mardi 29 novembre 2011

Remerciement à Montserrat Figueras

L'on a dit, à propos du couple de Jordi Savall et Montserrat Figueras, qu'ils avaient "la gravité chevillée à l'âme". Avec Montserrat Figueres, nous perdons beaucoup : une mélancolie transcendée dans un timbre de voix épuré des vibratos, un appel à une rencontre des cultures et enfin une inscription du féminin dans une lumière voilée, en particulier dans son dernier programme: lux feminae. L'indicible beauté de ses chants parle à notre intimité la plus enfouie. Pour cette transmission, je la remercie ici et garde en moi son image vivante.
N.C.
Sainte-Colombe / Jordi Savall / Les Pleurs


dimanche 20 novembre 2011

Derrida "La Carte postale" "Le Facteur de la Vérité"-"Du Tout" 1980



Ces deux textes de Derrida sont le troisième et le quatrième, les deux derniers  de « La Carte Postale ». Pour les deux premiers, « Envois » et « Spéculer sur Freud », voir les publications du 25 septembre et du 16 octobre sur ce blog.

Facteur et vérité

« Le Facteur de la Vérité » concerne le premier des « Ecrits » de Lacan : il s’agit du « Séminaire  sur la « Lettre volée », nouvelle d’Edgar Poe.
La nouvelle, parue en décembre 1844 tourne autour des détours d’une lettre. Le détective Dupin est informé par le préfet de police de Paris, devant le narrateur, qu'une lettre de la plus haute importance a été dérobée à la reine, dans son boudoir, par le  ministre, en présence du roi, à qui la reine souhaitait la dissimuler en la laissant visible sur son bureau comme un message banal et anodin.
Pour accomplir son larcin, le ministre a subtilisé la lettre compromettante en lui substituant un autre pli de même facture, sans que le roi y prête attention.
Plus tard, le détective Dupin raconte l’issue de l’intrigue au narrateur qui apparaît donc, dira Derrida, comme un « narrateur narré ».
Les circonstances du vol et le voleur sont connus de Dupin mais celui-ci, faute de preuves ne peut accabler le coupable car malgré les recherches minutieuses effectuées au domicile du ministre, le préfet n'a pas pu retrouver la lettre.  C’est pourquoi il a sollicité l’aide de Dupin.
Quelques semaines plus tard, Dupin restitue la lettre au préfet et explique alors au narrateur  que si ce dernier a échoué, c'est que la lettre volée a volontairement été mise en évidence par le ministre. Loin d'être rangée dans un endroit secret, la lettre était bien visible dans le bureau du coupable où, apparente, elle semblait être un billet ordinaire.
La polysémie du titre de Derrida  « Le Facteur de la Vérité » donne à envisager le facteur à la fois comme passeur et comme opérateur mathématique de la vérité. Nous verrons que le facteur de Derrida et celui de Lacan ne portent pas le même costume, ne sont pas identifiables l’un à l’autre.
                              
Trois points attirent l’attention en ce qui concerne ce séminaire, selon Derrida

-Il s’agit de Poe, c'est-à-dire de cette littérature fantastique qui déborde la spéculation freudienne sur l’Etrangeté (l’Unheimliche freudien) en l’extrayant de la catégorie des symptômes pour en faire l’objet d’un genre littéraire qui conduit au Symbolique par la voie de l’Imaginaire.
-Ce Séminaire, qui n’est pas le premier en date, vient pourtant en tête des « Ecrits » et envisage d’entrée les rapports de la vérité et de la fiction.
-Il  appartient à une recherche sur l’automatisme de répétition tel que Freud l’envisage en tant que mouvement mortifère et tel que Lacan veut en rendre compte.
Ce Séminaire supposerait que l’on prenne au sérieux quant à cet automatisme -et
Derrida insiste sur ce point - la spéculation  de Freud dans sa caractéristique mythologique et poétique ainsi qu’elle apparaît dans l’ « Au- delà du principe de plaisir » dimension que Lacan semble sous estimer ici.

Le double objectif de Lacan

Il s’agit, pour Lacan,  de montrer comment la vérité habite la fiction, en mettant en lumière l’hégémonie du signifiant sur le sujet. On peut lire dès les premières lignes du Séminaire : « Notre recherche nous a mené à ce point de reconnaître que l’automatisme de répétition (Wiederholungzwang ), prend son principe dans ce que nous avons appelé l’insistance de la chaîne signifiante »
Pour les besoins de sa démonstration, Lacan effectue une contraction analogisante de deux moments du vol de la lettre. Le roi, la reine, le ministre sont les protagonistes de la première. La seconde met en scène le Préfet, Dupin, le Ministre et, indirectement le narrateur. Lacan extrait de la nouvelle deux triangles et veut montrer que la seconde scène est une répétition de la première dans le jeu des regards : le regard aveugle (le roi, la police), le regard qui voit cet aveuglement qui protège la lettre (la reine, puis le ministre), et enfin le regard qui voit les deux autres et en déduit que le lettre est accessible (le ministre, puis Dupin).
De ces intrigues, Lacan dégage dans une trouvaille poétique : la «politique de l’autruiche », c’est à dire ce dont se nourrit la répétition dans les relations : tandis que l’un (le roi) se cache la tête, un autre, (sc.1la reine puis sc.2 le ministre) lui plume le derrière sous le regard d’un troisième qui tirera les marrons du feu (sc.1le ministre puis sc.2Dupin).
Lacan en déduit que ce n’est pas la lettre qui est cachée, puisqu’elle reste visible,  mais la vérité, ce qui lui permet d’affirmer d’une part que la vérité habite la fiction, d’autre part que la lettre  joue un rôle essentiel et « révèle à chacun des personnages son propre inconscient » dans des jeux de pouvoir, lequel appartient à qui la possède.
C’est ce qui anime selon lui, les rapports de l’analysant et de l’analyste car de même que la lettre renferme une vérité qui va passer de main en main, de la reine au ministre, du ministre à Dupin puis de Dupin au préfet, l’analysant possède une vérité qui se découvre au psychanalyste dans les détours de la lettre (le signifiant).

Le regard aveugle de Lacan selon Derrida

Derrida démonte  l’affirmation lacanienne : « la vérité habite la  fiction » ;  pour Lacan, elle l’habite « en maître de maison » écrit Derrida ; « il s’agit de fonder la fiction en vérité, précise-t –il […] et cela sans même marquer comme le fait Das Unheimliche , cette résistance, toujours relancée de la fiction littéraire, à la loi générale du savoir psychanalytique. » Lacan ne fait jamais de différence, d’ailleurs entre une fiction littéraire et une autre. Il ne  lui semble pas possible d’envisager que la fiction soit plus puissante que la vérité qu’elle habille, la complexifiant.. « Cette première limite contient tout le séminaire »selon Derrida. Elle ne paraît pas sans lien, en effet, avec une sorte de subterfuge lacanien  qui consiste à substituer au cadre proposé par Poe, donc à celui qui borde le conte, un autre cadre prélevé à l’intérieur de la nouvelle : celui d’un double triangle dans deux scènes de vol dont la seconde répèterait la première, ce que conteste Derrida  nous rendant plutôt sensible aux différances (dans le sens de ce qui va différant.) Manipulation psychanalytique dans l’interprétation d’une œuvre littéraire car Lacan ne semble  pas voir ou peut-être veut ignorer, d’une part que les séquences qu’il emprunte à la nouvelle sont internes au cadre plus large, voulu par Poe, cadre qui la structure autrement, d’autre part que Poe  a le génie de s’intéresser à  l’étrangeté (das Unheimliche) d’une façon qui déborde les considérations freudiennes sur la répétition et les «revenants».
Il semble bien, en effet, si l’on tente d’aller encore plus loin, que Lacan, n’analyse le conte qu’en tant qu’« histoire » comme s’il ignorait toute cette richesse contenue dans l’Etrangeté de la littérature fantastique. Pourrait-on, par exemple, lire le conte de Grimm « Les Musiciens de Brême » avec comme seul outil  cette sorte de slogan : « la vérité habite la fiction » ? Il y a là comme une réduction ; peut-être  celle qui a fait dire à Pierre Henri Castel, dans un séminaire, que Lacan serait « nominaliste » (le nom, pour lui, ferait la chose)
Lacan « invente » donc ici une structure, triangulaire, adéquate à ses objectifs, substituant une fiction (topologique) à une autre (celle de la littérature fantastique), ce qui le conduit à  négliger les deux narrateurs : Dupin qui raconte et le narrateur qui relate les événements qui lui ont été racontés, celui que Derrida nomme « le narrateur  narré » Il n’y a pas trois mais cinq protagonistes

Derrida met en lumière la conception phallogocentrique de Lacan

« L’automatisme de répétition prend son principe dans ce que (Lacan) a appelé l’insistance de la chaîne signifiante. » écrit Derrida.
Lacan veut en effet montrer à travers l’histoire des vols, que la lettre suit son trajet propre, vers un lieu propre qu’elle atteint, qui est sa destination, son destin que seul Dupin peut comprendre.
Il veut ainsi souligner le lien entre le détective et l’analyste : il s’agit de corriger les détours de la lettre, de la remettre dans le droit chemin.
 Sachant que l’autre nom du signifiant du désir est, pour Lacan le phallus symbolique, nous pouvons voir, dans ce séminaire, que d’un lieu phallocentré, en tant que la suprématie du signifiant y est (re)présentée par un analyste outillé de la fonction paternelle, la lettre-phallus sera orientée vers sa destination : le lieu du père.
Mais Derrida décale cette assertion en insistant sur le fait qu’avant tout, la lettre féminise, d’une autre façon que ce que Lacan en indique ; sur ce point, il en appelle à l’interprétation de Marie Bonaparte qui a aussi analysé la nouvelle de Poe ; or Lacan n’en fait pas mention ;  pour Marie Bonaparte, la lettre est le phallus perdu de la mère qu’elle cherche à récupérer par l’entremise de la police puis de Dupin. Or, lorsque Dupin met la main sur la lettre, celle-ci se trouve dans un porte-carte situé sous un bouton de métal entre les jambes de la cheminée, métaphore du féminin selon Marie Bonaparte.
Ce lieu est, selon elle celui de la faille maternelle ; pour Lacan, il est  celui de la Vérité qui habite la fiction, révélant à celui qui la découvre son propre inconscient, Vérité assujettie au Signifiant symbolique.

L’écart de Derrida

Pour Derrida, au-delà de ces deux considérations une autre s’en produit : le phallus, signifiant symbolique du désir est bien, comme l’indique Lacan, un facteur, non pas pourtant le facteur de la lettre-vérité mais celui d’une lettre labile, variable et mouvante,  étoffée, incarnée par des Fictions, souvent des récits fantastiques, qui en sont la pulpe.
Alors que pour Lacan, le phallus assujettit le sujet à sa marque indélébile, pour Derrida, le phallus dissémine.
Il ne s’agit donc plus de la destination de la lettre mais de sa dissémination.
A partir de là Derrida, même s’il reconnaît que Dupin comme le psychanalyste possède « la lucidité de celui qui sait voir ce que personne n’a vu » répond à  Lacan sous une forme que l’on peut imaginer comme un dialogue direct :
-  L : «nous, psychanalystes, nous nous retirons du circuit symbolique et neutralisons la scène dont nous ne sommes pas partie prenante »
- D : «Vous, psychanalystes, vous vous leurrez au moment précis où, comme Dupin, vous vous croyez les maîtres ». 
Pour Derrida la conception lacanienne, phallogocentrée, se fonde sur une pulsion d’emprise, qu’il met en lien, comme on l’a vu dans « Spéculer sur Freud » avec le sadisme originaire, une  manifestation de pouvoir à éclairer d’autant plus  qu’ un(e) psychanalyste est, malgré l’affirmation de Lacan, « partie prenante » -sinon partie prise !- de la scène dont il est l’un(e) des protagonistes dans une cure.
Malicieusement, Derrida montre comment, pris dans une jouissance de théorisation,   Lacan utilise par erreur, dans un vers de Crébillon cité par Poe, le mot destin au lieu de dessein. Nouvelle substitution d’une lettre à une autre ! Lacan n’est donc pas du tout à l’écart de ce qu’il théorise : un « dessein » se métamorphose en un « destin », signifiant d’une hantise.
Destin de  la lettre, destination  selon Lacan, dissémination selon Derrida, dissémination qui est un autre nom de l’écriture. L’écriture-dissémination-féminisation, est une prise en compte du manque, mais, contrairement au symbolique lacanien, la lettre ne se fixe pas au père. Dans la dissémination, le manque ne cesse pas, inscrivant du féminin : il n’y a pas de signifiant transcendantal, pas même le phallus.

Un phallus disséminateur
Pour Derrida, dans le récit d'Edgar Poe  « la Lettre volée », contrairement à ce qu’affirme Lacan, la lettre n'a pas de destination assurée. Elle erre et dérive. Il n’y a pas d’indivisibilité de la lettre, de forme indélébile, ni de lieu fixe.
Le phallus derridien est un disséminateur. Il n'a ni lieu, ni trajet, ni signification.
Il faudrait donc parler, plutôt que de phallus, de mouvance, de circulation phallique.

« Du Tout »

Ce dernier Essai de « La Carte Postale » consiste en la transcription d’un entretien entre Derrida et René Major en présence d’un public.
Derrida y exprime ses ambivalences quant à la psychanalyse.
Il se déclare désarmé, à la fois là et pas là. Des mots insistent : « tout…pas tout…tranche…passer… faux bond …confrontation »
René Major et Derrida font fréquemment référence au texte «  Le Facteur de la vérité ».

Quelle place pour Derrida ?

 Une bien étrange place  assurément. Il évoque en effet un épisode étonnant : abordé dans un groupe par « quelqu’un de bien informé » aux Etats-Unis, il apprend que non seulement il est psychanalyste, mais encore qu’il serait l’analyste de Loewenstein.
Quelle annonce ! Une interlocutrice qui sait qu’il n’est pas psychanalyste prétend qu’il l’est et, qui plus est, d’un mort qui aurait entrepris, avec lui une double tranche. Et pas n’importe quel mort ! Celui qui fut l’analyste de Lacan et avec qui ce dernier rompit la promesse qu’il lui avait faite : poursuivre son analyse avec lui,  pour obtenir son soutien à la création de la Société psychanalytique de Paris en 1938 !
La sidération de Derrida est palpable quand il évoque ce fait. Fiction, certes mais à quelle vérité  se prête-t-elle? En même temps, l’on sent, derrière cette sidération, une sorte de jouissance derridienne à mesurer l’effet produit par cette révélation provocatrice sur le public de psychanalystes assistant à l’entretien…

Une psychanalyse des morts ?

Je terminerai par cette hypothèse qui s’est présentée à moi, à la lecture de cet « accident » (dans le sens de « ce qui arrive, ce qui tombe dessus ».)
 La déconstruction pourrait être une psychanalyse des morts 

Retour aux « Envois » et à l’enluminure de Matthew Paris : Qui est derrière qui, aussi bien dans une cure psychanalytique que dans un lien aux écrivains du passé ?
C’est que si, la plupart du temps, ceux qui nous précèdent sont à l’avant de nous, il y a tout lieu d interroger une nouvelle fois la temporalité générationnelle  et les inversions inhérentes au legs, ce que nous disait déjà l’enluminure représentant, l’un derrière l’autre, dans « Envois » Socrate et Platon ou plutôt Platon et Socrate !
Et voilà qui souligne la riche plurivocité du mot « précéder ». Celui qui me précède dans la temporalité est-il devant, est-il derrière ? C’est bien ce sur quoi a joué Matthew Paris dans son Plato et Socrates offrant matière à l’écriture de « La Carte postale »



N.C.










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lundi 7 novembre 2011

"L'Appel des Appels" : deux parutions importantes

Politique des méters. Manifeste
Cet ouvrage met en question le nouveau gouvernement des hommes qui affecte la sphère professionnelle et politique, une nouvelle dictature dont l'outil est l'évaluation utilisée pour assujettir l'humain à un objectif économique en faisant vivre ceux qu'elle cherche à rendre performants dans un climat de peur et de concurrence .

La folie Evaluation
Dans le même esprit que le précédent ouvrage, l'analyse de Roland Gori et Marie Jean Sauret   interroge l'Evaluation en tant que symptôme et instrument de dictature mettant à mal le contrat social et la démocratie.

Ces deux approches sont à méditer. Elles donnent à comprendre les formes de "passages à l'acte" dont nous sommes témoins, épisodes en lien avec une souffrance sociale qui affecte les plus vulnérables évidemment, ceux qui, trop démunis -peut-être depuis l'enfance- pour résister à l'oppression, s'en remettent à une forme absolue de "désistance". "On ne délire que du social" écrivait Gilles Deleuze.


N.C.

Alezanes

Alezane, la nuit s’est couchée sur les feuilles…haletante…s’y roulant  déroulant en mots dont vient l’odeur…comme celle des fleurs que l’on respire…
avant que de les voir.
Papier léché, mâché, griffé, troué…
Lettres alezanes me rejoignent de ce côté des histoires mortes,…se déprenant du meurtre…pour lentement s’éprendre.

noco