mardi 18 janvier 2011

Car "je est un autre"... La version de Paul Ricoeur



Dans une analyse très dense, « Soi-même comme un autre » Paul Ricœur,  invite à penser et creuser la question du singulier et de l’altérité.
Trois des points abordés se sont révélés à mes yeux comme les plus saisissants, les plus profonds dans leur complexité. Ils concernent la place occupée par « un autre »  dans l’identité et dans l’éthique.


Une saisie de la chair de l’autre

Les analyses consacrées à l’autre, la chair, le corps  se laissent  rapprocher de la « Phénoménologie de l’Esprit » de Hegel ainsi que de la lecture qu’en proposent Judith Butler et Catherine Malabou dans « Sois mon corps ».

La chair, selon Ricœur, précède toute distinction entre « volontaire » et « involontaire » en ce qu’elle est une synthèse passive de tous les facteurs qui affectent le corps.
Ricoeur en appelle là à Husserl : la chair serait  « l’origine de toute altération du propre ».
Il désigne cette altération comme un « transfert aperceptif, issu de ma chair, une saisie analogisante de la chair de l’autre »
Ainsi commence-t-on à être affecté par l’autre.

Des relèves sont prises ensuite, aussi bien dans le champ des fictions (lectures, imaginaire), que dans la réalité (l’amitié, considérée comme une auto-affection, une représentation de l’alter ego, par exemple dans le fait de se témoigner de la sollicitude à soi-même comme à un autre).

On peut noter que cette conception de l’amitié comme sollicitude envers soi-même  comme envers un autre fait écho à l’approche du « souci de soi » réalisée par Foucault dans « L’Herméneutique du sujet ».  Ce souci de soi, des autres et du monde est en ce moment le sujet qui préoccupe de nombreux  philosophes et sociologues, entre autres Frédéric Worms et Bernard Stiegler. Générateur de lien  entre les uns et les autres, ce « care » en tant qu’éthique est une objection à la jouissance affichée et à la désinvolture du « je n’en ai cure » qui caractérise actuellement nos gouvernants  et en particulier le premier d’entre eux dans l’étalage  de leur personne, de leur fortune et de leurs avantages.
Le risque est cependant que, dans ce champ du soin, le « compassionnel » vienne noyer le jeu des forces sociales et neutraliser la contestation. Comment, dans ce champ, prendre en considération le « politique ? « C’est la question récurrente que pose Frédéric Worms  dans  son ouvrage : «Le moment du soin. A quoi tenons-nous ? ».


Etre affecté par l’autre produit dans la conscience une aptitude à se laisser enjoindre, interpeller  à la seconde personne dans la perspective du choix le plus pertinent c'est-à-dire le plus approprié à une situation, quelque chose comme : « en cette occurrence que t’apprêtes-tu à faire? »


La morale,  l’éthique

La question de la  pertinence d’un choix débouche sur une approche de  la morale et de l’éthique.
Est éthique selon  Ricoeur, ce qui est estimé bon, pour soi et pour les autres, définition qui renvoie à l’éthique spinozienne.
Est moral ce qui s’impose comme obligatoire en tant que norme universelle et ici, c’est Kant qui est convoqué.

Donc  l’éthique a pour visée un accomplissement personnel incluant les autres.
La morale représente la prise de cette visée dans des normes caractérisées par une prétention à l’universalité et par un effet de contrainte.
Cet effet de contrainte peut être « choisi, voulu », d’où l’intrication éventuelle des deux notions (Kant encore).

L’on peut, à partir de là, tenter de questionner la définition de l’éthique selon Ricoeur : « se reconnaître enjoint de vivre bien avec et pour les autres dans des institutions justes et s’estimer soi-même en tant que porteur de ce vœu . »
Il  semble que l’expression « dans des institutions justes » tire cette définition du côté de la morale, car il y a bien dans le mot «juste » l’idée d’un principe universel,  contredit par la célèbre formule énonciatrice d’une contingence : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ».
L’éthique de Ricoeur semble donc plutôt de l’ordre d’une morale inévitablement convoquée dans le cadre de la vie collective ; mais se pose alors la question des critères permettant de conclure à une justice ou une justesse institutionnelle.


Similitude et/ou ipséité

 « Soi-même comme un autre » : c’est le terme « même » que Ricoeur va approcher avec une grande subtilité.

Le mot « même » renvoie à une notion d’identité (idem latin), identité qui donc a pris naissance dans cette « saisie analogisante de la chair de l’autre » dans un « transfert aperceptif issu de ma chair » énoncé plus haut.
Cette identité-idem nous concerne en tant que permanence sous la forme d’une répétition, dans une temporalité, c’est à dire ce qui, au fil des variations d’un récit ou d’une histoire, reste inchangé. Pour tenter un exemple : c’est bien le même Houellebecq qui est l’auteur de « L’Impossibilité d’une île » et de « La Carte et le Territoire ».
C’est ce que Ricoeur désigne aussi par le mot « caractère ».  Ainsi sommes- nous « caractérisés » dans un sens presque graphique comme par nos empreintes digitales tout au long de notre vie.

Ce n’est pas de la même permanence qu’il s’agit dans « soi-même » (ipse latin). Ce « soi-même » inclut l’autre en tant que j’ai à répondre de moi dans mes engagements.

Il y a donc dans notre identité de la «similitude» et de « l’invariant  », de la répétition  dans les variations du temps et de l’inaltérable
La même ambivalence est sensible dans le « comme » du titre qui renvoie d’une part à une ressemblance, (comme : semblable) d’autre part à une singularité (comme : en tant que).

Les deux sens de « idem » et « ipse » peuvent donc se recouper dans le champ de la temporalité mais ils s’écartent radicalement l’un de l’autre dans ce que Ricoeur considère comme fidélité à soi dans la « parole tenue »  qui, elle, apparaît comme un point capiton, un point d’arrêt dans le tissu du temps, une sorte de permanence inaltérable, hors des variations temporelles.

Paul Ricoeur a recherché là de façon très élaborée ce qu’il appelle un « invariant relationnel »,  une sorte de marqueur permettant de saisir du côté de l’ipséité une forme particulière de permanence dans le temps qui apporte une réponse fiable à la question « Qui suis-je? ».
 Cette réponse, Paul Ricoeur l’a trouvée du côté de la parole donnée, telle qu’elle dit le maintien de soi : il s’agit de répondre de soi vis-à-vis d’un autre : parce que quelqu’un compte sur moi, je suis comptable de mes actions devant lui.
L’auteur fait intervenir alors un glissement : à  la question « Qui suis-je », que je me pose,  se substitue cette autre question « Où es-tu? » posée par l’autre qui me requiert. La réponse  « me voici! », dit le maintien de soi. 
Il y a dès lors un écart extrême entre la permanence du même (idem) et celle du soi (ipse).

                                                                                                
Nous « autres », nos « autres »

Les textes, selon Ricoeur, font aussi partie de nos « autres » ; ils sont compagnons sur nos chemins, aiguisant, comme des amis, notre réflexion. Celui de Ricoeur dans et au-delà de son abstraction pousse notre pensée à emprunter des pistes qui concernent  chacun dans sa réalité, consciente et inconsciente, son imaginaire, la conduite de sa vie et la place qu’il ménage à  « un autre » (qui sont plusieurs) « comme soi-même »

Ceci concerne l’amitié dont on peut penser qu’elle inclut l’amour de même que l’amour l’inclut et l’on peut alors recourir, pour mieux la comprendre, au terme d’aimance forgé par Abdelkébir Khatibi ; l’aimance concerne, dans  une extension  de nos choix intimes, le lien aux autres en général : la « saisie analogisante de la chair de l’autre » nous aura permis d’être aussi cet enfant qui ne veut pas grandir, ce vieux qui ne veut pas vieillir, cet adolescent qui refuse la transmission et l’héritage, ce précaire subissant l’instabilité, ce défenseur de la liberté victime de l’oppression en réponse à ses convictions, cette « autre-femme » si je suis homme, cet autre-homme si je suis femme,  l’étranger enfin, dans ses appartenances qui diffèrent des miennes.

Et, si l’on en appelle à l’analyse de Frédéric Worms en laissant  résonner sa question : « à quoi tenons-nous ? », c’est bien la nature de nos engagements qui  pourrait nous conduire d’un « idem » compassionnel à un « ipse » relationnel  impliquant en tant que tel  la dimension  politique et éthique dans nos possibles réponses aux vulnérabilités nouvelles qui marquent notre société.
Et, en effet, toute relation représente bien un soubassement du politique en tant que, ainsi que l’indique Worms, elle est « aussi une relation entre deux ensembles ou quantités de force […] qu’elle se révèle être une relation «  essentiellement dissymétrique entre une force et une faiblesse relative ; pouvoir dès lors être une relation de contrainte d’un terme de la relation sur l’autre »
Selon Worms, les relations ne comportent pas nécessairement un abus du pouvoir.
Elles se nourrissent même de l’échange et de la transmission que la dissymétrie rend possibles.
Pourtant si une violation peut être perçue, c’est bien que la relation est ou était « déjà structurée comme une relation de pouvoir et de force »
C’est bien là, dans le champ d’un dommage ressenti, que le politique et l’éthique ont à intervenir, à l’extrême sous la forme d’une  intercession sociale ou juridique parfois nécessaire, et a minima, dans un registre plus individuel, sous la forme de nos options et de nos actes consécutifs.

C’est en ce qui concerne nos réponses que se justifie l’analyse de Paul Ricoeur. En substituant, en tant que question qui m’est posée, “où es-tu?” à “qui es-tu?”, en énonçant la réponse : « me voici », il légitime la dimension proprement éthique de l’ipséité.

Celle-ci inclut donc en définitive, le  lien avec un (plusieurs) autre(s) : la définition de l’identité (idem), passe par la relation à un autre mais c’est dans le maintien de cette relation que se définit le propre (ipse).
Je ne suis assuré de moi-même que par ma fidélité à mes relations, ce qui apparaît, chez d’autres philosophes (Hegel, Nietzsche, Hannah Arendt)  dans la conceptualisation de la promesse, prise non pas dans le sens de serment mais dans celui d’engagement

 L’on a pu rencontrer aussi un tel point de vue dans les préceptes confucéens, l’étude et la transmission contribuant pour Confucius à ce cheminement : « Chaque jour, je m’examine plusieurs fois. Me suis-je fidèlement acquitté de mes engagements ? Me suis-je montré digne de la confiance de mes amis ? Ai-je mis en pratique ce qu’on m’a enseigné » ?

Reste alors une réflexion à poursuivre quant aux articulations de l’engagement et de la liberté, entre détachement et aliénation, ce qui est le thème traité par Judith Butler et Catherine Malabou dans « Sois mon corps » (Voir à ce propos le texte consacré à cet essai sur ce blog le 27 4 2010).
                                                                                                                                               
N.C.

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