dimanche 3 juillet 2011

Faut-il couper Louis Ferdinand Destouches en deux? Le "Céline" de Philippe Muray.


Tensions 
Louis Ferdinand Céline est d’actualité et fait à nouveau polémique puisqu’on aurait dû commémorer cette année le cinquantenaire de sa mort, que Serge Klarsfeld s’en est indigné et que Frédéric Mitterrand l’a effacé de la liste des écrivains à célébrer.Dénouement absurde finalement, et peut-être célinien : on peut imaginer  comment Céline aurait tourné  en dérision l’éventualité d’une célébration.«  Au début de cette année, on entendit presque le ricanement de son fantôme, lors de l'épisode tragicomique des célébrations nationales ».écrit Gilles Heuré dans un article de Télérama
 Les uns condamnent légitimement son antisémitisme : « Il faut s’opposer à la célébration d’un auteur antisémite » affirme le journaliste Patrick Kechechian.
« Faut-il censurer les autres auteurs pour leur antisémitisme : Voltaire, Gide, Genet ? »s’interroge l’expert littéraire Pierre Lainé. On pourrait ajouter qu’il n’en évoque là qu’un nombre infime et cela n’excuse  pour autant ni les uns ni les autres.
Et puis, ne savait-on pas ?
L’extrême du vice rend-il plus aimable l’extrême de la vertu ?
Philippe Muray, depuis longtemps lecteur de Céline (il lui a consacré un Essai très approfondi en 1981) fait entendre sa voix au-dessus cette inextinguible controverse en 1998. il écrit dans «On purge bébé. Examen d’une campagne anticélinienne " in Exorcismes spirituels II (essais), Ed. Les Belles Lettres, 1998, pp. [126]-152 :« On ne peut contraindre personne à lire ses livres, encore moins les aimer, et même pas le seul Voyage. Son art ne le disculpe de rien. Ses romans ne sauraient excuser ses  Pamphlets. Nul ne peut prétendre fermer les yeux sur L’École des cadavres pour jouir en paix de Mort à crédit. On peut, en revanche, éviter de dire n’importe quoi, et, pour commencer, qu’il y aurait des masses de choses cachées qu’il conviendrait aujourd’hui de dévoiler. On voit mal en quoi, par-dessus le marché, l’immoralisme de certains œuvres rend plus supportable le déferlement de la moralité. Que le vice soit blâmable ne fait pas la vertu plus drôle ni plus sacrée( je souligne). Les fautes de Céline, et les pires de ses crimes, sont connus depuis près de soixante ans. Il n’y a rien à soupçonner chez lui puisque sa culpabilité a été publiée dans son intégralité. Céline n’est pas un faux innocent qu’il serait urgent de démasquer. C’est un vrai coupable. »  Ici Muray dissocie les deux aspects de Céline.
Clivage ou unité ?
La question d’une unité de l’homme et de l’œuvre comme celle de deux aspects de son œuvre, se pose  telle que l’énonce Gilles Heuré dans son article : « Les deux Céline pourraient-ils être enfin rassemblés, dans l'unité d'un homme de lettres qui eut aussi une destinée idéologique ? Pour Bernard Chambaz, professeur d'histoire au lycée Louis-Le-Grand et ­romancier, la réponse est presque simple : Quand on en parle aux élèves, on ne peut pas séparer l'homme de l'œuvre, et on doit obligatoirement replacer celui-ci dans son contexte historique. Les mots ont un sens, et l'antisémitisme porté par Céline nous concerne tous. Il faut bien admettre qu'il a poussé l'ignoble jusqu'à l'extrême. Il ne s'agit pas de l'enfermer dans un manichéisme simpliste : ce n'est pas uniquement un parfait salaud et un homme sans cœur ni uniquement un grand écrivain qu'il faudrait exonérer de certains écrits. C'est une figure singulière de la collaboration, qui s'inscrit dans une galaxie idéologique propre aux années 1930 et 1940 et qui scandait : plutôt Hitler que le Front populaire. »
Philippe Muray, avait déjà tenté ce rassemblement dans son « Céline » de 1981, mettant  d’autre part en lumière, outre la flamboyance du style, une pensée très « actuelle » même si cela nous dérange ; Céline tend à notre époque  un miroir et du « Céline » de Muray en 1981, quelques approches gardent tout leur relief.
Céline et la mort
Pour souligner le rapport constant que Céline entretient avec la mort, Muray cite Bataille :« Le roman déjà célèbre de Céline (il s’agit du « Voyage au bout de la nuit »), peut être considéré comme la description des rapports qu’un homme entretient avec sa propre mort (…) Il ne diffère pas fondamentalement de la méditation monacale devant un crâne ».
Voilà qui éclaire la violence de son pessimisme indissociable de ce corps à corps acharné avec l’écriture pour la vider de son trop-plein. Il apparaît en effet que pour Céline,  une rondeur de l’écriture fusionne avec l’idylle et la pastorale, imagerie d’Epinal de la post-modernité: l’écrit qui vise à une cohérence, occulte en effet l’horreur de cette troisième guerre mondiale qui, selon Céline, n’a pas besoin d’éclater pour être déjà là. Car : « grande révolution ! vous savez ? la Peste est devenue toute petite… la Famine aussi… toute petite… la Mort, la Guerre, tout à fait énormes ! plus les proportions de Dürer ! … tout a changé… (…) cette guerre sous Dürer serait terminée depuis deux ans !... celle-ci ne peut jamais finir… » (« Nord »), et puis : « combat d’espèces implacables. Fourmis contre chenilles. Entreprise à mort… »
Cette écriture réinscrit la place d’une image et d’une réalité de la mort niée par la modernité,  et qui,  pourtant, se déploie maintenant planétairement, tandis qu’avec obstination « on déconne en rose dans l’espoir » (« Guignol’s Band »). En même temps Céline souligne le choix fait par notre société du modèle fourmillant. Voilà qui  prophétise  cette idéologie du nombre caractéristique de notre temps, la concentration favorisant d’autre part, cette mort en masse (accidents, cataclysmes, guerres, auxquels nous assistons en direct), qui valide les prédictions de Virilio en particulier dans son texte « Ville Panique »
L’évidence de la mort dans l’évidement de l’écriture
Céline, face à l’évidence de la mort, dans le refus de la nier, ne se limite pas à la reconnaître au dehors ; il veut la représenter dans la langue et jusqu’en lui-même ; devenir le mort de ses écrits: « Par le travers de l’Etoile mon beau navire… il taille dans l’ombre jusqu’au trémat.  » (« Mort à crédit ») ou encore : « Il faut être plus qu’un petit peu mort pour être vraiment rigolo. » (« Entretiens »), pensée d’où s’inventera le mot-valise : « marrateur ». 
 Se pose alors la question d’une éthique qui, tout à coup,  déraille et se dévoie dans l’odieux grincement des « Pamphlets » et autres « Bagatelles ».
 Face au risque de disparition, l’invention de coupables
Céline n’aurait pu, selon Muray, résister à la souffrance qu’il s’était infligée, de sa disparition dans son œuvre et, dans un sursaut fracassant parce que trop tardif, il aurait voulu quitter sa douleur, la douleur de la décomposition (du monde, de la langue et de lui-même), en cherchant des coupables que le contexte antisémite lui proposait ; alors son style, le même style, faut-il le préciser, divorce de l’éthique et s’oriente vers l’horreur.Il ne parvient plus à soutenir l’’idée que, seule, la mort peut guérir de la vie, que l’image de toute autre guérison est une illusion bien repérée par Kafka :« L’idée de vouloir m’aider est une maladie, c’est au lit qu’il faut la soigner ». Il bascule alors dans la conviction inverse que la mort est une maladie de la vie et qu’il faut en trouver des causes, des virus à éliminer en quelque sorte. L’époque les lui désigne.
Sans doute lui a-t-il manqué la jouissance d’écriture, l’enjoyment de Joyce ou l’aptitude de Beckett à l’absolu désespoir dans lequel il ne s’accroche plus qu’à ce qu’il lui semble rester de langue :« Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? Sans me le demander ? Dire je. Sans le penser. Appeler ça des questions, des hypothèses » (« L’Innommable »).
Une collision temporelle
Muray explore aussi une autre piste du côté de la temporalité telle que Céline a pu la rencontrer dans son histoire : alors que sa relation avec sa grand-mère autorisait la lenteur, l’intervalle du répit,  sa relation avec sa mère s’inscrivait dans une urgence de l’ordre du « court-circuit ». Ce mot utilisé par Muray résonne d’autant plus qu’il a été utilisé par Hitler pour désigner un procédé de séduction des foules.  Voici ce qu’en écrit Muray :« Rage de l’élocution, frénésie, il y a là quelque chose qui relève pour le moins de l’éjaculation précoce, d’un court-circuit laissant le sujet pantelant, frustré dans son érotisation transcrite en sténo ».
La question du court-circuit a aussi été approchée de façon semblable par Lacan : « c’est précisément au fait que son désir est suspendu à la fonction imaginaire de l’ego, que le sujet doit le court- circuit de l’acte », et il indique que ce court-circuit est lié à l’identification narcissique au partenaire. ce serait donc la mère pour le Céline des « Pamphlets » 
Un tsunami
C’est quand, pris par un déferlement  et par le « court-circuit » qui s’y associe, Céline dans les « Pamphlets »  renonce à la négativité dont ses romans sont porteurs, qu’il se révèle comme possédé par sa phobie du pullulement, submergé par sa vision de la décomposition. Il adhère alors ignoblement au totalitarisme et au racisme. On peut penser qu’il ne déconstruit plus la langue maternelle comme dans la trouvaille d’écriture  mais s’y vautre dans l’ignominie.Des romans aux « Pamphlets », l’itinéraire de Céline se solde par une chute dans la viande et, pour Muray cette œuvre installe la langue au cœur d’une énigme : comment se peut-il qu’un style qui se structure, de façon éthique, autour du vide, du manque, dans une négation de la négation de la mort puisse être mis au service de celle-ci, dans le réel ?
Le style peut être l’indice d’une éthique  mais ne peut suffire à en témoigner
Muray  indique que le signifiant n’a pas le pouvoir de décrasser le signifié ; autrement dit, le style ne saurait être éthique en soi ; donc pas de  poésie  pure ; un style ne peut à lui seul, même s’il la favorise, soutenir la dignité de la pensée. Le style ne peut  figurer une éthique qu’en cohérence avec un engagement de vie.Donc Muray précise que la langue de Céline « ne peut être étudiée hors de tout rappel de sens, muettement (…) L’important me semble de ne jamais oublier les bourbiers communautaires dans lesquels cette expérience esthétique est allée patauger. De même qu’il convient de ne jamais perdre de vue, lorsqu’on parle de son antisémitisme, qu’il a émergé dans cette parole-là et pas dans une autre. En somme, il y a deux formes d’oubli, à mon avis, qu’il faut éviter. La première consiste à se borner à la dénonciation – parfaitement nécessaire bien sûr – en négligeant ce qui a pu se passer en même temps dans la langue. La seconde, à faire l’économie du contenu de ses énoncés pour ne voir ses prodiges formels que comme novation radicale sur le chemin radieux de la révolution de la langue. »
Ceci invite, semble-t-il, à s’arrimer résolument aux lignes frontalières entre les trois champs de l’image, des mots et du Réel,  telles que Lacan les théorise et en particulier à ne pas perdre de vue, dans le domaine du langage, la ligne de crête le long de laquelle le non-sens jouxte le sens, cette éthique dont parle Wittgenstein de la butée du langage contre ses limites ; à n’abandonner cette ligne en aucun des deux champs, ni du Symbolique ni du Réel ainsi qu’à ne pas perdre le cap du sens.
Céline comme passeur
Reste à reconnaître à Céline ce dont nous lui sommes redevables, ce que fait Muray en indiquant qu’avant de mourir, Céline a donné sa langue au vingtième siècle, a fait passer ce siècle dans l’époque suivante :« Il va se faire le transporteur d’une apothéose guerrière. Et le plus stupéfiant est que cette apothéose,  où il a été du mauvais côté, du côté de ceux qui y auront incarné le Mal, il va pourtant, lui, Céline, être presque le seul à en écrire la langue ».
Et il conclut : « S’il n’y a pas eu deux Céline, c’est que celui des « Pamphlets » se trouvait à l’intérieur de l’autre, comme une maladie du corps à l’intérieur d’une âme, comme un étant à l’intérieur de l’être.Lentement, livre après livre, Céline  s’est guéri lui- même par ses livres de sa propre maladie qui consistait à vouloir guérir autrement qu’en disparaissant dans des livres. C’est une tragédie intégralement littéraire.Et, finalement, il a réussi. Il est devenu le passeur du siècle. Notre écrivain-psychopompe. Qu’on le veuille ou pas. Que cela fasse plaisir ou non. »
Et, pour conclure « Céline est tout un »
C’est par cette affirmation que Gilles Heuré termine son article dans Télérama:« Céline est tout un, grand écrivain et odieuse icône du passé qui ne passe pas. Son œuvre est essentielle et purulente. Et pour la comprendre, il s'agit ni de la nier, ni de l'amputer. Il faut faire avec.»Et pour finir, pensons aux textes de Céline magiquement lus par Lucchini sensible aux trouvailles poétiques et rageuses de l’écrivain et écoutons résonner en nous la dernière phrase du « Voyage au bout de la nuit »:" De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l'écluse, un autre pont, loin, plus loin. Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne, et nous, tout qu'il emmenait, la Seine aussi, tout, qu'on n'en parle plus."

N.C.

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