lundi 14 mars 2011

Intermède. B comme bichon bolonais





Dans le dernier roman de Michel Houellebecq, le bichon s’appelle Michou.
Il est l’enfant de substitution de Josselin, commissaire fatigué, proche de la retraite.
Michou est un bichon bolonais, originaire d’Italie.
Sa sociabilité est extrême mais l’auteur attire l’attention sur le fait que si on en adopte un, il faut prendre en compte le fait qu’il souffre considérablement d’être seul et que l’absence de ses maîtres, même quelques heures, sera considérée par lui comme un abandon.
Tout son monde s’écroule alors et il peut être atteint de dépression sévère voire d’anorexie.
Ces informations sont confirmées par le site internet Wamiz consacré aux animaux de compagnie et qui parle, à propos du bichon bolonais d’attachement maladif à sa famille, précisant qu’il pourrait donner sa vie pour son maître et qu’il peut mordre quiconque oserait lui faire du mal.


L. constata, au terme de la lecture de ce livre par ailleurs si foisonnant, de Houellebecq et dont le thème principal est l’art contemporain, que l’image du bichon bolonais s’était fortement imprimée en elle.
L. ne savait si elle trouvait plaisante ou triste cette incarnation animale de la mélancolie qui, alors, peut-être, serait à verser au compte de notre cerveau reptilien, d’où l’insistance des ouvrages théoriques ou des sites internet consacrés à ce thème et soulignant l’aspect archaïque, tenace voire inébranlable de cette tendance.
Le cerveau reptilien aurait environ 400 millions d'années. Il remonterait à l'époque où des poissons sortant de l'eau deviennent batraciens. Il occuperait actuellement l’extrémité haute de notre colonne vertébrale.
L’étonnant, pensait L., était que l’état mélancolique, attaché à cette zone préhistorique, n’empêchait nullement, favorisait même plutôt, l’accès au cerveau néo-mammalien ou néocortex qui serait le résultat de la troisième et dernière phase de l'évolution, il y a 3.6 millions d'années, au moment de l’apparition des Australopithèques africains ; ils étaient des bipèdes, ce qui implique le développement du néo cortex et donc l’aptitude au raisonnement logique et au langage, à l’l’intuition et à l'anticipation des actes
L. se disait aussi que nous étions tous éventuellement concernés : qui ne connaissait pas l’attachement fébrile d’un grand amour à ses débuts, le chagrin persistant de se sentir délaissé, la détresse de l’absence ?
Généralement, ces situations étaient évolutives et ce n’était pas une raison pour renoncer à l’amour, celui-ci se métamorphosant généralement en une forme moins aiguë de lui-même dans la durée, ce qui permettait de conserver un relatif optimisme en tâtant distraitement ses anciennes cicatrices et en grattant ses puces.
Nous pouvions donc tous nous métamorphoser occasionnellement en bichon bolonais mais sans doute valait-il mieux ne pas accueillir un tel animal si l’on était de nature un tant soit peu nostalgique. Quel dégât, sinon, pour le maître et sa bête ! Angoisse à perpétuité dès qu’ils ne seraient pas collés l’un à l’autre.


Tous les bichons ne sont pas des bolonais, se disait L. : Sumo, bichon maltais célèbre, n’avait pas supporté de quitter l’Elysée ce qui se traduisit en janvier 2009, par des symptômes d’agitation, une dépression grave. Les antidépresseurs ne firent pas l’effet escompté et, le 2 octobre 2009 il avait, dans une crise de rage, violemment mordu son maître.
Lui, c’est d’addiction au luxe qu’il souffrait ; il lui était impossible de s’adapter à un duplex.
Et là, l’énigme commençait: qu’était devenu Sumo ? Selon les uns, il coulerait des jours heureux chez des amis de ses maîtres dans une ferme en Seine et Marne. Selon les autres, il s’agirait d’un centre de rétention pour chiens délinquants. Sans doute choisissait-on l’une ou l’autre version selon que l’on appartenait à l’UMP ou au NPA.
A la suite de cet épisode, Michel Drucker prit héroïquement une lourde responsabilité en offrant pour ses 77ans un petit bichon frisé au maître de Sumo. Qu’allait-il advenir du bichon, immédiatement nommé Doudou à cette place très périlleuse du remplaçant ?


Pour le bichon bolonais, pas de remplacement possible : le lien éperdu ou la mort.
Notre Grand-oncle pensait que, dans la mélancolie, se manifestait le deuil impossible d’un objet jamais complètement intériorisé et dont on investit le trou.
Pauvres bichons ! Pauvres mélancoliques ! Pauvres de vous dans les phases où vous en étiez!
Pourtant, il pouvait arriver, se disait L., qu’un(e) spéléologue avisé(e) et épris(e) d’aventure vous invite à descendre fond du fond du trou et à en maçonner murs et bords pour y fixer une échelle de remontée.
L’exploration était longue et périlleuse mais au retour, vous pouviez constater qu’il ne vous restait plus que quelques poils de bichon et que votre auxiliaire en avait aussi quelques uns sur les bras : par bonheur, on ne se dépouille jamais tout à fait d’une peau de bichon ; cela interdirait d’aimer.
Mais ce qu’il en reste, on peut le bichonner et, occasionnellement, ça biche, ça baigne dans des eaux neutres -désormais exceptionnellement traversées par les tourbillons de la tragédie-, les eaux- parfois agréables et tempérées-, d’une mélancolie adoucie, souriante, occasionnellement joyeuse jusque dans la tristesse.
Pour Michel Houellebecq, le passeur, l’initiateur d’un style nouveau, d’une nostalgie distanciée ne fut-il pas, étonnamment, Bernard Henri Lévy, au terme de cette partie d’échecs qu’ils intitulèrent «Ennemis publics » et qui- mais pourquoi donc ?- fit parfois scandale ?

N.C. 

7 commentaires:

nadine meyran a dit…

Magnifique !

Vincent Lefèvre a dit…

D'expérience j'ai appris à détester le pichon polonais... mais quant à savoir si je lui préfère Michel Wellbeurk...

Noëlle Combet a dit…

Oh, Vincent! Toute spirituelle qu'elle soit, cette double détestation me surprend...car elle est laborieuse : "j'ai appris à"...
Du mystère de nos "expériences" singulières...
Mais il est vrai qu'un plombier est plus efficace qu'un "pichon polonais"!

Vincent Lefèvre a dit…

Vous avez raison, Noëlle, avec et après l'autre commentaire, un silence s'imposait... Soit, l'iconoclaste persiste dans son désastre !

Noëlle Combet a dit…

Ce dernier commentaire m'émeut...oui...nos désastres et désidérations... qui peuvent nous rendre iconoclastes...et/ou ouvrir à l'écriture.
Vous avez sans doute lu et apprécié 'L'écriture du désastre" de Maurice Blanchot...de même que "L'écriture ou le vie" de Jorge Semprun.
Quand les astres meurent, il reste notre main pour tracer nos intimes et extimes calligraphies et les partager, peut-être...pour ne pas mourir de révolte comme quand, (vous le dites très bien dans votre commentaire d'"Indécence"),on voit s'étaler dans du bla-bla une lâcheté incapable d'arrêter un clown dictatorial et fou...Nous répétons indignement l'Histoire avec notre résignation et/ou nos tardives réponses.

Hécate a dit…

Je n'ai pas lu Houellebecq depuis "Possibilité d'une île "...
Déjà ,il y avait un chien dans ce roman ....

Noëlle Combet a dit…

Oui, je crois me souvenir : cloné comme son maître, les malheureux!!
Merci pour votre visite, Hécate.
Je viens d'acheter "Les reliques" et les approcherai dès que j'aurai terminé ce que je lis :je me suis remise au "Temps retrouvé" qui, par moments, agace ma mastication comme un chewing-gum malgré les quelques somptueux passages que l'on sait.