jeudi 27 octobre 2011

Présentation de la revue Temps Marranes sur France culture

L'"emtsa", c'est ce qui est "entre" c'est à dire une sorte de lien mobile qui articule les métamorphoses en chaîne et les inscrit dans un devenir jamais arrêté...lien ouvert ouvrant...

C'est autour de ce lien que s'articulent les textes de la revue "Temps Marranes" présentée ce matin à la fin de l'émission de Jacques Munier.

Un n°hors série de la revue vient de paraître, signé par Paule Pérez et Claude Corman sois le titre : "La Primaire des indignés"
www.temps-marranes.info

N.C.





dimanche 23 octobre 2011

Derrida : « La Carte postale » « Spéculer sur Freud » 1980



Pour la première partie de « La Carte postale », « Envois », voir le texte du 25 septembre sur ce blog.


Un emboîtement de spéculations

La seconde partie de « La carte postale » propose une lecture  « sélective, criblante discriminante » de l’ouvrage de Freud « Au-delà du principe de plaisir ». Cette lecture n’en reste pas moins prudente et délicate.
Derrida commence ce parcours en rappelant l’évitement de la philosophie par Freud tel qu’il s’énonce entre autres dans la « Selbstdarstellung » : « Nietzsche, l’autre philosophe dont les intuitions et les perspectives  coïncident souvent  de la manière la plus étonnante avec des résultats péniblement acquis de la psychanalyse, je l’ai justement évité (gemieden) à cause de cela ; je tenais moins à la priorité qu’ à rester libre de toute prévention »
Derrida s’interroge, spéculant sur la spéculation freudienne dans « Au-delà du principe de plaisir » : « Qu’est-ce que la philosophie n’a pas à voir avec  la  « spéculation » psychanalytique ? » 
L’on voit bien pourtant  que, dans  Au-delà… la spéculation sur la mort comme but ultime de la vie fait écho à des conceptions nietzschéennes, hégéliennes, schopenhaueriennes. Et pourtant, Derrida montre qu’: «aucun intérêt » n’est accordé [par Freud] à la question de savoir si l’établissement du principe de plaisir est proche ou non d’un système philosophique donné »  C’est que Freud userait d’un concept de « spéculation »-Freud lui-même utilise ce terme de façon récurrente- qui n’appartiendrait précisément  ni au domaine de la philosophie, ni à celui de  la métaphysique, et les excéderait. Freud ne précise pas plus mais Derrida y voit se profiler l’hypothèse jusque là  inconcevable d’« une spéculation non théorique » en ce que n’y apparaît pas la conventionnelle figure : thèse, antithèse synthèse. L’altération viendrait alors se substituer à l’opposition, ce qui légitime la graphie derridienne « différance » pour énoncer ce qui va différant, sans être de l’ordre d’une opposition ; dans la même logique, le terme « athèse » (absence de thèse) désigne la démarche freudienne dont se dégagent selon lui quatre caractéristiques essentielles :
Une sorte de danse faite de pas en avant et de pas en arrière qui dévoilent l’irrésolution de Freud  et sa compulsion de répétition.
L’impossibilité de dépasser le seuil de l’au-delà.
La présence de Platon derrière Freud.
L’émergence d’une scène d’écriture en laquelle la diabolique boiterie conduit Freud à  invoquer la poésie

Une théorisation au rythme du fort/da

 Derrida présente le texte freudien comme une sorte  de yoyo théorique, mettant en scène dans un style performatif, une identification du grand-père à son petit fils qui joue avec l’éloignement/rapprochement bien connu d’une sorte de bobine, en prononçant fort/da (dehors, ici). Performatif, le style, donc, fait advenir ce qu’il expose et le « spéculateur » Freud se trouve pris dans son objet.
Tandis que son petit-fils Ernst s’exerce au fort/da avec son jouet, Freud fait de même avec la théorie et de même que le « fort » est toujours annulé par le « da », de même, l’ « au-delà » du « principe de plaisir » sera annoncé mais jamais atteint. Sur le seuil, de façon récurrente, Freud fait demi-tour au terme de chaque avancée et Derrida relève les nombreuses voltes-faces exprimant  les hésitations à aller de l’avant…au-delà de ce « Principe de plaisir ». Dépasser ce seuil, théoriser ce dépassement, serait à la fois le désir et l’impossible de Freud qui revient sur ses pas après chaque tentative, dans une répétition compulsive : un pas en avant/un pas en arrière pour le grand-père comme pour le petit-fils.
On peut relever en particulier, pour confirmer l’approche de Derrida, ce constat désabusé de Freud dans la septième partie : « Il faut être patient, attendre que se présentent d’autres moyens et d’autres occasions de recherche. Il faut aussi être prêt à quitter une voie qu’on a suivie un certain temps lorsqu’elle ne semble conduire à rien de bon »
Un tel constat représente une ouverture par rapport à ce qui serait dogmatique et l’impossible freudien pourrait donc être considéré comme une approche philosophique nouvelle intégrant le balbutiement.
                                                                                                       
Ce à quoi renonce progressivement Freud selon Derrida

Le « Principe de Réalité » contrairement à ce que Freud a tout d’abord annoncé n’est pas en opposition avec le Principe de Plaisir ». Freud est amené à renoncer à cette hypothèse. Le « Principe de réalité » représente simplement une « différance » par rapport au « Principe de Plaisir » puisque aucun renoncement définitif ne s’impose : il s’agit seulement de différer la satisfaction ; le principe de plaisir n’est que provisoirement soumis à celui de réalité : « Dès lors qu’une instance autoritaire [le principe de plaisir] se soumet au travail d’une instance secondaire ou dépendante (maître/esclave, maître/disciple) qui se trouve au contact de la « réalité » celle-ci se définissant par la possibilité même de cette transaction spéculative -, il n’y a plus d’opposition, comme on le croit parfois, entre le principe de plaisir et le principe de réalité. C’est le même différant, en différance de soi ».Le principe de réalité ne représente plus dès lors qu’une modification, une altération du principe de plaisir au terme d’une négociation entre les deux. Qu’il n’y ait pas d’opposition conduit Derrida, dans une invention typographique, à effacer la barre du « fort /da » et à la remplacer par un double point p.337 : « fort : da ». ; Ça pique et ça repique suggère-t-il, de l’éloignement du « fort » au recommencement du « da » et ainsi de suite dans les répétitions du même mouvement.

Du travail silencieux de la pulsion de mort à son approche théorique

Nous  tenons de Freud que la répétition est travail silencieux de la pulsion de mort qui donc viendrait miner ici le texte freudien mais un pas s’accomplit quand celle-ci est débusquée et, en théorie, approchée.
Pourtant, là encore, aucune  opposition  ne se dessine : la pulsion de mort n’est  pas opposable  au principe de plaisir-réalité. Elle lui est immanente ; l’on sait bien d’expérience, qu’en tant que quête d’un retour à un état antérieur, le plaisir cherche et trouve au bout de lui-même l’annulation de la tension. Freud l’énonce ; Derrida le rappelle. C’est ce que porte en elle la formulation freudienne d’intrication des pulsions (Eros et Thanatos) Il n’y a donc pas, là non plus d’opposition mais l’inclusion de la pulsion de mort dans ce processus que Derrida nomme ici et ailleurs « la vie la mort ».

L’implicite de la philosophie : « Platon derrière Freud »

Selon Derrida, qui, lui aussi, spécule avec tact, ce n’est plus Socrate que Platon fait écrire selon l’hypothèse développée dans « Envois », la première partie de la « Carte Postale », mais Freud.
 Avant de le démontrer, Derrida rappelle que la plus grande jouissance, celle qui est liée à l’acte sexuel est, par là même liée à la détente. Mais cette liaison (Bindung)   est portée par «une fonction préparatoire » fonction d’extinction, qui anticiperait la détente finale.  Donc, Derrida le précise après Freud, le principe de plaisir ne serait pas une fonction mais une tendance au service de la fonction, conçue comme préparation anticipatrice de la décharge…Relisons en effet Freud dans la septième partie : « Distinguons entre fonction et tendance de façon plus tranchée que nous ne l’avons fait jusqu’à présent. Le principe de plaisir est alors une tendance qui se trouve au service d’une fonction à laquelle il incombe de faire en sorte que l’appareil psychique soit absolument sans excitations ou de maintenir en lui constant ou le plus bas possible le quantum d’excitation »
 Donc la tendance au plaisir, le principe de plaisir, aurait son lieu propre entre l’anticipation en tant que fonction prévisionnelle et la fin. Derrida montre alors que « quels que soient les réserves et les écarts de Freud  au regard du questionnement  philosophique,  Au-delà …appartient à la tradition du « Philèbe ». L’héritage est assuré, écrit-il avec quelque malice, Platon est derrière Freud. Ou, si l’on préfère, Socrate avec toutes les inversions induites par la structure du legs » et il ajoute que nous lisons le « Philèbe » ainsi d’ailleurs que d’autres dialogues platoniciens  à travers la scène de l’ « Au-delà » mais que « Philèbe » démultipliant la scène, ses auteurs, ses acteurs « à son tour lit l’ « Au-delà » […] comme une tête lectrice téléguidée » […]. On pourrait en faire l’épreuve minutieuse, toute l’athèse freudienne parcourt au moins virtuellement, structurellement, le système des logoi socratiques sur le plaisir  Elle le suit comme une sorte de partition ou s’ordonnerait tout au moins sur ses motifs majeurs d’abord celui de limite aussi et d’illimitation, de mesure et d’excès, de processus « génétique » opposé au repos de l’être en-soi etc.… »

L’incontournable de la métaphore 

L’une des hypothèses de Derrida est que la répétition du « fort-da » apparaît comme scène d’écriture ; scène diabolique dans le retour du même, décor de revenants. Pour Derrida la « fiction littéraire » travaille au cœur même du « fort : da » de sa répétition, déjà là avant même de l’amorce de la spéculation freudienne. L’étrange, (l’ « Unheimliche »), qui ressortit de la littérature fantastique, y insiste de façon récurrente, en particulier dans l’évocation par Freud de la « Jérusalem délivrée » en tant qu’ « epos romantique » où la voix de  Clorinde revient, hallucination fantomatique, après le meurtre de l’aimée. L’ « Unheimliche », l’étrangeté, apparaît aussi dans l’évocation du Méphistophéles faustien…Diablerie de la répétition qui gagne la théorisation de la répétition et s’y inscrit ; l’automate mène  la barque, cet automate qui « revient sans revenir à personne »  écrit Derrida. Il pointe aussi l’insistance de Freud sur le fait qu’une telle visitation n’est pas réservée à la névrose, évoquant, sans préciser plus, des expériences faites par des « sujets normaux ». Une nuance  ne vient-elle pas là ébranler par l’intermédiaire d’un statut de la fiction et de l’imaginaire  le socle qui fonde, conventionnellement, la théorie de l’hallucination dans la psychose ? Voilà aussi qui interroge sur l’aspect simpliste de distinctions catégorielles (ici, névrose et normalité) dans les domaines de la  théorisation psychiatrique mais aussi de façon générale.
Ce qui pourrait apparaître comme au- delà du principe de plaisir dans des représentations fantomatiques, doit donc être abandonné car, selon Derrida, le  principe de plaisir « n’est pas encore excédé ou, s’il l’est, c’est par lui-même, en lui-même » […] « Ce livre est travaillé par le démonique dont il dit parler et qui parle avant lui »
Plusieurs fois Freud déclare son insatisfaction, l’impossibilité d’aller plus loin. Et pourtant, il insiste, s’entête, attaquant au passage le monisme de Jung déclarant contre lui que seul le dualisme serait scientifique ; et cependant force lui est de reconnaître que ce dualisme dont il ne veut démordre ne peut être démontré scientifiquement…et  les éléments fantastiques du texte  ne sont pas loin des archétypes jungiens. Freud en vient à constater qu’on ne peut attendre de progrès scientifique d’une langue purifiée de toute métaphore. Il n’est possible d’avancer remarque-t-il que dans une Bildersprache (langue imagée) donc à l’intérieur d’un déplacement métaphorique. Et pour s’en consoler (le mot « trösten est dans le texte), c’est à un poète qu’il a recours dans sa conclusion : déplorant que le problème de l’« au-delà » reste irrésolu,  il  en appelle à la citation des Ecritures par Rückert : « Ce que l’on ne peut gagner (ou atteindre) en volant, il faut le gagner en boitant…L’Ecriture dit  que boiter n’est pas un péché ».

Derrière Freud, Derrida ?

L’ « au-delà » du principe de plaisir  n’est donc pas, finalement, conceptualisé puisque « le principe de réalité » comme la dite « pulsion de mort » lui sont intriqués de même que les « revenants »
Derrida, dans sa déconstruction extrait du texte un élément qui pourrait représenter cet au-delà mais qui n’est jamais présenté par Freud lui-même comme tel. La « spéculation », ici, est derridienne. Pour cela, le philosophe prélève dans le texte freudien des mots ou des phrases rencontrés ici et là, par exemple, dans la seconde partie, à propos du jeu de l’enfant : «Une telle tentative pourrait être mise au compte d’une pulsion d’emprise (je souligne) qui affirmerait son indépendance à l’égard du caractère plaisant ou déplaisant du souvenir ». S’appuyant sur une exploration du champ lexical de l’emprise dans le texte, Derrida énonce que « C’est bien dans le code du pouvoir que la problématique est installée » puis précise « que la dynamique du sadisme est une dynamique du pouvoir ». Ce sadisme serait originaire, « autrement dit, le motif du pouvoir est plus originaire, plus général que le Principe de plaisir, il est indépendant de lui, il est son au-delà […] au-delà du principe de plaisir, le pouvoir »
Le pouvoir…L’on reconnaît, dans ce que ce mot évoque, une question qui a prioritairement travaillé Derrida en même temps qu’il la travaillait. Ce sera, du reste, le thème de son dernier séminaire : « La Bête et le Souverain ». Cette approche du « Pouvoir » est en même temps un élément essentiel pour décrypter les lignes de force selon lesquelles s’organise notre époque : ne voit-on pas souvent ce « sadisme originaire » se déployer de façon obscène et terrifiante dans le la plupart des domaines sociopolitiques avec les dommages professionnels qui se mettent à pulluler et l’accroissement de la souffrance au travail ? Ici, s’exerce une sorte de despotisme soft tandis qu’ailleurs, il s’affiche de façon crue et sanguinaire dans la figure du tyran.
L’on peut conclure que Derrida est  bien derrière Freud, le fait écrire, dans cette « spéculation » dé constructrice, de même que Freud le fait écrire, lui donnant du grain à moudre pour questionner notre temps.

Une filiation derridienne

Des années plus loin, en 2005, dans l’ouvrage « Drive test » qui sera traduit en Français en 2009 sous le titre « La passion de l’épreuve », la philosophe américaine Anital Ronell utilise la méthode derridienne de la déconstruction et s’intéresse, entre autres, à Freud et à son Essai « Deuil et Mélancolie ».
La spéculation freudienne y est présentée comme renonçant à une prétention à la validité universelle dans la mesure où, essayant d’éclairer la nature de la mélancolie, Freud met continuellement en doute les résultats auxquels il parvient.
A la fin de l’essai il décrit une blessure  qui nécessite un contre-investissement considérable puis met brusquement un terme à sa recherche.
« L’essai fait son propre deuil » écrit Avital Ronell.
L’on peut déduire, ce sera ma conclusion, de cette autre approche de la performativité du texte  (il fait advenir ce qu’il écrit), que Freud creuse une place pour un autre langage que celui, conventionnel, rationnel, dogmatique, institué par nos usages, un langage plus balbutiant, plus émotionnel, voire plus poétique ouvrant l’accès à une forme de « vérité » dont aucune quête philosophique ne devrait faire fi. C’est ce qui, à mes yeux, fait le prix de ses recherches, bien au-delà de ses accès de prétention scientifique.
N.C.


  

dimanche 9 octobre 2011

Un mot?



Ce mot, détaché d’un silence à quatre feuilles,
 envolé, survolant la charrette des quat’saisons
un mot, aux printemps effeuillés,  à mâcher les étés,
septembres déplorés et janviers asséchés.
Puis revient  la rengaine des quat’saisons avec
ce mot-là
et pas là,
plutôt fa dièse, sinon fadaise
que les fous ne taisent,
un, multiplié, évaporé en des échos
de gorge déployée
et de douceur sculptée
de bouche large éclose
et de regards mêlés
puis détournés,
un mot à déjouer les rages et les peurs,
et à rouvrir des épilogues
informés d’avenirs.
Ce mot ... un mot, peut-être…un mot ?
Mais quel mot déjà ?

noco