vendredi 31 décembre 2010

La ballade du temps des ficelles


Ce temps… quel temps ?  En tohu-bohu,
ses ficelles-couleuvres glissaient entre nos doigts,
agrippaient  nos chevilles;
notre corps fut pendule
et sablier
de sables s’évadant…
s’évasant en fuyant…

Au gré d’un mécanisme enjôleur et duplice…
partition ambidextre… nous fit descendre et remonter …
tête en bas, nous prenions terre en bouche.
Dans les airs à nouveau
nous goûtions les silences
les nuages cardaient… à l’infini… des songes…

Regards, en turbulences, décalèrent nos heures
sur le fil…
Nous étions baladés, balancés…
Voyez au loin les hommes mêler leurs bigarrures…
Ficelles éventées, nous leur appartenons.
Les gestes de leurs vies, cris, rires et rêves… pleurs…
Ont brisé ce miroir en sépias étoilées.

Mon ombre liberté se déplie sur les feuilles…
et dans le champ, là bas,
un large creux se forme
juste à ma taille ;
je me coule vers lui…tout doucement…humant le temps qu’il fait…
charnelles vibrations,
aux  savoirs et saveurs de l’instant.

noco

vendredi 17 décembre 2010

De lumière et d'ombre, on cache une femme


Pour apprendre à connaître un homme, il est instructif de regarder sa femme, dit quelque part Jacques Lacan.

Sa femme ? Il y a là une ambiguïté qui permet d’entendre à la fois celle avec qui il est en lien et celle qu’il porte en soi, le féminin en lui.
Le plus souvent, cette réalité reste imperceptible dans un silence qui pourrait être un espace du féminin.
Parfois, elle se donne à voir sur la scène publique dans la beauté de l’intériorité et  Jordy Savall  porte en lui esquisse et trace de Monserrat Figueras ainsi que Philippe Sollers de Julia Kristeva.
Ces deux femmes, entre présence et absence, à la fois là et effacées, en particulier derrière leurs créations, pourraient être une représentation subtile de ce que Derrida nommait « la peut-être venue de l’autre-femme ».
Mais certains hommes, pris dans une folie de narcissisme, sciemment ou à leur insu donnent cela à voir autrement, de façon affichée, une caractéristique de leurs compagnes étant de représenter pour eux une plus-value. Phallus girls, elles incarnent un féminin affecté, qui, en tant que tel relève du leurre.
S’augmenter de sa compagne est en effet un destin des séducteurs sociaux, ceux que leur socle statutaire rend visibles et étincelants.
Mais aussi, quelle jubilation pour une femme que de devenir le «prolongement» d’un homme brillant ! Elle y gagne elle-même en lumière.
Y a-t-il prix à payer ? Que sera devenue la part de l’ombre ? Survit-elle ? Dans quel ailleurs de la monstration ?
Des exemples nombreux  de cette réalité s’inscrivent dans le champ  professionnel, politique ou people au point de confiner parfois au ridicule si l’on en vient à se demander, en ce qui concerne Berlusconi par exemple, quelle est sa femme

A propos de la burqa,  cette réalité interroge particulièrement : une femme, ici, ostensiblement cachée,  n’est-elle pas l’exhibition issue d’une forclusion ? Dans  l’étoffe psychique des promoteurs du cachot textile, il manquerait un fil du tissage, celui qui rendrait possible ce nouage d’où se représente du féminin en toute absence de quelconques marqueurs alors que la burqa veut en être une marque proclamée. 
Les femmes sous la burqa sont-elles l’expression d’un masculin intégriste pour lequel l’Autre du sexe  et/ou du genre n’existerait pas ? Absence de sa femme en l’homme, au-dedans de lui et, corollairement affirmation fanatique du masculin affiché par un vêtement porté au-dehors.
Un lien avec les approches de la psychanalyse se présente: ce qui est forclos dans le champ du symbolique, «fait retour», pour chacun d’entre nous, dans ce que Lacan nomme le Réel, synonyme pour lui de l’impossible, c'est-à-dire l’intenable, l’invivable.
J’ai envie de soutenir que faute d’un mot pour les dire, d’un silence pour les représenter, d’une présence/absence dans l’intériorité de leurs compagnons, ces femmes intégralement  voilées apparaissent comme l’extériorisation d’une compacité monocellulaire  monstrueuse ne laissant place à aucune division.

Et socialement alors ? La difficulté  de l’approche se creuse davantage encore: difficile d’entendre ces femmes revendiquer leur suppression au nom de la liberté. Ou alors leur seule possibilité de liberté serait la représentation affichée d’une forclusion dont leur compagnon serait le siège ?
Dans les pays d’accueil où le phénomène s’étend, il faut bien qu’un appareil législatif vienne structurer cette  réalité avec une double difficulté : d’une part ne pas museler l’expression d’une option personnelle,  d’autre part  ne pas tolérer l’insoutenable qui tend à se dissimuler sous de divagantes assertions de liberté, d’épanouissement personnel ou d’aberrante cause des femmes.
Quelle lumière, en effet, pourrait s’insinuer sous la burqa ? L’ombre, ici, est en excès : elle devient ténèbres, obscurantiste obscurité.

Une loi dans la double exigence d’accepter et de ne pas accepter se révèle à la fois nécessaire et obligatoirement ambiguë.
Dans l’impossibilité d’une réponse, qui viendrait suturer la question, du moins fait-elle qu’on s’interroge, en particulier sur la place du féminin dans nos sociétés car il est de multiples modèles formes et couleurs de voiles. La burqa n’en est qu’un spécimen parmi d’autres beaucoup moins discernables.
La nécessité de statuer sur le voile intégral pourrait bien, en effet, représenter un commode alibi pour ne pas aborder dans le champ public la question de tous ces autres voiles que l’on ne veut pas voir et derrière lesquels on escamote le féminin fût-ce en le surexposant.
N.C.
 



Et en écho, la parole d’une femme relayée par Tarek Essaker


Quelques diables plus loin

Nous étions assis au bord du monde. Face à la mer, Sauvés par l’illusion de croire. À l’horizon plus rien que le sillage d’un rêve à venir. Dans le vide alentour, rien qu’un voyage. Au bout de ses cils encore les restes d’une nuit oubliée. Elle parlait très bas. En douceur et lentement. Au bout de ses lèvres des bouts de mots comme des papillons. Elle disait :

 “Quand les gens vont dans la vie comme elle va, quand ils s’enlisent en silence à croire, agrippés à des bâillements de fatalité, je ne pense qu’à une chose, m’exiler en ces imprévisibles diables nègres d’Arabie, d’Afrique et des Caraïbes, je pense à Yblis, Ouendé, Altaï, Blissi, Mani Pata, Belzébuth, Méphisto, Djinn, Haffrit, Onokolo, Ahriman et tant d’autres. Ils m’invitent à les aimer pour ce que je suis en eux, pour ma nuit en eux, pour leur part qui m’habite.

“Dans l’ordre des naissances au monde, mes diables veillent sur la douceur des matins, dans l’ampleur des souvenirs blessés, dans les absences et les amours qui échappent à l’attente, dans les traces du désespoir et le goût de l’envie. Je quitte les hommes, ce rêve qui s’use. Je rejoins mes grains de canaille. C’est un bourdonnement infini de désir. Une liberté sourde d’échapper aux êtres de paille. Se confondre à la vie comme au vertige du désordre et le soudain d’une légère tourmente.

“Seule dans le silence, ils me donnent à voir et à entendre des fragments de vies, de voix, de mots, de gémissements auxquels manque la vie même par trop d’usure. Ils sont là parce que mon désir de désobéissance a précédé le leur. Une désobéissance ambulante qui habite le monde et nous prolonge. Une errance qui nomme le monde comme une pureté première. Ils sont là comme un amour soudain lorsque la vie semble si écrasante et que souvent il ne nous reste, avec stupeur, rien de nous même.

“J’irais volontiers avec candeur enfantine vers les yeux perlés de mes démons vaillants et préférés, avec la fugue que je leur connais, dans le feu glacé du mystère. Je m’en irais hâlant, en courant, rêveuse, aimante, en flânant, goûtant… Mes yeux bordés d’un éclat nuité de loups.

“J’irais sous la cape ailée et noire de mes loups dans des mythes et aventures hasardeux, invariablement douteux. Vers des rencontres inoubliables dans les recoins les plus sombres du souffle pour que les idées les plus insensées puissent germer dans ma tête de femme. […]

“J’irais entre corne et queue de mes démons là ou les dictateurs déclinent. Où les frontières se font scalper pour que le règne de la fraternité soit.[…]

“Qu’ils aient une tête de bouc, de chameau ou de loup, d’hyène ou de dragon, sans ou avec cornes, avec ou sans sabots, qu’ils soient la chute ou l’ascension, dont le seul sens est le chemin. Qu’ils soient démons, serpents ou djinns, mes diables ne cessent de m’accompagner, toujours au plus près d’un souffle qui me manque. Au plus près de mon corps blessé dans sa pudeur et son désir glissant. Au plus près d’un clapotis venu dire ma révolte et ma jouissance, ils ne cessent de me précéder, de me ramener, de me diluer dans le tout possible. De moi, femme au monde, et du monde vers ma part absente.”

Tarek Essaker






ANNONCE: Le N° 12/13 de la revue "Temps Marranes" a été mis en ligne le 18 12 2010.



vendredi 3 décembre 2010

Echappé, le chapeau.




Boules de flipper vont et viennent,
se télescopent
précipitées,
d'où vers où
dans quelle urgence du temps ?



Le masque a gardé clos
deux de ses trois regards,
en a ouvert un sur l’abîme.
Quel singe facétieux
dessine dans sa danse
un grigri serpentin au ventre de la jarre ?
Et la voici creusée en un fragment de lune
ou en un cœur blanchi
au-dessus des grands fleuves,
des arbres dépliés aux caresses des souffles,
et des oiseaux de miel.
Invisible, oubliée
de mémoire vacillante…
la mort… en frissonnant…
expire entre ses lèvres.



Viennent et vont les boules de flippers,
trajets aveugles.
Un chapeau échappé
glisse, voguant
sur la chaussée humide
comme traces de larmes.
un son lisse l’espace ;
les mots font trébucher le sens,
absence, silence nu,
détourné d’un chapeau
que les vents ont soufflé

noco



Face auquel Tarek Essaker souhaite accrocher… 


Le chapeau de mon père 


Après si longtemps.

De son chapeau de magicien, mon père, qui a jeté l'ancre sous terre, ne faisait plus surgir que des choses bizarres, épuisées, lassées par l'usure et qui par habitude ne réjouissaient plus personne.


Après si longtemps.

Du visage lumineux de ma mère, l'histoire ne garde que l'accalmie, les lumières finissantes qui apaisent et la soudaineté des larmes… Ce don de l'inexistence.


Les jours, comme après toute perte et toute formule d'attente, ont installé entre la peur et la peur une insomnie secrète et indivisible comme un long murmure, celui des sables.


Après si longtemps.

Comme dans un poème, l'essentiel vient en son temps. Du seul arbre — un mimosa — entre deux poèmes — où l'on peut mourir — il arrive qu'une saison ou une branche vacille. Et on écoute la part manquante de l'enfance.


De cette épaisseur du naufrage, veille, dans la solitude nocturne, la main de l'aube.


C'est en toutes ces choses et ce qui s'abîme et lentement glisse en elles, que l'on trouve le vieux silence usé par trop d'exil. Et cette aurore à l'allure drôle et violente pour dire la perte.


Quelque chose comme une extrême faiblesse, comme une pensée brûlée et donnée avant toute rencontre…


… à proximité d'un mot qui persiste à guetter son effondrement, à traverser une veille douloureuse, et le baiser d'une étoile dont nul ne pourrait prendre garde, la nuit a promis la légèreté entre deux néants. 


C'est à l'intérieur de cette nuit, de son épaisseur, que le silence tente d'interroger ce qui a été maintenu secret et obscur. Au plus obscur de l'être, au plus intime de ses misères…


… la fraîcheur inespérée…


… la fraîcheur inespérée…


Sans choisir, au centre de l'irréductible regard, des volets de bois ne cessent de battre la houle et les hasards, dans les plus secrètes des absences. Désormais, là, bat le vide noir et le souvenir sucré.


Sans doute, est-ce là la vie ? Une fraîche poussière qu'une blessure ou une peur, toutes aussi encombrantes, emportent vers je ne sais quel rien…


… vaine et laiteuse embrasure…


>Tarek Essaker, 'Le chapeau de mon père', extrait de 'Portraits', recueil à paraître. Tous droits réservés.