dimanche 25 septembre 2011

Derrida "La Carte postale de Socrate à Freud et au-dela" "Envois" 1980





Circuits, détours, destinataires

Une carte postale s’adresse, à travers Derrida, de façon très subtile, de Socrate à Freud et au-delà…au- delà…on peut entendre qu’il s’agit de Lacan et peut-être de Derrida lui-même qui, en quelque sorte, s’enverrait des messages portant la marque de la psychanalyse telle qu’il l’interroge et qu’elle l’interroge.
L’ouvrage comporte quatre parties dénommées « Envois », « Spéculer sur Freud », « Le Facteur de la Vérité », « Du Tout ».
La première consiste en lettres adressées à sa femme, image et/ou réalité. Le point de départ est une carte postale bien réelle : une enluminure trouvée par Derrida à la bibliothèque d’Oxford, dont le réalisateur, Matthew Paris vécut au XIIIème siècle. Cette représentation se trouve au frontispice des « Prenostica Socratis Basilei » livre de sorts anonyme, sans doute d’origine arabe.
Il  est question dans les « Envois » d’amour, entre Platon et Socrate d’une part, entre le destinateur des envois, sa destinataire, réelle et fictive puisqu’elle est imaginée réceptrice mais que le texte laisse entendre des réponses ensuite interprétées. Fictive aussi dans la mesure où l’écriture fait de la fiction une structure d’encadrement de la réalité.  Et se pose, avec l’écriture la question de la circulation de la lettre dans ces messages.
La seconde partie consiste en une lecture de « Au-delà du principe de plaisir ». L’ « Au-delà » y est interrogé en tant que l’impossible de Freud, un impossible qui génère une ouverture théorique.
La troisième analyse à la loupe le texte des « Ecrits » de Lacan consacré à la nouvelle d’Edgar Poe « La Lettre volée ». Le destin de la Lettre selon Lacan y est questionné.
La dernière relate un entretien entre René Major et Jacques Derrida. Il s’y dessine une étrange place pour Derrida dans le contexte de la psychanalyse.

Ce texte-ci, est consacré aux « Envois ». La deuxième partie de « La Carte postale » tout d’abord, puis la troisième et la quatrième ensemble feront ultérieurement l’objet de deux autres approches.

Qui est derrière qui ?

Sur l’enluminure de Matthew Paris, découverte par Derrida, Platon est représenté debout derrière un siège, sorte de trône, sur lequel Socrate est assis. Platon pointe son index gauche,  par-dessus l’épaule gauche de Socrate, en direction de la tablette que Socrate prépare de sa main gauche à l’aide d’un grattoir tandis que sa main droite trempe un stylet dans un pot.



Derrida s’appuie sur cette représentation pour énoncer déjà les ambiguïtés qui fondent notre pensée dans la tradition. Il parle de sa stupéfaction de voir Platon ainsi placé par rapport à Socrate. Il avait bien imaginé Platon derrière Socrate, mais pas selon cette représentation qui en fait un couple inverti ; il suggère que ce qui apparaît sous la jambe droite de Socrate serait le sexe érigé de Platon devenant phallus dans l’élaboration conceptuelle et il développe : 6 juin 1977 : «  Pour l’instant, moi je te dis que je vois Plato bander dans le dos de Socrates et l’ubris insensé de sa queue, une érection interminable, disproportionnée, traverser comme une seule idée la tête de Paris et la chaise du copiste »
L’on sait que pour Platon, comme pour Socrate, l’accès à la pensée est favorisé par l’érotique homosexuelle mais voilà aussi que cette représentation remet en cause selon Derrida la charte d’un axiome sur lequel est construite toute notre culture : l’antériorité générationnelle de Socrate. Cette antériorité générationnelle est pourtant ce qui fonde nos orthodoxies et que questionne le renversement opéré par Matthew Paris. Ce dernier s’est-il trompé ou a-t-il tenté une  malicieuse inversion ? Ce qui s’en transmet est de l’ordre d’un déterminisme originaire catastrophique selon Derrida : le 6 juin 1977 : « Cette catastrophe tout près du commencement, ce renversement que je n’arrive pas encore à penser, fut la condition de tout, n’est-ce pas, la nôtre, notre condition même, la condition de tout ce qui nous fut donné ou que nous nous soyons l’un à l’autre destiné, promis, donné, prêté, je ne sais plus ».
Cette « catastrophe », ce « renversement » nous conditionne donc et l’on peut se dire qu’il enferme notre pensée dans une origine platonicienne d’où émanera la primauté du concept ; qu’il nous dicte nos points de vue, nos théories, nos comportements en faisant fi de la pensée présocratique, celle d’Héraclite, Anaxagore…
 Bref, ce « vieux couple barbu », comme Derrida les nomme, a engendré la destinée des siècles à venir jusqu’à notre modernité, y compris, par l’intermédiaire du « Banquet », ce qui concerne notre imaginaire amoureux tel que l’illustrent les « Envois »…Accident destinal.

Réalité et/ou ou feinte de feinte

Le genre littéraire de la correspondance est favorable  à la pratique de l’impertinence  et l’auteur s’y exerce souvent  de façon juste et décapante dans cette première partie de « La Carte Postale » qui se révèle en même temps très grave et ludique ; ainsi, la lettre du 9 septembre 1977 laisse apparaître d’autres destinataires (lecteurs) derrière celle à  travers qui  Derrida s’adresse à lui-même : « […] Je m’écrirais pour eux les lettres les plus fictives, les plus invraisemblables qui soient, ils ne sauront plus en vue de quoi je feins de dire la vérité en feignant de feindre »
Derrida conçoit ici la fiction comme une structure qui encadre tout processus d’écriture
Les messages des « Envois » sont pris dans la plurivocité des réversibilités et tout, pourrait-on dire, coule de cette source : les malentendus amoureux véhiculés par les échanges écrits et aussi par les appels téléphoniques intermédiaires fréquemment évoqués questionnent certes les places de la fiction et de la réalité mais aussi celles des sexes car Derrida exprime souvent,  à travers cette correspondance, l’indécidable : qui est l’homme, qui la femme, de lui ou d’elle ? Et qu’en est-il de la raison ? Qui est fou, qui ne l’est pas ? Lettre du 5 juin 1977 : « Je te l’avais dit, la folle c’est toi-à lier. D’avance tu détournes tout ce que je dis, tu n’y comprends rien, mais alors rien, rien du tout ou alors tout, que tu annules aussitôt et je ne peux plus m’arrêter  de parler ».

Polyvalences de l’amour

Cet échange épistolaire ne cesse de tourner autour des incertitudes concernant la visée et les multiples facettes ambivalentes de l’amour. Reviendront de façon récurrente les évocations  très détaillées des malentendus, le thème de la perte lié à la souffrance amoureuse. Il y est question, à ce sujet, de la mystérieuse « détermination » annoncée par elle et qui semble bien anticiper le terme de la relation, ce que l’homme accepte et refuse dans la même réponse le 25 août 1977 : « Jamais, sache le, je n’aurai rien à redire de ta « détermination ». J’accepte. […] Non, non, cette « détermination » est inacceptable »
Tourne aussi en boucle l’histoire de cette lettre non envoyée ou non reçue qui fait retour à l’homme, que la femme réclame, qu’il lui refuse, une lettre restée en souffrance, ce qu’il légitime le 10 juin 1977 : « La preuve, mais vivante justement, qu’une  lettre peut toujours ne pas arriver à destination et que donc jamais elle n’y arrive. Et c’est bien ainsi, ce n’est pas un malheur, c’est la vie, la vie vivante, battue, la tragédie, par la vie encore survivante. Pour cela, pour la vie, je dois te perdre, et me rendre pour toi illisible. J’accepte ».
Lettre qui n’arrive jamais à destination ? L’on sent bien, là, que Derrida s’adresse à Lacan, pour qui une lettre arrive toujours à destination, le prend à contrepied, ce que l’on vérifiera  ultérieurement dans la troisième partie de cette œuvre : « Le facteur de la vérité »

Socrate et Platon mais aussi bien lui et elle ; et aussi bien une foule

L’enluminure initiale est, plus que mêlée, intriquée à cette correspondance, parfois comme si la femme était Socrate lui-même : lettre du 7 septembre 1977 : « Bien sûr, c’est à Socrate que je m’adresse en ce moment même, vous êtes une foule, mon doux amour et tu le vois me lire à l’instant même ». « Mon doux amour » ? « Une foule » ? L’échange passionnel, ambigu, est traversé de querelles, d’analyses subtiles des sentiments. Le rôle qu’y joue la lettre, caractère, marque ou message y est questionné en même temps que se dessine une recherche  historique concernant les messagers, les postes, les postes restantes où Derrida reçoit les lettres dans ses déplacements… La foule, à l’arrière-plan est celle des relations de Derrida dont font partie de nombreux écrivains, vivants et morts, évoqués à travers leur réalité et leurs écrits.  C’est pourquoi les messages contiennent, outre les déclarations, les souffrances, les questions  amoureuses, de multiples références littéraires, philosophiques ou psychanalytiques. Par exemple, le 6 juin 1977, Derrida se sert de l’inscription en haut de l’enluminure : plato/Socrates pour associer avec a/o o/a et évoquer le fort/da de Freud et la « satisfaction maligne de ce dernier quand dans un passage de « Au -delà du principe de plaisir » il déclare qu’au lieu d’une inconnue, nous en avons maintenant deux ».
Ce thème du « fort/da » fait l’objet de la seconde partie de « La Carte postale » ; on y reviendra plus tard ; mais l’on voit bien que Freud et Lacan apparaissent déjà dans les « Envois » en tant que destinataires de Derrida de même qu’il est aussi leur destinataire. La psychanalyse travaille ces échanges.
De Freud destinataire de Socrate, il est plusieurs fois question, en particulier le 8 juin 1977 : « Deux  mains, c’est le bloc magique (il le destine comme une carte .postale à cet autre vieux barbu qui a voulu remettre ça, l’anamnèse, vingt cinq siècles plus tard, et qui, sans crier gare, efface pourtant Socrate se la scène du Banquet [ weg ! fort !]) » Derrida suggère-t-il que Freud a pris la place de Socrate sur l’enluminure ? Que Platon séduit et fait écrire Freud qui fait aussi écrire Platon ? Comme dans une cure psychanalytique, qui est derrière qui, en effet ?

Une écriture qui excède la saisie

Impossible, bien sûr, de faire une synthèse de toutes les références que contiennent les « Envois ». Heureusement ! L’étrangeté, la mobilité, la profusion de cette correspondance et de ce qu’elle questionne s’y perdraient. On y côtoie continûment le couple P/S comme l’abrège souvent Derrida. Des lettres de Platon sont plusieurs fois évoquées sans que l’on puisse décider si elles sont authentiques ou apocryphes. On voit aussi se profiler à l’arrière les silhouettes de Nietzsche, Kafka, Heidegger…
Des fictions habillent souvent la réalité de manière amusante dans des clins d’yeux en direction de l’actualité ; ainsi l’évocation de la mort de Socrate :
 le 24 août 1979 : « Tu connais la fin du policier : Socrate les descend tous ou les fait se tuer entre eux, il reste seul, les antigangs investissent les lieux, il arrose tout d’essence, c’est le brasier à la seconde… »

Au terme de la correspondance

Dernière lettre des « Envois » le 30 août 1979 : « J’aurais aimé, oui, te donner tout ce que je ne t’ai pas donné, et cela ne revient pas au même. C’est du moins ce que tu penses, et tu as sans doute raison. Il y a la Nécessite.
Demain je t’écrirai encore dans notre langue étrangère. Je n’en retiendrai pas un mot et en septembre, sans que je l’aie même relue, tu la brûleras
tu la brûleras, toi, faut
que ce soit toi. »
Un brasier est appelé pour mettre fin à l’embrasement en même temps qu’à la correspondance et donner  lieu à  l’oubli. « Langue étrangère. Je n’en retiendrai pas un mot ». La lettre- message- marque, se disséminant, s’est perdue.

N.C.

dimanche 11 septembre 2011

Bonheur écalé


Je dis aux vagues
que je divague…et flotte…
Je suis passée derrière les vents et les marées,
ai rencontré méduses capiteuses
et sur des murs en transparence
des arcs en ciel évanescents.
J’ai joué aux échecs avec la lune,
ai lampé la mousse des nuages
et chevauché la voie lactée…
entraîné dans ma course le bleu des nébuleuses…
et croisé le sourire de visages aimés
Parfois le vent du nord a enneigé mon cœur
et soufflé mes poumons
Au loin, très près, sur les places du monde
ces autres déploraient le partage émietté.

Or, je suis sur ce banc  près de l’étang
une poule d’eau barbote,
me fixe de son œil critique et rond ;
tourne son cou pour m’observer de l’autre ;
narquoise, elle me voit balancer
de la sensation à l’éthique,
tenter de transvaser l’une en l’autre
et l’autre en l’une, les voyant fuir…
Du chèvrefeuille diffuse jusqu’à moi
voluptueusement,
une senteur sucrée- sacrée.
Et j’écale comme un œuf,
ce bonheur, là,
me décalant… de l’avant et de l’après…
absorbée en l’instant...

noco