samedi 24 décembre 2011

Petit billet à accrocher au sapin


1764 : Adam Smith, père du libéralisme : "Tout a un prix" (une valeur d'échange)
1785: Emmanuel Kant : Tout a ou bien un prix ou bien une dignité. On peut remplacer ce qui a un prix par son équivalent; en revanche, ce qui n'a pas de prix, et donc pas d'équivalent, c'est ce qui possède une dignité"

 

dimanche 18 décembre 2011

Effleurement


L’impression…
S’esquisse…imprécise,
effleure les sens,
vole avec le vent,
va et vient sans toucher terre,
ni jeter l’ancre,
se détournant aux abords
d’une image ravisseuse…
Elle ne s’en va pas,
n’arrive pas.
Elle reste en l’air,
flottant sur les nuages
et leurs reflets tremblants
aux froissements de l’eau du lac,
portée par le silence des oiseaux
les fruits elliptiques de l’arbre
et la muette abstention
du geste.

noco

dimanche 4 décembre 2011

Intermède E : Etrange Epiphanie



Autrefois, L. avait  donné à une poupée imaginaire le nom d’Epiphanie. La syllabe finale mouillée consonant  avec le prénom de ses deux grand-mères, Eugénie et  Octavie, lui apparaissait comme le comble de l’élégance.
L. rêvait depuis toujours d’une poupée chiffon, comme celle qui dormait, le jour, dans ses longs jupons, sur le dessus de lit brodé de sa grand-mère Eugénie. Mais les temps étaient à la restriction ; la mode n’était pas aux jouets et elle n’avait pour compagnie qu’un poupon en celluloïd nommé à cette époque baigneur. Elle le trouvait froid et dur et l’avait abandonné dans un grenier où les rats lui avaient rongé le nez : enfin une ouverture sur cette forme vitrifiée.

De ce trou s’était inventée Epiphanie,  petit minois chiffonné, regard et cheveux noirs,  une compagne idéale  pour des courses éperdues dans ces champs de blé auxquelles invitait l’épi en ouverture du nom.  S’associait à cette image bucolique celle de l’arrière-grand-père de L. chantant à pleine voix, façon belcanto « La Chanson des blés d’or » :
« Mignonne, quand le soir descendra sur la plaine
Et que le rossignol… viendra chanter encore…
Nous irons écouter… Nous irons écouter… »
En fermant les yeux, L. pouvait encore entendre résonner cette voix timbrée aux accents émouvants.

Plus tard, elle découvrirait la fête des rois ; et la magie des mages guidés par l’étoile avait élargi l’aura d’Epiphanie.
L. arpentait le monde en promenades sans fin sur des tapis volants féériques entre Epiphanie et Balthazar, son mage préféré, dont le nom rimait avec bazar en une sorte d’utopique contrepoint à l’éducation rigoureuse dont L. était l’objet

Plus tard encore, L. connaîtrait l’étymologie du mot : le terme grec Epiphaneia qui signifiait apparition et sa tendance romanesque associa cette racine à l’amour, surtout quand elle découvrit « L’Education sentimentale » de Flaubert et cette phrase célèbre évoquant la rencontre de Frédéric Moreau et de Madame Arnoux : « Ce fut comme une apparition ».
A la première lecture, l’image d’Epiphanie se profila fugitivement, derrière la phrase avant de disparaître à nouveau.

Et la phrase ferait retour avec la silhouette d’Epiphanie lorsque L. eut à vivre une expérience  passionnelle.
Elle se tourna alors vers notre Grand Oncle, cherchant un éclairage dans ceux de ses textes qui évoquaient la familière autant qu’étrange étrangeté.

L’apparition semi onirique  semi réelle d’’Epiphanie dans ce climat de la passion
- comme si la poupée avait pris vie soudain, comme si l’imaginaire était devenu réalité- généra certes l’angoisse qu’évoque le texte freudien : quelque chose de disparu réapparaît pour re-disparaître et il y avait bien là un phénomène effrayant, qui appartenait au monde des fantômes et des revenants. Epiphanie n’était-elle pas une sœur d’Olympia la poupée automate créée par Hoffmann dans l’un de ses contes ?

Pourtant, elle s’interrogea longtemps encore après être parvenue au terme de cette ardente traversée…et elle eut envie d’élargir (y compris dans le sens juridique de ce mot), le texte canonique : il n’y avait pas eu là seulement  angoisse,  et sentiment de dépersonnalisation. Il y avait eu aussi jubilation, élaboration poétique, climat épiphanique heureux. Il fallut certes y croiser l’image, la peur et le voisinage de la mort mais vivre aussi, en les apprivoisant, le sentiment d’une renaissance,  des accès ponctuels à l’illimité et,  peut-être, l’expérimentation de ce que les physiciens contemporains théorisent comme l’ « intrication » de particules, c'est-à-dire le fait  que deux ou plusieurs particules peuvent se trouver en superposition ; Il en résulte que chaque modification des unes sera en concomitance avec une modification des autres quel que soit l’espace/temps qui les sépare. L’astrophysicien Etienne Klein évoque ce phénomène dans une métaphore  pleine de sensibilité : « deux cœurs qui ont interagi dans le passé ne peuvent plus être considérés de la même manière que s'ils ne s'étaient jamais rencontrés.  Marqués à jamais par leur rencontre, ils forment un tout inséparable » Mystère de la matérialité subtile et spirituelle des corps : « Nul ne sait ce que peut un corps », écrivait Spinoza. Peut-être  la physique contemporaine nous en apprend-elle un peu plus et notre existence peut nous paraître vertigineuse si nous questionnons ces réseaux  de particules qui nous informent, desquels nous participons et qui nous constituent.    

Epiphanie réapparue avait souligné à l’évidence cette synchronicité entre L. et une part très enfouie, oubliée d’elle-même, qui, de l’enfance, ou d’encore avant,  avait à nouveau fait signe dans l’intensité d’un lien à un autre.
Elle  eut de nouveau cette conviction, déjà rencontrée, que les théories de la physique moderne,  de même que bien des éléments de la sagesse chinoise ou hindoue venaient objecter  à l’existence d’une rationalité chronologique ou d’une causalité logique ; affirmer du même coup  l’inexistence du hasard ; évoquer la réalité d’une synchronicité cosmique dont « le retour d’Epiphanie » lui avait apporté comme une preuve supplémentaire, ce dont elle conçut  un profond sentiment de paix.
Et elle souhaitait que les théories psychiques, du moins les plus rationnelles,  les plus fermées, puissent faire  galette royale de ce blé-là
Elle pensait alors à ces lignes consacrées à l’ « Apologie des fantômes » dans l’ouvrage « Nageurs et rêveurs » de Denis Grozdanovitch : « Ne se pourrait-il pas […] qu’à certains instants, le voile de Maya se déchire, que l’illusion faiblisse et qu’un vague souvenir de notre précédent masque s’échappe de son cercle imparti pour venir nous inquiéter, nous étonner fugitivement ? N’avons-nous pas tous, un jour, été assaillis, au détour d’une pensée confuse, par cette anamnèse et cette faille impromptue dans le système anonyme du monde, ne pourrait-on la nommer : le fantôme de nous-même ? »…un fantôme amical dont l’inquiétude se serait effacée et dont l’étrangeté ne serait plus, désormais, que familière ?  Une sorte de spectre, au sens de la lumière, dont l’invisibilité pourrait se révéler plus éclairée, plus éclairante, que cette rationalité  dont, pour vivre, nous entretenons l’illusion.
N.C.


L’imagination  est un amour qui attribue des couleurs aux voyelles, des morales aux  couleurs  et des sons aux parfums : « Rien ne vaut la peine  d’être vécu, dit  Romain  Gary, qui  n’est pas d’abord une œuvre d’imagination, ou alors la mer ne  serait plus que de  l’eau salée »
  
 Raphaël Enthoven : « Le philosophe de service et autres textes » 



Voir aussi sur Daily Motion la vidéo à la fois simple et captivante "Faut-il croire aux univers parallèles?", du philosophe et historien des sciences Thomas Lepeltier.



Agora des savoirs - Thomas Lepeltier : Faut-il... par villedemontpellier
  
En fait, cette vidéo existe toujours sur le web mais ne veut pas se stabiliser sur le blog.

 

mardi 29 novembre 2011

Remerciement à Montserrat Figueras

L'on a dit, à propos du couple de Jordi Savall et Montserrat Figueras, qu'ils avaient "la gravité chevillée à l'âme". Avec Montserrat Figueres, nous perdons beaucoup : une mélancolie transcendée dans un timbre de voix épuré des vibratos, un appel à une rencontre des cultures et enfin une inscription du féminin dans une lumière voilée, en particulier dans son dernier programme: lux feminae. L'indicible beauté de ses chants parle à notre intimité la plus enfouie. Pour cette transmission, je la remercie ici et garde en moi son image vivante.
N.C.
Sainte-Colombe / Jordi Savall / Les Pleurs


dimanche 20 novembre 2011

Derrida "La Carte postale" "Le Facteur de la Vérité"-"Du Tout" 1980



Ces deux textes de Derrida sont le troisième et le quatrième, les deux derniers  de « La Carte Postale ». Pour les deux premiers, « Envois » et « Spéculer sur Freud », voir les publications du 25 septembre et du 16 octobre sur ce blog.

Facteur et vérité

« Le Facteur de la Vérité » concerne le premier des « Ecrits » de Lacan : il s’agit du « Séminaire  sur la « Lettre volée », nouvelle d’Edgar Poe.
La nouvelle, parue en décembre 1844 tourne autour des détours d’une lettre. Le détective Dupin est informé par le préfet de police de Paris, devant le narrateur, qu'une lettre de la plus haute importance a été dérobée à la reine, dans son boudoir, par le  ministre, en présence du roi, à qui la reine souhaitait la dissimuler en la laissant visible sur son bureau comme un message banal et anodin.
Pour accomplir son larcin, le ministre a subtilisé la lettre compromettante en lui substituant un autre pli de même facture, sans que le roi y prête attention.
Plus tard, le détective Dupin raconte l’issue de l’intrigue au narrateur qui apparaît donc, dira Derrida, comme un « narrateur narré ».
Les circonstances du vol et le voleur sont connus de Dupin mais celui-ci, faute de preuves ne peut accabler le coupable car malgré les recherches minutieuses effectuées au domicile du ministre, le préfet n'a pas pu retrouver la lettre.  C’est pourquoi il a sollicité l’aide de Dupin.
Quelques semaines plus tard, Dupin restitue la lettre au préfet et explique alors au narrateur  que si ce dernier a échoué, c'est que la lettre volée a volontairement été mise en évidence par le ministre. Loin d'être rangée dans un endroit secret, la lettre était bien visible dans le bureau du coupable où, apparente, elle semblait être un billet ordinaire.
La polysémie du titre de Derrida  « Le Facteur de la Vérité » donne à envisager le facteur à la fois comme passeur et comme opérateur mathématique de la vérité. Nous verrons que le facteur de Derrida et celui de Lacan ne portent pas le même costume, ne sont pas identifiables l’un à l’autre.
                              
Trois points attirent l’attention en ce qui concerne ce séminaire, selon Derrida

-Il s’agit de Poe, c'est-à-dire de cette littérature fantastique qui déborde la spéculation freudienne sur l’Etrangeté (l’Unheimliche freudien) en l’extrayant de la catégorie des symptômes pour en faire l’objet d’un genre littéraire qui conduit au Symbolique par la voie de l’Imaginaire.
-Ce Séminaire, qui n’est pas le premier en date, vient pourtant en tête des « Ecrits » et envisage d’entrée les rapports de la vérité et de la fiction.
-Il  appartient à une recherche sur l’automatisme de répétition tel que Freud l’envisage en tant que mouvement mortifère et tel que Lacan veut en rendre compte.
Ce Séminaire supposerait que l’on prenne au sérieux quant à cet automatisme -et
Derrida insiste sur ce point - la spéculation  de Freud dans sa caractéristique mythologique et poétique ainsi qu’elle apparaît dans l’ « Au- delà du principe de plaisir » dimension que Lacan semble sous estimer ici.

Le double objectif de Lacan

Il s’agit, pour Lacan,  de montrer comment la vérité habite la fiction, en mettant en lumière l’hégémonie du signifiant sur le sujet. On peut lire dès les premières lignes du Séminaire : « Notre recherche nous a mené à ce point de reconnaître que l’automatisme de répétition (Wiederholungzwang ), prend son principe dans ce que nous avons appelé l’insistance de la chaîne signifiante »
Pour les besoins de sa démonstration, Lacan effectue une contraction analogisante de deux moments du vol de la lettre. Le roi, la reine, le ministre sont les protagonistes de la première. La seconde met en scène le Préfet, Dupin, le Ministre et, indirectement le narrateur. Lacan extrait de la nouvelle deux triangles et veut montrer que la seconde scène est une répétition de la première dans le jeu des regards : le regard aveugle (le roi, la police), le regard qui voit cet aveuglement qui protège la lettre (la reine, puis le ministre), et enfin le regard qui voit les deux autres et en déduit que le lettre est accessible (le ministre, puis Dupin).
De ces intrigues, Lacan dégage dans une trouvaille poétique : la «politique de l’autruiche », c’est à dire ce dont se nourrit la répétition dans les relations : tandis que l’un (le roi) se cache la tête, un autre, (sc.1la reine puis sc.2 le ministre) lui plume le derrière sous le regard d’un troisième qui tirera les marrons du feu (sc.1le ministre puis sc.2Dupin).
Lacan en déduit que ce n’est pas la lettre qui est cachée, puisqu’elle reste visible,  mais la vérité, ce qui lui permet d’affirmer d’une part que la vérité habite la fiction, d’autre part que la lettre  joue un rôle essentiel et « révèle à chacun des personnages son propre inconscient » dans des jeux de pouvoir, lequel appartient à qui la possède.
C’est ce qui anime selon lui, les rapports de l’analysant et de l’analyste car de même que la lettre renferme une vérité qui va passer de main en main, de la reine au ministre, du ministre à Dupin puis de Dupin au préfet, l’analysant possède une vérité qui se découvre au psychanalyste dans les détours de la lettre (le signifiant).

Le regard aveugle de Lacan selon Derrida

Derrida démonte  l’affirmation lacanienne : « la vérité habite la  fiction » ;  pour Lacan, elle l’habite « en maître de maison » écrit Derrida ; « il s’agit de fonder la fiction en vérité, précise-t –il […] et cela sans même marquer comme le fait Das Unheimliche , cette résistance, toujours relancée de la fiction littéraire, à la loi générale du savoir psychanalytique. » Lacan ne fait jamais de différence, d’ailleurs entre une fiction littéraire et une autre. Il ne  lui semble pas possible d’envisager que la fiction soit plus puissante que la vérité qu’elle habille, la complexifiant.. « Cette première limite contient tout le séminaire »selon Derrida. Elle ne paraît pas sans lien, en effet, avec une sorte de subterfuge lacanien  qui consiste à substituer au cadre proposé par Poe, donc à celui qui borde le conte, un autre cadre prélevé à l’intérieur de la nouvelle : celui d’un double triangle dans deux scènes de vol dont la seconde répèterait la première, ce que conteste Derrida  nous rendant plutôt sensible aux différances (dans le sens de ce qui va différant.) Manipulation psychanalytique dans l’interprétation d’une œuvre littéraire car Lacan ne semble  pas voir ou peut-être veut ignorer, d’une part que les séquences qu’il emprunte à la nouvelle sont internes au cadre plus large, voulu par Poe, cadre qui la structure autrement, d’autre part que Poe  a le génie de s’intéresser à  l’étrangeté (das Unheimliche) d’une façon qui déborde les considérations freudiennes sur la répétition et les «revenants».
Il semble bien, en effet, si l’on tente d’aller encore plus loin, que Lacan, n’analyse le conte qu’en tant qu’« histoire » comme s’il ignorait toute cette richesse contenue dans l’Etrangeté de la littérature fantastique. Pourrait-on, par exemple, lire le conte de Grimm « Les Musiciens de Brême » avec comme seul outil  cette sorte de slogan : « la vérité habite la fiction » ? Il y a là comme une réduction ; peut-être  celle qui a fait dire à Pierre Henri Castel, dans un séminaire, que Lacan serait « nominaliste » (le nom, pour lui, ferait la chose)
Lacan « invente » donc ici une structure, triangulaire, adéquate à ses objectifs, substituant une fiction (topologique) à une autre (celle de la littérature fantastique), ce qui le conduit à  négliger les deux narrateurs : Dupin qui raconte et le narrateur qui relate les événements qui lui ont été racontés, celui que Derrida nomme « le narrateur  narré » Il n’y a pas trois mais cinq protagonistes

Derrida met en lumière la conception phallogocentrique de Lacan

« L’automatisme de répétition prend son principe dans ce que (Lacan) a appelé l’insistance de la chaîne signifiante. » écrit Derrida.
Lacan veut en effet montrer à travers l’histoire des vols, que la lettre suit son trajet propre, vers un lieu propre qu’elle atteint, qui est sa destination, son destin que seul Dupin peut comprendre.
Il veut ainsi souligner le lien entre le détective et l’analyste : il s’agit de corriger les détours de la lettre, de la remettre dans le droit chemin.
 Sachant que l’autre nom du signifiant du désir est, pour Lacan le phallus symbolique, nous pouvons voir, dans ce séminaire, que d’un lieu phallocentré, en tant que la suprématie du signifiant y est (re)présentée par un analyste outillé de la fonction paternelle, la lettre-phallus sera orientée vers sa destination : le lieu du père.
Mais Derrida décale cette assertion en insistant sur le fait qu’avant tout, la lettre féminise, d’une autre façon que ce que Lacan en indique ; sur ce point, il en appelle à l’interprétation de Marie Bonaparte qui a aussi analysé la nouvelle de Poe ; or Lacan n’en fait pas mention ;  pour Marie Bonaparte, la lettre est le phallus perdu de la mère qu’elle cherche à récupérer par l’entremise de la police puis de Dupin. Or, lorsque Dupin met la main sur la lettre, celle-ci se trouve dans un porte-carte situé sous un bouton de métal entre les jambes de la cheminée, métaphore du féminin selon Marie Bonaparte.
Ce lieu est, selon elle celui de la faille maternelle ; pour Lacan, il est  celui de la Vérité qui habite la fiction, révélant à celui qui la découvre son propre inconscient, Vérité assujettie au Signifiant symbolique.

L’écart de Derrida

Pour Derrida, au-delà de ces deux considérations une autre s’en produit : le phallus, signifiant symbolique du désir est bien, comme l’indique Lacan, un facteur, non pas pourtant le facteur de la lettre-vérité mais celui d’une lettre labile, variable et mouvante,  étoffée, incarnée par des Fictions, souvent des récits fantastiques, qui en sont la pulpe.
Alors que pour Lacan, le phallus assujettit le sujet à sa marque indélébile, pour Derrida, le phallus dissémine.
Il ne s’agit donc plus de la destination de la lettre mais de sa dissémination.
A partir de là Derrida, même s’il reconnaît que Dupin comme le psychanalyste possède « la lucidité de celui qui sait voir ce que personne n’a vu » répond à  Lacan sous une forme que l’on peut imaginer comme un dialogue direct :
-  L : «nous, psychanalystes, nous nous retirons du circuit symbolique et neutralisons la scène dont nous ne sommes pas partie prenante »
- D : «Vous, psychanalystes, vous vous leurrez au moment précis où, comme Dupin, vous vous croyez les maîtres ». 
Pour Derrida la conception lacanienne, phallogocentrée, se fonde sur une pulsion d’emprise, qu’il met en lien, comme on l’a vu dans « Spéculer sur Freud » avec le sadisme originaire, une  manifestation de pouvoir à éclairer d’autant plus  qu’ un(e) psychanalyste est, malgré l’affirmation de Lacan, « partie prenante » -sinon partie prise !- de la scène dont il est l’un(e) des protagonistes dans une cure.
Malicieusement, Derrida montre comment, pris dans une jouissance de théorisation,   Lacan utilise par erreur, dans un vers de Crébillon cité par Poe, le mot destin au lieu de dessein. Nouvelle substitution d’une lettre à une autre ! Lacan n’est donc pas du tout à l’écart de ce qu’il théorise : un « dessein » se métamorphose en un « destin », signifiant d’une hantise.
Destin de  la lettre, destination  selon Lacan, dissémination selon Derrida, dissémination qui est un autre nom de l’écriture. L’écriture-dissémination-féminisation, est une prise en compte du manque, mais, contrairement au symbolique lacanien, la lettre ne se fixe pas au père. Dans la dissémination, le manque ne cesse pas, inscrivant du féminin : il n’y a pas de signifiant transcendantal, pas même le phallus.

Un phallus disséminateur
Pour Derrida, dans le récit d'Edgar Poe  « la Lettre volée », contrairement à ce qu’affirme Lacan, la lettre n'a pas de destination assurée. Elle erre et dérive. Il n’y a pas d’indivisibilité de la lettre, de forme indélébile, ni de lieu fixe.
Le phallus derridien est un disséminateur. Il n'a ni lieu, ni trajet, ni signification.
Il faudrait donc parler, plutôt que de phallus, de mouvance, de circulation phallique.

« Du Tout »

Ce dernier Essai de « La Carte Postale » consiste en la transcription d’un entretien entre Derrida et René Major en présence d’un public.
Derrida y exprime ses ambivalences quant à la psychanalyse.
Il se déclare désarmé, à la fois là et pas là. Des mots insistent : « tout…pas tout…tranche…passer… faux bond …confrontation »
René Major et Derrida font fréquemment référence au texte «  Le Facteur de la vérité ».

Quelle place pour Derrida ?

 Une bien étrange place  assurément. Il évoque en effet un épisode étonnant : abordé dans un groupe par « quelqu’un de bien informé » aux Etats-Unis, il apprend que non seulement il est psychanalyste, mais encore qu’il serait l’analyste de Loewenstein.
Quelle annonce ! Une interlocutrice qui sait qu’il n’est pas psychanalyste prétend qu’il l’est et, qui plus est, d’un mort qui aurait entrepris, avec lui une double tranche. Et pas n’importe quel mort ! Celui qui fut l’analyste de Lacan et avec qui ce dernier rompit la promesse qu’il lui avait faite : poursuivre son analyse avec lui,  pour obtenir son soutien à la création de la Société psychanalytique de Paris en 1938 !
La sidération de Derrida est palpable quand il évoque ce fait. Fiction, certes mais à quelle vérité  se prête-t-elle? En même temps, l’on sent, derrière cette sidération, une sorte de jouissance derridienne à mesurer l’effet produit par cette révélation provocatrice sur le public de psychanalystes assistant à l’entretien…

Une psychanalyse des morts ?

Je terminerai par cette hypothèse qui s’est présentée à moi, à la lecture de cet « accident » (dans le sens de « ce qui arrive, ce qui tombe dessus ».)
 La déconstruction pourrait être une psychanalyse des morts 

Retour aux « Envois » et à l’enluminure de Matthew Paris : Qui est derrière qui, aussi bien dans une cure psychanalytique que dans un lien aux écrivains du passé ?
C’est que si, la plupart du temps, ceux qui nous précèdent sont à l’avant de nous, il y a tout lieu d interroger une nouvelle fois la temporalité générationnelle  et les inversions inhérentes au legs, ce que nous disait déjà l’enluminure représentant, l’un derrière l’autre, dans « Envois » Socrate et Platon ou plutôt Platon et Socrate !
Et voilà qui souligne la riche plurivocité du mot « précéder ». Celui qui me précède dans la temporalité est-il devant, est-il derrière ? C’est bien ce sur quoi a joué Matthew Paris dans son Plato et Socrates offrant matière à l’écriture de « La Carte postale »



N.C.










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lundi 7 novembre 2011

"L'Appel des Appels" : deux parutions importantes

Politique des méters. Manifeste
Cet ouvrage met en question le nouveau gouvernement des hommes qui affecte la sphère professionnelle et politique, une nouvelle dictature dont l'outil est l'évaluation utilisée pour assujettir l'humain à un objectif économique en faisant vivre ceux qu'elle cherche à rendre performants dans un climat de peur et de concurrence .

La folie Evaluation
Dans le même esprit que le précédent ouvrage, l'analyse de Roland Gori et Marie Jean Sauret   interroge l'Evaluation en tant que symptôme et instrument de dictature mettant à mal le contrat social et la démocratie.

Ces deux approches sont à méditer. Elles donnent à comprendre les formes de "passages à l'acte" dont nous sommes témoins, épisodes en lien avec une souffrance sociale qui affecte les plus vulnérables évidemment, ceux qui, trop démunis -peut-être depuis l'enfance- pour résister à l'oppression, s'en remettent à une forme absolue de "désistance". "On ne délire que du social" écrivait Gilles Deleuze.


N.C.

Alezanes

Alezane, la nuit s’est couchée sur les feuilles…haletante…s’y roulant  déroulant en mots dont vient l’odeur…comme celle des fleurs que l’on respire…
avant que de les voir.
Papier léché, mâché, griffé, troué…
Lettres alezanes me rejoignent de ce côté des histoires mortes,…se déprenant du meurtre…pour lentement s’éprendre.

noco

jeudi 27 octobre 2011

Présentation de la revue Temps Marranes sur France culture

L'"emtsa", c'est ce qui est "entre" c'est à dire une sorte de lien mobile qui articule les métamorphoses en chaîne et les inscrit dans un devenir jamais arrêté...lien ouvert ouvrant...

C'est autour de ce lien que s'articulent les textes de la revue "Temps Marranes" présentée ce matin à la fin de l'émission de Jacques Munier.

Un n°hors série de la revue vient de paraître, signé par Paule Pérez et Claude Corman sois le titre : "La Primaire des indignés"
www.temps-marranes.info

N.C.





dimanche 23 octobre 2011

Derrida : « La Carte postale » « Spéculer sur Freud » 1980



Pour la première partie de « La Carte postale », « Envois », voir le texte du 25 septembre sur ce blog.


Un emboîtement de spéculations

La seconde partie de « La carte postale » propose une lecture  « sélective, criblante discriminante » de l’ouvrage de Freud « Au-delà du principe de plaisir ». Cette lecture n’en reste pas moins prudente et délicate.
Derrida commence ce parcours en rappelant l’évitement de la philosophie par Freud tel qu’il s’énonce entre autres dans la « Selbstdarstellung » : « Nietzsche, l’autre philosophe dont les intuitions et les perspectives  coïncident souvent  de la manière la plus étonnante avec des résultats péniblement acquis de la psychanalyse, je l’ai justement évité (gemieden) à cause de cela ; je tenais moins à la priorité qu’ à rester libre de toute prévention »
Derrida s’interroge, spéculant sur la spéculation freudienne dans « Au-delà du principe de plaisir » : « Qu’est-ce que la philosophie n’a pas à voir avec  la  « spéculation » psychanalytique ? » 
L’on voit bien pourtant  que, dans  Au-delà… la spéculation sur la mort comme but ultime de la vie fait écho à des conceptions nietzschéennes, hégéliennes, schopenhaueriennes. Et pourtant, Derrida montre qu’: «aucun intérêt » n’est accordé [par Freud] à la question de savoir si l’établissement du principe de plaisir est proche ou non d’un système philosophique donné »  C’est que Freud userait d’un concept de « spéculation »-Freud lui-même utilise ce terme de façon récurrente- qui n’appartiendrait précisément  ni au domaine de la philosophie, ni à celui de  la métaphysique, et les excéderait. Freud ne précise pas plus mais Derrida y voit se profiler l’hypothèse jusque là  inconcevable d’« une spéculation non théorique » en ce que n’y apparaît pas la conventionnelle figure : thèse, antithèse synthèse. L’altération viendrait alors se substituer à l’opposition, ce qui légitime la graphie derridienne « différance » pour énoncer ce qui va différant, sans être de l’ordre d’une opposition ; dans la même logique, le terme « athèse » (absence de thèse) désigne la démarche freudienne dont se dégagent selon lui quatre caractéristiques essentielles :
Une sorte de danse faite de pas en avant et de pas en arrière qui dévoilent l’irrésolution de Freud  et sa compulsion de répétition.
L’impossibilité de dépasser le seuil de l’au-delà.
La présence de Platon derrière Freud.
L’émergence d’une scène d’écriture en laquelle la diabolique boiterie conduit Freud à  invoquer la poésie

Une théorisation au rythme du fort/da

 Derrida présente le texte freudien comme une sorte  de yoyo théorique, mettant en scène dans un style performatif, une identification du grand-père à son petit fils qui joue avec l’éloignement/rapprochement bien connu d’une sorte de bobine, en prononçant fort/da (dehors, ici). Performatif, le style, donc, fait advenir ce qu’il expose et le « spéculateur » Freud se trouve pris dans son objet.
Tandis que son petit-fils Ernst s’exerce au fort/da avec son jouet, Freud fait de même avec la théorie et de même que le « fort » est toujours annulé par le « da », de même, l’ « au-delà » du « principe de plaisir » sera annoncé mais jamais atteint. Sur le seuil, de façon récurrente, Freud fait demi-tour au terme de chaque avancée et Derrida relève les nombreuses voltes-faces exprimant  les hésitations à aller de l’avant…au-delà de ce « Principe de plaisir ». Dépasser ce seuil, théoriser ce dépassement, serait à la fois le désir et l’impossible de Freud qui revient sur ses pas après chaque tentative, dans une répétition compulsive : un pas en avant/un pas en arrière pour le grand-père comme pour le petit-fils.
On peut relever en particulier, pour confirmer l’approche de Derrida, ce constat désabusé de Freud dans la septième partie : « Il faut être patient, attendre que se présentent d’autres moyens et d’autres occasions de recherche. Il faut aussi être prêt à quitter une voie qu’on a suivie un certain temps lorsqu’elle ne semble conduire à rien de bon »
Un tel constat représente une ouverture par rapport à ce qui serait dogmatique et l’impossible freudien pourrait donc être considéré comme une approche philosophique nouvelle intégrant le balbutiement.
                                                                                                       
Ce à quoi renonce progressivement Freud selon Derrida

Le « Principe de Réalité » contrairement à ce que Freud a tout d’abord annoncé n’est pas en opposition avec le Principe de Plaisir ». Freud est amené à renoncer à cette hypothèse. Le « Principe de réalité » représente simplement une « différance » par rapport au « Principe de Plaisir » puisque aucun renoncement définitif ne s’impose : il s’agit seulement de différer la satisfaction ; le principe de plaisir n’est que provisoirement soumis à celui de réalité : « Dès lors qu’une instance autoritaire [le principe de plaisir] se soumet au travail d’une instance secondaire ou dépendante (maître/esclave, maître/disciple) qui se trouve au contact de la « réalité » celle-ci se définissant par la possibilité même de cette transaction spéculative -, il n’y a plus d’opposition, comme on le croit parfois, entre le principe de plaisir et le principe de réalité. C’est le même différant, en différance de soi ».Le principe de réalité ne représente plus dès lors qu’une modification, une altération du principe de plaisir au terme d’une négociation entre les deux. Qu’il n’y ait pas d’opposition conduit Derrida, dans une invention typographique, à effacer la barre du « fort /da » et à la remplacer par un double point p.337 : « fort : da ». ; Ça pique et ça repique suggère-t-il, de l’éloignement du « fort » au recommencement du « da » et ainsi de suite dans les répétitions du même mouvement.

Du travail silencieux de la pulsion de mort à son approche théorique

Nous  tenons de Freud que la répétition est travail silencieux de la pulsion de mort qui donc viendrait miner ici le texte freudien mais un pas s’accomplit quand celle-ci est débusquée et, en théorie, approchée.
Pourtant, là encore, aucune  opposition  ne se dessine : la pulsion de mort n’est  pas opposable  au principe de plaisir-réalité. Elle lui est immanente ; l’on sait bien d’expérience, qu’en tant que quête d’un retour à un état antérieur, le plaisir cherche et trouve au bout de lui-même l’annulation de la tension. Freud l’énonce ; Derrida le rappelle. C’est ce que porte en elle la formulation freudienne d’intrication des pulsions (Eros et Thanatos) Il n’y a donc pas, là non plus d’opposition mais l’inclusion de la pulsion de mort dans ce processus que Derrida nomme ici et ailleurs « la vie la mort ».

L’implicite de la philosophie : « Platon derrière Freud »

Selon Derrida, qui, lui aussi, spécule avec tact, ce n’est plus Socrate que Platon fait écrire selon l’hypothèse développée dans « Envois », la première partie de la « Carte Postale », mais Freud.
 Avant de le démontrer, Derrida rappelle que la plus grande jouissance, celle qui est liée à l’acte sexuel est, par là même liée à la détente. Mais cette liaison (Bindung)   est portée par «une fonction préparatoire » fonction d’extinction, qui anticiperait la détente finale.  Donc, Derrida le précise après Freud, le principe de plaisir ne serait pas une fonction mais une tendance au service de la fonction, conçue comme préparation anticipatrice de la décharge…Relisons en effet Freud dans la septième partie : « Distinguons entre fonction et tendance de façon plus tranchée que nous ne l’avons fait jusqu’à présent. Le principe de plaisir est alors une tendance qui se trouve au service d’une fonction à laquelle il incombe de faire en sorte que l’appareil psychique soit absolument sans excitations ou de maintenir en lui constant ou le plus bas possible le quantum d’excitation »
 Donc la tendance au plaisir, le principe de plaisir, aurait son lieu propre entre l’anticipation en tant que fonction prévisionnelle et la fin. Derrida montre alors que « quels que soient les réserves et les écarts de Freud  au regard du questionnement  philosophique,  Au-delà …appartient à la tradition du « Philèbe ». L’héritage est assuré, écrit-il avec quelque malice, Platon est derrière Freud. Ou, si l’on préfère, Socrate avec toutes les inversions induites par la structure du legs » et il ajoute que nous lisons le « Philèbe » ainsi d’ailleurs que d’autres dialogues platoniciens  à travers la scène de l’ « Au-delà » mais que « Philèbe » démultipliant la scène, ses auteurs, ses acteurs « à son tour lit l’ « Au-delà » […] comme une tête lectrice téléguidée » […]. On pourrait en faire l’épreuve minutieuse, toute l’athèse freudienne parcourt au moins virtuellement, structurellement, le système des logoi socratiques sur le plaisir  Elle le suit comme une sorte de partition ou s’ordonnerait tout au moins sur ses motifs majeurs d’abord celui de limite aussi et d’illimitation, de mesure et d’excès, de processus « génétique » opposé au repos de l’être en-soi etc.… »

L’incontournable de la métaphore 

L’une des hypothèses de Derrida est que la répétition du « fort-da » apparaît comme scène d’écriture ; scène diabolique dans le retour du même, décor de revenants. Pour Derrida la « fiction littéraire » travaille au cœur même du « fort : da » de sa répétition, déjà là avant même de l’amorce de la spéculation freudienne. L’étrange, (l’ « Unheimliche »), qui ressortit de la littérature fantastique, y insiste de façon récurrente, en particulier dans l’évocation par Freud de la « Jérusalem délivrée » en tant qu’ « epos romantique » où la voix de  Clorinde revient, hallucination fantomatique, après le meurtre de l’aimée. L’ « Unheimliche », l’étrangeté, apparaît aussi dans l’évocation du Méphistophéles faustien…Diablerie de la répétition qui gagne la théorisation de la répétition et s’y inscrit ; l’automate mène  la barque, cet automate qui « revient sans revenir à personne »  écrit Derrida. Il pointe aussi l’insistance de Freud sur le fait qu’une telle visitation n’est pas réservée à la névrose, évoquant, sans préciser plus, des expériences faites par des « sujets normaux ». Une nuance  ne vient-elle pas là ébranler par l’intermédiaire d’un statut de la fiction et de l’imaginaire  le socle qui fonde, conventionnellement, la théorie de l’hallucination dans la psychose ? Voilà aussi qui interroge sur l’aspect simpliste de distinctions catégorielles (ici, névrose et normalité) dans les domaines de la  théorisation psychiatrique mais aussi de façon générale.
Ce qui pourrait apparaître comme au- delà du principe de plaisir dans des représentations fantomatiques, doit donc être abandonné car, selon Derrida, le  principe de plaisir « n’est pas encore excédé ou, s’il l’est, c’est par lui-même, en lui-même » […] « Ce livre est travaillé par le démonique dont il dit parler et qui parle avant lui »
Plusieurs fois Freud déclare son insatisfaction, l’impossibilité d’aller plus loin. Et pourtant, il insiste, s’entête, attaquant au passage le monisme de Jung déclarant contre lui que seul le dualisme serait scientifique ; et cependant force lui est de reconnaître que ce dualisme dont il ne veut démordre ne peut être démontré scientifiquement…et  les éléments fantastiques du texte  ne sont pas loin des archétypes jungiens. Freud en vient à constater qu’on ne peut attendre de progrès scientifique d’une langue purifiée de toute métaphore. Il n’est possible d’avancer remarque-t-il que dans une Bildersprache (langue imagée) donc à l’intérieur d’un déplacement métaphorique. Et pour s’en consoler (le mot « trösten est dans le texte), c’est à un poète qu’il a recours dans sa conclusion : déplorant que le problème de l’« au-delà » reste irrésolu,  il  en appelle à la citation des Ecritures par Rückert : « Ce que l’on ne peut gagner (ou atteindre) en volant, il faut le gagner en boitant…L’Ecriture dit  que boiter n’est pas un péché ».

Derrière Freud, Derrida ?

L’ « au-delà » du principe de plaisir  n’est donc pas, finalement, conceptualisé puisque « le principe de réalité » comme la dite « pulsion de mort » lui sont intriqués de même que les « revenants »
Derrida, dans sa déconstruction extrait du texte un élément qui pourrait représenter cet au-delà mais qui n’est jamais présenté par Freud lui-même comme tel. La « spéculation », ici, est derridienne. Pour cela, le philosophe prélève dans le texte freudien des mots ou des phrases rencontrés ici et là, par exemple, dans la seconde partie, à propos du jeu de l’enfant : «Une telle tentative pourrait être mise au compte d’une pulsion d’emprise (je souligne) qui affirmerait son indépendance à l’égard du caractère plaisant ou déplaisant du souvenir ». S’appuyant sur une exploration du champ lexical de l’emprise dans le texte, Derrida énonce que « C’est bien dans le code du pouvoir que la problématique est installée » puis précise « que la dynamique du sadisme est une dynamique du pouvoir ». Ce sadisme serait originaire, « autrement dit, le motif du pouvoir est plus originaire, plus général que le Principe de plaisir, il est indépendant de lui, il est son au-delà […] au-delà du principe de plaisir, le pouvoir »
Le pouvoir…L’on reconnaît, dans ce que ce mot évoque, une question qui a prioritairement travaillé Derrida en même temps qu’il la travaillait. Ce sera, du reste, le thème de son dernier séminaire : « La Bête et le Souverain ». Cette approche du « Pouvoir » est en même temps un élément essentiel pour décrypter les lignes de force selon lesquelles s’organise notre époque : ne voit-on pas souvent ce « sadisme originaire » se déployer de façon obscène et terrifiante dans le la plupart des domaines sociopolitiques avec les dommages professionnels qui se mettent à pulluler et l’accroissement de la souffrance au travail ? Ici, s’exerce une sorte de despotisme soft tandis qu’ailleurs, il s’affiche de façon crue et sanguinaire dans la figure du tyran.
L’on peut conclure que Derrida est  bien derrière Freud, le fait écrire, dans cette « spéculation » dé constructrice, de même que Freud le fait écrire, lui donnant du grain à moudre pour questionner notre temps.

Une filiation derridienne

Des années plus loin, en 2005, dans l’ouvrage « Drive test » qui sera traduit en Français en 2009 sous le titre « La passion de l’épreuve », la philosophe américaine Anital Ronell utilise la méthode derridienne de la déconstruction et s’intéresse, entre autres, à Freud et à son Essai « Deuil et Mélancolie ».
La spéculation freudienne y est présentée comme renonçant à une prétention à la validité universelle dans la mesure où, essayant d’éclairer la nature de la mélancolie, Freud met continuellement en doute les résultats auxquels il parvient.
A la fin de l’essai il décrit une blessure  qui nécessite un contre-investissement considérable puis met brusquement un terme à sa recherche.
« L’essai fait son propre deuil » écrit Avital Ronell.
L’on peut déduire, ce sera ma conclusion, de cette autre approche de la performativité du texte  (il fait advenir ce qu’il écrit), que Freud creuse une place pour un autre langage que celui, conventionnel, rationnel, dogmatique, institué par nos usages, un langage plus balbutiant, plus émotionnel, voire plus poétique ouvrant l’accès à une forme de « vérité » dont aucune quête philosophique ne devrait faire fi. C’est ce qui, à mes yeux, fait le prix de ses recherches, bien au-delà de ses accès de prétention scientifique.
N.C.