dimanche 4 décembre 2011

Intermède E : Etrange Epiphanie



Autrefois, L. avait  donné à une poupée imaginaire le nom d’Epiphanie. La syllabe finale mouillée consonant  avec le prénom de ses deux grand-mères, Eugénie et  Octavie, lui apparaissait comme le comble de l’élégance.
L. rêvait depuis toujours d’une poupée chiffon, comme celle qui dormait, le jour, dans ses longs jupons, sur le dessus de lit brodé de sa grand-mère Eugénie. Mais les temps étaient à la restriction ; la mode n’était pas aux jouets et elle n’avait pour compagnie qu’un poupon en celluloïd nommé à cette époque baigneur. Elle le trouvait froid et dur et l’avait abandonné dans un grenier où les rats lui avaient rongé le nez : enfin une ouverture sur cette forme vitrifiée.

De ce trou s’était inventée Epiphanie,  petit minois chiffonné, regard et cheveux noirs,  une compagne idéale  pour des courses éperdues dans ces champs de blé auxquelles invitait l’épi en ouverture du nom.  S’associait à cette image bucolique celle de l’arrière-grand-père de L. chantant à pleine voix, façon belcanto « La Chanson des blés d’or » :
« Mignonne, quand le soir descendra sur la plaine
Et que le rossignol… viendra chanter encore…
Nous irons écouter… Nous irons écouter… »
En fermant les yeux, L. pouvait encore entendre résonner cette voix timbrée aux accents émouvants.

Plus tard, elle découvrirait la fête des rois ; et la magie des mages guidés par l’étoile avait élargi l’aura d’Epiphanie.
L. arpentait le monde en promenades sans fin sur des tapis volants féériques entre Epiphanie et Balthazar, son mage préféré, dont le nom rimait avec bazar en une sorte d’utopique contrepoint à l’éducation rigoureuse dont L. était l’objet

Plus tard encore, L. connaîtrait l’étymologie du mot : le terme grec Epiphaneia qui signifiait apparition et sa tendance romanesque associa cette racine à l’amour, surtout quand elle découvrit « L’Education sentimentale » de Flaubert et cette phrase célèbre évoquant la rencontre de Frédéric Moreau et de Madame Arnoux : « Ce fut comme une apparition ».
A la première lecture, l’image d’Epiphanie se profila fugitivement, derrière la phrase avant de disparaître à nouveau.

Et la phrase ferait retour avec la silhouette d’Epiphanie lorsque L. eut à vivre une expérience  passionnelle.
Elle se tourna alors vers notre Grand Oncle, cherchant un éclairage dans ceux de ses textes qui évoquaient la familière autant qu’étrange étrangeté.

L’apparition semi onirique  semi réelle d’’Epiphanie dans ce climat de la passion
- comme si la poupée avait pris vie soudain, comme si l’imaginaire était devenu réalité- généra certes l’angoisse qu’évoque le texte freudien : quelque chose de disparu réapparaît pour re-disparaître et il y avait bien là un phénomène effrayant, qui appartenait au monde des fantômes et des revenants. Epiphanie n’était-elle pas une sœur d’Olympia la poupée automate créée par Hoffmann dans l’un de ses contes ?

Pourtant, elle s’interrogea longtemps encore après être parvenue au terme de cette ardente traversée…et elle eut envie d’élargir (y compris dans le sens juridique de ce mot), le texte canonique : il n’y avait pas eu là seulement  angoisse,  et sentiment de dépersonnalisation. Il y avait eu aussi jubilation, élaboration poétique, climat épiphanique heureux. Il fallut certes y croiser l’image, la peur et le voisinage de la mort mais vivre aussi, en les apprivoisant, le sentiment d’une renaissance,  des accès ponctuels à l’illimité et,  peut-être, l’expérimentation de ce que les physiciens contemporains théorisent comme l’ « intrication » de particules, c'est-à-dire le fait  que deux ou plusieurs particules peuvent se trouver en superposition ; Il en résulte que chaque modification des unes sera en concomitance avec une modification des autres quel que soit l’espace/temps qui les sépare. L’astrophysicien Etienne Klein évoque ce phénomène dans une métaphore  pleine de sensibilité : « deux cœurs qui ont interagi dans le passé ne peuvent plus être considérés de la même manière que s'ils ne s'étaient jamais rencontrés.  Marqués à jamais par leur rencontre, ils forment un tout inséparable » Mystère de la matérialité subtile et spirituelle des corps : « Nul ne sait ce que peut un corps », écrivait Spinoza. Peut-être  la physique contemporaine nous en apprend-elle un peu plus et notre existence peut nous paraître vertigineuse si nous questionnons ces réseaux  de particules qui nous informent, desquels nous participons et qui nous constituent.    

Epiphanie réapparue avait souligné à l’évidence cette synchronicité entre L. et une part très enfouie, oubliée d’elle-même, qui, de l’enfance, ou d’encore avant,  avait à nouveau fait signe dans l’intensité d’un lien à un autre.
Elle  eut de nouveau cette conviction, déjà rencontrée, que les théories de la physique moderne,  de même que bien des éléments de la sagesse chinoise ou hindoue venaient objecter  à l’existence d’une rationalité chronologique ou d’une causalité logique ; affirmer du même coup  l’inexistence du hasard ; évoquer la réalité d’une synchronicité cosmique dont « le retour d’Epiphanie » lui avait apporté comme une preuve supplémentaire, ce dont elle conçut  un profond sentiment de paix.
Et elle souhaitait que les théories psychiques, du moins les plus rationnelles,  les plus fermées, puissent faire  galette royale de ce blé-là
Elle pensait alors à ces lignes consacrées à l’ « Apologie des fantômes » dans l’ouvrage « Nageurs et rêveurs » de Denis Grozdanovitch : « Ne se pourrait-il pas […] qu’à certains instants, le voile de Maya se déchire, que l’illusion faiblisse et qu’un vague souvenir de notre précédent masque s’échappe de son cercle imparti pour venir nous inquiéter, nous étonner fugitivement ? N’avons-nous pas tous, un jour, été assaillis, au détour d’une pensée confuse, par cette anamnèse et cette faille impromptue dans le système anonyme du monde, ne pourrait-on la nommer : le fantôme de nous-même ? »…un fantôme amical dont l’inquiétude se serait effacée et dont l’étrangeté ne serait plus, désormais, que familière ?  Une sorte de spectre, au sens de la lumière, dont l’invisibilité pourrait se révéler plus éclairée, plus éclairante, que cette rationalité  dont, pour vivre, nous entretenons l’illusion.
N.C.


L’imagination  est un amour qui attribue des couleurs aux voyelles, des morales aux  couleurs  et des sons aux parfums : « Rien ne vaut la peine  d’être vécu, dit  Romain  Gary, qui  n’est pas d’abord une œuvre d’imagination, ou alors la mer ne  serait plus que de  l’eau salée »
  
 Raphaël Enthoven : « Le philosophe de service et autres textes » 



Voir aussi sur Daily Motion la vidéo à la fois simple et captivante "Faut-il croire aux univers parallèles?", du philosophe et historien des sciences Thomas Lepeltier.



Agora des savoirs - Thomas Lepeltier : Faut-il... par villedemontpellier
  
En fait, cette vidéo existe toujours sur le web mais ne veut pas se stabiliser sur le blog.

 

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