mercredi 24 novembre 2010

Intermède : A comme Apaches


Enfant, L. admirait la collection de petits soldats de plomb que possédait son frère.
Lorsqu’ils jouaient à la guerre, ils installaient leur camp de part et d’autre de la table. Chacun avait en main un lasso et, le lançant par-dessus la frontière, devait réaliser des prises de guerre du côté ennemi.
Celui qui avait obtenu le plus de captures était déclaré vainqueur.
L. choisissait généralement les Apaches.
Elle aimait leur air farouche, leur peau d’ocre cuivré, leurs attitudes souples et sauvages.
Souvent, ils se tenaient, une jambe légèrement pliée en avant et s’apprêtaient à tirer la flèche de leur arc bandé.
Ce qui la fascinait le plus, c’était leurs plumes, soit une, soit deux, soit rassemblées dans la profusion de larges couronnes de sorte que dans son imaginaire, elle les avait transformés en oiseaux.
Lorsque quelqu’un s’opposait à elle, elle le regardait candidement, avec un air docile, mais, de l’intérieur, elle lançait l’attaque de ses oiseaux-Apaches, qui faisaient disparaître l’autre jusqu’à le rendre invisible.
Ils étaient ses justiciers, ses gardes du corps.

Plus tard, ils servirent encore ses révoltes adolescentes et elle aimait les retrouver, évoqués par Rimbaud :
Lorsque je descendis les fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidés par les haleurs
Des Peaux Rouges criards les avaient pris pour cible
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
Le mot Apaches, comme celui de Peaux Rouges, était un générique pour désigner plusieurs tribus et parmi elles, elle s’était prise d’une sympathie particulière pour les Navajos parce que Tony Hillerman  en avait fait les héros de passionnants romans policiers évoquant leur culture, en particulier dans Le Voleur de temps consacré au pillage archéologique des sites Anasazi et à l’enquête de Joe Leaphorn et Jim Chee.

Plus tard, elle saurait le sort que leur avait réservé l’Histoire, les meurtres, les saccages, les pillages et les expropriations jusqu’à ne les tolérer désormais que dans des réserves.
Elle avait perdu ses compagnons de lutte et éprouvait désormais pour eux la sympathie que l’on réserve aux victimes et aux trop timides campagnes menées en leur faveur pour protester contre l’injustice.

Ce sentiment s’accrut quand elle sut qu’à la Belle Epoque, on avait dénommé ainsi les mauvais garçons, un commissaire s’étant écrié à la suite d’un délit : « mais ce sont des pratiques dignes des Apaches ».
Les médias  de l’époque, façonnant déjà l’opinion publique, avaient exagéré leurs effectifs et leurs méfaits même s’il y en eut de très cruels.
Ainsi en 1907, le « Petit Journal » titrait « L’Apache est la plaie de Paris »   puis développait : « Plus de 30000 […] rôdeurs contre 8000 sergents de ville. Depuis quelques années, les crimes de sang ont augmenté dans d’invraisemblables proportions. » 
Ces Apaches, on les envoyait dans des pénitenciers qui furent supprimés en 1938 et remplacés par  les maisons de redressement.
Dans le centre pénitentiaire de Belle Ile en Mer, en 1934, un soulèvement consécutif à des coups portés par des gardiens, révéla les conditions cruelles faites aux jeunes délinquants ; d’aucuns s’émurent et une campagne de presse demanda la fermeture de ces institutions.
Parmi ceux qui s’indignèrent, Prévert écrivit son poème La chasse à l’enfant (une prime de 20 francs était offerte à quiconque capturerait un fugitif) :

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Qu'est-ce que c'est que ces hurlements

Bandit ! Voyou ! Voyou ! Chenapan !

C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant […]

Pour chasser l'enfant, pas besoin de permis
Tous le braves gens s'y sont mis
Qu'est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C'est un enfant qui s'enfuit
On tire sur lui à coups de fusil[…]

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent !

Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau.

Voilà donc se disait L., que ses Apaches de l’enfance avaient curieusement évolué.
D’auxiliaires de ses révoltes, auxquels elle s’identifiait alors, ils avaient désormais acquis un statut d’exclus, ceux que la société contient dans des  réserves qui peuvent prendre toutes sortes de formes, prisons, camps, et autres aires de rétention.

L. s’étonnait encore de voir, à travers cette évolution intérieure, comment ses haines enfantines s’étaient muées en bons sentiments.
Lorsqu’elle considérait les autres autour d’elle, elle constatait un phénomène semblable parmi les gens considérés comme normaux ;  où cachaient-ils leurs Apaches ? Fallait-il les effacer pour se civiliser ?
Alors, elle repensait à notre Grand Oncle, aux pulsions et à leurs destins l’un d’eux étant le basculement en son contraire.
En même temps, dans Malaise dans la culture il avait montré aussi combien la pulsion de mort loin d’être à l’écart du processus de civilisation, lui restait au contraire intrinsèquement liée.
Et l’on pouvait se dire en effet que si les Lumières nous avaient bercés de cette illusion que le mal serait un problème auquel on pourrait remédier, il fallait bien en revenir et le considérer comme un attribut de l’humain.
Heureusement, la littérature et l’art, à l’écart de tout projet de rationalisation ou de normalisation adaptative s’obstinaient à représenter cette part enfouie en chacun.

Peut-être, somme toute, se disait L., les Apaches étaient-ils un  recours contre les formes actuelles de la barbarie qui les avait travestis en carabines Eagle Apache, une Apache acceptant un chargeur de trente balles et ne pesant que neuf livres !!
S’ils étaient l’envers de notre barbare normopathie, alors, il fallait en sauvegarder l’espèce sauvage, préserver en quelque sorte notre écologie mentale, notre biodiversité intime en protégeant  à travers nos Apaches, des formes d’ensauvagement.

N.C.

3 commentaires:

Vincent Lefèvre a dit…

J'aime ce texte qui s'attache à un mot qui depuis l'enfance nous attache à lui puis chemine avec nous à travers les métamorphoses dont nous l'habillons. Certes il se déplume quelque peu et se charge d'autres fardeaux. Nous l'avons arraché au monde merveilleux de l'enfance, il nous a appris les abruptes vérités du monde. Prévert l'a bien compris. Parole de Vieux Navajo que suis (pour Tarek).

Hécate a dit…

Et voilà ,je pense au Dernier des Mohicans !
Beau texte ,chère Noëlle sur l'émotion des souvenirs .

Noëlle Combet a dit…

Bonjour Hécate...c'est un plaisir de vous rencontrer de nouveau de passage ici.