de fées : il donne pour un songe et rend ainsi tolérable la claire vision de notre être même, avec toute sa réalité, avec son imperfection et sa capacité de souhaiter l'inaccessible. »

On ne saurait mieux dire : ouvreurs de l’imaginaire, les poètes, explorateurs des territoires sensibles, racontent des histoires et se font inventeurs de récits structurants.
Cette joie d’inventer et de dire est, au même titre que la douleur, sensible dans la poésie nervalienne comme dans l’œuvre de René Char ou de Paul Celan :

 « Je chantais en marchant un hymne mystérieux dont je croyais me souvenir comme l'ayant entendu dans quelque autre existence, et qui me remplissait d'une joie ineffable. »(Gérard de Nerval « Aurélia »)

«  Les soleils des demi-sommeils sont bleus comme
tes cheveux une heure avant le jour.
Eux aussi poussent vite comme l'herbe sur la tombe d'un oiseau
Eux aussi sont attachés par le jeu, que nous jouions comme un rêve sur les bateaux de la joie ». (Paul Celan «Pavot et Mémoire »)

«  Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le cœur. » (René Char « Fureur et mystère »)

Le plaisir de l’invention, de l’imaginaire, d’un accès à des formes nouvelles du dire s’entend donc, au-delà de la douleur, dans l’œuvre de ces poètes, comme dans cette alternance d’espaces de mélancolie et de ré- enchantement qui traverse, en flux et  reflux, les textes de Tarek Essaker :

«  A tout réfléchir, on cherche de l’ombre, un endroit où s’apaiser, faire distance faire chemin, faire parole, faire chant de ce qui en nous menace, terrifie, fait voler en éclat, vient au bout de nos espérances, de nos innombrables et indéchiffrables croyances.
On hésite, on tâtonne, on fouille, on sollicite le corps, les organes, on cherche, on suscite les sens, l’envie [...]
Commence alors la traversée, s’amorce la parole et se fait territoire, scintille l’éclat des silences et commence l’errance. Les paroles, les dires finissent par nous habiter et faire éruption, faire lentement vagues, mouvement, faire chant, faire force,  faire désamarre et désamorce, sans prétention, sans bâtir, juste l’idée de partager, juste le désir, juste le bégaiement d’une histoire sans histoire. Une histoire à venir, à inventer, à saisir, à zébrer ce qui fait routine et se faire juste vivant. » (« Oralité et Territoires »)


« Se faire juste vivant ». C’est la vie que Tarek Essaker évoque ici en tant qu’acte poétique…ce que l’on peut entendre chez d’autres poètes comme Jaccottet :

« Et presque tout de suite, presque en même temps, la stupeur. Stupeur n’est pas trop dire, si l’on peut concevoir une stupeur tranquille, calme, sans aucune crispation, sans éclat, sans bruit : stupeur soudain intime d’être là, d’avoir part, d’avoir droit à cette chaleur de la terre- avec pour seules compagnes les lianes de la clématite sauvage où l’on pourrait se prendre les pieds, et la serratule, la fidèle mendiante rose des fins d’été. » (« Couleur de terre »)

Béguin termine sa préface consacrée à Nerval  en énonçant :

« Et quand la joie éclate aux lèvres d'un poète, elle n'est encore qu'une très lointaine image de la vraie Joie, qui est étroitement apparentée au silence et ignore le besoin de la parole chantante. On touche alors aux limites de la poésie, à ce point où elle va se taire, se résorber dans la contemplation muette. »

La « contemplation muette » comme silence et fin de la poésie ?
Peut-on envisager un «achèvement» de la poésie quand c’est l’habitat du monde, la vie même, qui est poétique?
La contemplation achèverait-elle la poésie ? Contenue en elle,  n’en constituerait-elle pas plutôt la « réserve »? 
Alors, sans doute, la poésie obstinément.
C’est cette direction que choisit François Meyronnis telle qu’il l’évoque dans la revue « Ligne de Risque » :

 « La littérature n’est vraiment littéraire que comme science de la jouissance. Tout en elle procède du punto et s’y dirige…C’est d’ailleurs vrai de toute poésie : poésie de peinture, poésie de musique, poésie de danse, poésie de révolution etc.…et d’une autre façon, non recueillie, pas encore, de la poésie contenue dans chaque fragment d’existence, présente même dans la vie la plus étriquée, la plus soumise au ‘‘on dit’’ ».

« La poésie contenue dans chaque fragment d’existence ». Si ce sont, en Occident, surtout des poètes contemporains qui nous la donnent aujourd’hui à entendre dans des textes laissant une place à des vides et à des silences, elle nous rejoint aussi à travers des accents venus d’ailleurs, de Chine en particulier, où les poètes, traditionnels et modernes, savent saisir en quelques traits, la densité volatile, presque impondérable  de l’existence : « juste vivant », « être là ».

Ecoutons Li Zhi (1527-1602)
S’il y a quelqu’un, je le fixe d’un œil doux
S’il ny a personne, j’interroge les fleurs tombées,
Tiède, le vent caresse les fines brindilles,
Fraîche, la nuit illumine le sable clair.

Ou plus récemment Al qing(1910-1996)
                                 
J'aime cette terre
Même si j'étais un oiseau
avec mon gosier enroué je chanterais
cette terre fouettée par les tempêtes
ces fleuves où déferlent nos colères et nos peines
ce vent furieux qui n'en finit pas de souffler
et cette aube infiniment tendre venue de la forêt...
Enfin avec la mort
je laisserais mes plumes se décomposer dans la terre
Ah! Pourquoi mes yeux sont-ils toujours embués de larmes
Parce que j'aime cette terre d'un amour très profond...

(17 novembre 1938)

Si l’on songe qu’Ai Qing a été emprisonné trois ans en 1932 parce qu’il exprimait des opinions et des engagements qui n’avaient pas la faveur du régime en place, alors, oui, à nouveau, il n’est que de tenter l’ «être  là » « juste vivant », obstinément, dans l’acte d’exister qui est acte de poésie porteur des refus et des assentiments…Longue vie à Sheherazade et au contrepoint de ses contes nocturnes!
Et puis la voix s’estompe dans le sillage de sa résonnance…
le silence la prolonge…
et la nuit d’automne se creuse…
en l’insondable à venir…
d’un reflux qui s’évase…

N.C.

  









2 commentaires:

Vincent Lefèvre a dit…

Voilà, Noëlle, qui est superbement et subtilement 'cerné' !

Et je suis ravi d'avoir partagé avec vous ce Béguin-là !

Puisque vous évoquez Hölderlin et le 'roumain' Celan, je citerai un autre roumain, Octavian Paler, en réponse au premier, et qui cerne, lui aussi, d'autre manière encore, votre propos :

Lettre à monsieur Hölderlin

Vous avez écrit quelque part dans un vers : “À quoi bon le poète,
pendant la sécheresse ?” Et cela justement me donne l’audace
de m’adresser à un grand poète et de dire que le vrai courage,
le vrai courage de la poésie n’est probablement pas de chanter la pluie
quand tout le monde la voit, son vrai courage est de voir
le ciel embrasé et d'espérer. Et avant d’être une vraie pluie
qui arrose les champs, la pluie doit être espoir et chant. Le poète
annonce à la cité, à la terre que la pluie existe,
il annonce aux gens qu’ils ont le devoir d’espérer. Un poète
devant un ciel embrasé, devant un champ calciné
et qui n’est pas capable de chanter et croire en la pluie,
de nous rappeler que la pluie existe, qu’elle fleurira la terre malade,
donc un poète qui n’est pas un prophète de l’espoir,
un poète aux lèvres brûlées qui ne ressent pas le besoin de chanter les pluies du monde
n’a pas compris que la poésie est d’abord une forme d’espoir.
À quoi bon un poète pendant la sécheresse ?
Pour chanter la pluie justement
quand nous avons le plus grand besoin d’elle,
quand elle nous manque et que nous la désirons,
quand le soleil brûle et que les mains ont une odeur de doute,
quand les arbres de sable se dissipent à la moindre brise,
quand les souvenirs ont un goût d’erreur et que l’espoir est un mot difficile,
et que celui qui chante la pluie risque d'être méprisé et frappé,
lapidé même, pourchassé et par les dieux et par les hommes
pour sa folie et son courage de chanter la pluie,
de chanter les torrents quand les gens levant les bras
demeurent crucifiés en l’air comme sur un Golghota. Qui doit annoncer la pluie
si ce n'est la poésie ? Qui doit avoir le courage de voir dans le ciel nu les nuages de pluie,
qui doit prendre le risque de prédire la pluie si ce n'est la poésie,
elle qui accompagna les Grecs sous les murs de Troie
et elle qui avec Dante descendit en Enfer ?

Extrait de 'Histoires simples' de Octavian Paler (1923-2007) (inédit, à paraître), traduction du roumain de Ivona Panaït et Vincent Lefèvre (tous droits réservés).

Noëlle Combet a dit…

Merci Vincent pour ce très beau poème qui vient irriguer ma terre actuellement un peu aride, comme vous savez.
Que Palmer le dédie à Hölderlin me touche, lui qui a écrit "là où croît le péril croît aussi ce qui sauve"...la poésie, entre autres.Le poème de Palmer en est l'illustration
Je viens de lire deux ouvrages qui ouvrent aussi autrement cette voie : Y. Citton,"L'avenir des humanités.Économie de la connaissance ou cultures de l'interprétation?";C. Doumet, "La déraison poétique des philosophes"