lundi 29 août 2011

Intermède D comme "Douce France"








Les bouleversements de la guerre et de l’Histoire avaient arraché L  ses parents et son frère à leur région natale pour les diriger, dans le Pas de Calais, vers Boulogne sur mer, la ville la plus bombardée de France.
Il avait fallu quitter la maison, les yeux aimants d’une grand-mère, recevoir le choc d’une ville détruite, où était palpable l’excitation constante générée par les rixes entre marins, l’alcool, les manifestations politiques. Dur de loger entre la bourse du travail et un bar américain, dans l’étroite rue  Leuliette à proximité du port.
L. vivait  dans un état de confusion, se perdant parfois dans les rues, prise de crises de panique qui pouvaient la faire foncer droit devant, sans savoir où, surtout  quand elle quittait un trottoir, tournait dans une ruelle pour éviter des groupes d’hommes gesticulants qui l’effrayaient au sortir de cette période de violence.

C’est en cette année 1946 qu’elle rencontra l’école pour la première fois et avec elle l’homme qui marquerait sa vie : monsieur Monsigny. Des années après, autant dire toujours, ce nom se prononçait en elle de sa voix de petite fille de huit ans.
Elle le revoyait, blouse grise et cheveux blancs …et ce lumineux sourire, toujours affectueux  quand ses yeux se posaient sur elle
Des odeurs revinrent remplaçant celles du bétail, des fleurs dans la campagne et du  fromage de chèvre grillé sur la tartine qu’une fourchette faisait tourner au feu de la cheminée. Maintenant, les odeurs heureuses étaient celles de la craie et des pages feuilletées de livres et cahiers. L’école et son maître se faisaient remparts au chaos.
Cette année-là, L. eut tous les premiers prix dont les reliures rouges allaient faire naître une histoire d’amour avec les livres ; mais le prix qui l’impressionna le plus, fut celui de chant…Car L. ne chantait pas très juste. Ce jour-là, monsieur Monsigny la récompensa pour son interprétation de « Douce France ». Aujourd’hui L. n’en était pas encore revenue…Ce maître qu’elle aima d’amour neuf avait-il pu faire monter en elle la plus pure tonalité ? Avait-il voulu que des notes en contrepoint  viennent infiltrer l’angoisse de l’exil et le sentiment d’abandon?

La vie de L. en fut orientée, dirigée vers des aubes : en elle, la «  composition de chant », comme on disait alors, avait enraciné une confiance inébranlable ; elle savait qu’en toute situation et en tout autre, cette confiance trouverait un point d’ancrage, si minuscule fût-il. Ce maître lui avait offert par l’intermédiaire des livres,  une confiance, une liberté et la confirmation d’une  jubilation déjà entrevue, dans ces moments de l’enfance heureuse où son père lui lisait l’histoire du soir et en particulier "Les musiciens de la ville de Brême"

« Mon-sieur Mon-si-gny » ; cinq syllabes magiques. Notre Grand Oncle évoque la première identification comme une dévoration, l’incorporation d’une image paternelle originaire. Souvent, L. avait savouré délicieusement la chair des cinq syllabes, voluptueux cannibalisme ; deux d’entre elles disaient l’appropriation, une autre caressait l'infini, les deux dernières, glissaient comme une craie sur le tableau ou un stylo sur le papier.  Signes, cygnes…
Blanc sur noir : les cygnes de craie glissaient sur la nuit.  Noir sur blanc : les cygnes d’encre voguaient sur la feuille de neige…et ce serait, pour L. l’écriture, en particulier le poème…car dans l’explosion lyrique des syllabes, le sens est à perdre et, ainsi que Lacan l’indique avec justesse, la lettre reprend  tous ses droits mélodiques.
En une brise murmurée, les sons de «  Monsieur Monsigny » et « Douce France » avaient fait se lever en L., dans un dehors du sens et du pourrissement idéologique de ce XXème siècle, le souffle  heureux et subversif de la poésie.

N.C

Le nom qui peut être nommé n’est pas le vrai Nom.
Lao Tseu.


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