lundi 31 décembre 2012

Dans quelques heures...l’an neuf.


 
Le frottement de deux silex l’un contre l’autre produit une étincelle qui d’une seconde à l’autre aura disparu...Elle ressemble à l’Occasion filant comme une étoile à travers nos ciels. Il faut la saisir au vol. Dans l’Antiquité grecque, le dieu qui la représente n’a qu’une touffe de cheveux. Quand il passe, on peut ne pas le voir, ou encore  choisir de l’ignorer, ou bien alors, solidement l’attraper par les cheveux, accueillant l’opportunité avant qu’elle ne disparaisse aussi vite que s’éteint l’éclair du silex.

Je nous souhaite à tous, bien avisés, de saisir dans l’instant, beaucoup d’étincelles opportunes pour les laisser filer et tisser la vie, en nous, ailleurs, partout et particulièrement à Alep, ville qui m’est chère et dont les images actuelles me scandalisent, me désolent. Je sais combien il y a de naïveté dans un tel vœu...Dans les « comptes de faits » de la réalité, comment un monstre qui piétine son humanité pourrait-il être sensible au clignotement éphémère d’une étincelle ? Pourtant, je persiste et dépêche dans le ciel d’Alep, la pluie lumineuse de mes pensées les plus tendres pour ceux qui souffrent là-bas, sans pouvoir même panser leurs blessures, quand, moi, j’ai le temps et le luxe de penser.




Meilleurs vœux à ceux qui me liront et aux autres. 

  N.C.



 





 

samedi 22 décembre 2012

Beauté(festivités) et/ou festivités (beauté) ?



Cette période de fêtes, nous voudrions la vivre entourés de chaleur et de beauté. Mais la beauté ? C’est une des réalités qui échappe le plus aux définitions, aux abstractions et à la capture. Les hommes, au moment de Noël, tentent de la figurer de façon artificielle : guirlandes, magnificence des vitrines, cadeaux, plats fins, mais alors le « paraître » pourrait avoir pour fonction d’éluder l'« apparaître » dans sa concomitance avec le « disparaître ». C’est que le terme de l’année est le signe d’une rupture, d’un basculement temporel. Peut-être voudrions- nous lui échapper  fermer les yeux sur la misère du monde, là, dehors, celle que la couverture de « Télérama » évoque dans l’image de gros prédateurs à l’affût d’un petit poisson qui s’écrie : «  2012 encore une année de merde ». Et comment ne pas songer à tous les témoignages évoquant la contrainte et les différends qui crient en silence dans certains repas familiaux ? Ou, a contrario, l’abyssale solitude ?
Alors, la beauté ? N’est-elle pas avant tout, le kairos grec, c'est-à-dire la rencontre occasionnelle et fugace, un mouvement amoureux dans une nuée de poussières lumineuses s’échangeant en l’instant entre un être vivant et une altérité : dans l’élan vers un autre, ou  un paysage, une ville, un chant d’oiseau, un tableau, la musique ? C’est une sorte de phénomène atmosphérique, un éclair dans l’obscurité.
Nous en aurions gardé surtout une réminiscence, non pas une mémoire lourde qui serait tentée de ranger et classer sur des étagères, dans un souci de conservation ; non pas tant un souvenir, qu’une souvenance légère, un climat intérieur : un texte lu par une voix aimée ; une course d’enfants quand, en robe ou pantalon de fête et galoches, nous nous élancions, couverts de neige, vers la crèche, à minuit, subjugués par les rois mages ; la joie de l’étreinte ; la biche croisée dans une clairière et qui d’enfuit avec grâce ; le poignant instant de mélancolie, un jour, à l’écoute du piano solo dans le concerto de Ravel ; n’est-ce pas cela que nous voudrions ressusciter à Noël, une retrouvaille  de ces moments évanouissants où tout soudain, en l'instant, la séparation s’abolit ?
Alors ce sera peut-être, ces jours-ci, le regard perdu d’émerveillement, d’un enfant découvrant l’objet dont il avait rêvé, le souffle du plaisir partagé  qui, en un éclair, est passé. Notre atmosphère intime s’en trouverait, peut-être, enrichie tandis que s’étofferait le tissu de nos réminiscences. Nous pourrions en vivre mieux, sans doute,  les aléas de notre condition dont l’un des constituants essentiels, la séparation, est le décalage entre nos intentions et les fruits qui viennent leur répondre. Avant d’y revenir, il y aurait eu la trêve de ces intervalles et l’effleurement d’une présence passante.

N.C.

vendredi 21 décembre 2012

A deux voix dans le nu du temps




Le Balancier et le temps. Tarek Essaker

De trames invisibles. Noëlle Combet



On crut rejoindre par instants, par illuminations, la course du temps, mais comme à chaque fois, par vagues successives et accalmies  il bat de l'aile, traverse, vivant, le nœud d'un balancier qui ne sait vers où pencher à force de cadence et de mesure.

Aux prises avec l'inconnu, avec l'inattendu, le surprenant, l'anarchie des astres, à l'orée des réminiscences, on prend conscience du je, jeu ludique voix gelée, signes conquis, ombres transparentes, flambée qu'on traverse,  embrasement qu’on effleure comme une unique nudité depuis l'enfance, tapie sous nos cœurs, sous nos silences. Cette nudité est la nôtre...

et elle, comme un moineau ou un rouge gorge entre nos mains, nous prétendons l'apprivoiser, la traverser, la jouer aux dés ; nous espérons la jeter à la mer...


Bien plus tard, avec le vide, les toiles à filer, les métiers à tisser, l'oubli nous berce et les leurres nous caressent, oubli de l'extrême figure de nos vies.

T.E.





Imprévisible, à cette heure, le temps s’amincit jusqu’à une obscure transparence... Improbable, il effleure l’insaisissable, l’impondérable...là où les chemins, fuyant leur trace, à l’infini, se perdent...



Un papillon est passé...Invisible sillage...

L’air transparent a tremblé...

d’une ombre d’absence...


N.C.


dimanche 9 décembre 2012

Intermède H : Hapax


Cela fait déjà quelques lunes que les syllabes du mot «  hapax » se sont  mises à trottiner mélodiquement dans ma tête, d’abord à pas menus de souriceau, se transformant ensuite, de façon plus sonore, en un piétinement pachydermique, et rythmant, pour finir, une danse primitive...
Je me suis donc mise à cheminer avec ce mot en rassemblant mes idées. Le « Robert » rappelle son étymologie grecque : hapax (une seule fois) legomenon (parole dite), d’où la définition proposée par ce dictionnaire : mot, forme, dont on ne peut relever qu’un exemple (à une période donnée) ; ainsi le mot mallarméen « ptyx » est-il un hapax. Ce terme a été inventé par Mallarmé en panne de rime en « ix » dans le sonnet « Ses purs ongles » :

« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx
Aboli bibelot d’inanité sonore... »

Bien mieux armé que son patronyme ne le laisse entendre, l’auteur a su, par nécessité poétique, inventer ce qui n’existait pas. Hapax donc, à propos duquel il est amusant de constater que de nombreux chercheurs- commentateurs se sont escrimés en vain à trouver un sens alors qu’une clef de l’énigme leur était, peut-être, proposée au vers suivant, si l’on considère qu’un effet d’enjambement permet de lire : « nul ptyx aboli bibelot... », donc de penser qu’aucune sonorité ne peut être vaine, frappée d’ « inanité »  lorsque surgit un désir mélodique. Magie de l’élan poétique qui nous dépêche là, ce ptyx, cri facétieux d’une alouette lulu, étincelle suraiguë jaillissant d’un feu de cheminée, ou bondissement joyeux d’un bébé marsupial.

Approfondissant mes recherches  à l’aide de Wikipédia, j’ai découvert le concept d’ « hapax existentiel », forgé par Jankélévitch puis développé par Onfray.
Selon  Jankélévitch  « toute vraie occasion est un hapax, c'est-à-dire qu'elle ne comporte ni précédent, ni réédition, ni avant-goût ni arrière-goût ; elle ne s'annonce pas par des signes précurseurs et ne connaît pas de "seconde fois"». (« Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien ») Ainsi de la perte d'un enfant, pour sa mère : « Mais l'enfant qu'elle a perdu, qui le lui rendra ? Or c'est celui-là justement qu'elle aimait... Hélas, aucune force ici-bas ne peut faire revivre ce précieux, cet incomparable hapax littéralement unique dans toute l'histoire du monde » (« La mort »)  Il s’agit donc, pour ce philosophe, d’une expérience inédite et surprenante qui inaugurera une réorientation affective et cognitive sur le chemin d’une vie.

Elargissant ce point de vue, Onfray déclare que le concept d’hapax existentiel permet de montrer que toute pensée naît d'un corps : « Un hapax existentiel est ainsi préparé, mûri, fabriqué par le corps puis révélé dans les enthousiasmes qu'on peut ensuite constater » (« L’art de jouir »)
Il donne, entre de nombreux autres exemples, celui de Montaigne tombant de cheval, de Rousseau saisi par une « illumination » sur le chemin de Vincennes et évoquée dans une lettre à Malesherbes : « Oh Monsieur, si j'avais jamais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social, avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions, avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'homme est naturellement bon et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants. »    
C’est aussi au terme d’une transe près d’un rocher à Silva Plana que
Nietzsche a la foudroyante intuition de « l’éternel retour », L’hapax existentiel est, selon Onfray, générateur d’invention philosophique pour chaque penseur qui en fait l’expérience.

Selon Benjamin Constant, « certains substantifs n'ayant pas de forme féminine, ils sont naturellement source de néologismes et, dans sa Correspondance,  il propose l'hapax « prédécessrice » qui n’a pas connu de prospérité. Un hapax pourrait-il être ici un néologisme qui n’aurait pas réussi dans la vie ? La « dive bouteille » de Rabelais, devenue formule d’usage, a gagné, quant à elle, une existentielle légitimité linguistique.

Au terme de ces diverses perspectives, je me suis prise à songer que ma naissance était donc un hapax, de même que ma nomination ; et que ma mort en serait un autre, ultime.
Si l’on s’en réfère à Montaigne selon qui l’on ne peut dire qu’au moment de sa mort, si un être humain a réussi sa vie, alors, il y a peu de chance que je sache, sauf à vivre mon terme en pleine lucidité, si ma naissance aura été ou non un hapax réussi. Et, entre deux hapax, je vis comme ce personnage d’un film de Mathieu Kassovitz  : il tombe du haut d’un immeuble et, a chaque étage rencontré , tête en bas , il prononce : « Jusqu’ici tout va bien ».
Entre l’hapax initial, quelques autres, rencontrés au passage, qui me firent manquer un étage ou « chuter vers le haut », entre ces « hapax existentiels » et l’hapax final, je peux dire aussi : « jusqu’ici ça va»... et souhaiter qu’aucun  parachute,  surtout, ne s’ouvre, qui ferait écran d’amnésie ou d’ab- sens avant l’atterrissage, me privant de la lucidité du dernier hapax.

N.C.

dimanche 25 novembre 2012

Echappée jaune




Quels mots pour dire en jaune la lumière de ce parterre ? Chrysanthèmes à petite tête, contraste d’absolu dans la demi-saison...Un pigeon passe, se dandinant sur la terre de l’allée... ses reflets gris mauve font miroiter l’instant, me détournent à peine des fleurs qui font échec au dire.
Les mots-lumière ne viennent pas...Les oiseaux savent : leur cris sont jaunes...Jaune des fleurs et des cris d’oiseaux...Indiscutable...Il a ce goût du vivre... miel et citron...sauvage... plus fort que tout...une effraction... aveugle ...même  au cœur des désastres...
Les pétales aigus des chrysanthèmes répondent aux élans du vent, clignent, presque en transparence, comme paupières au soleil...Je les prends dans mon regard, m’abandonne au leur...Je ne sais plus...D’ambre claire se fait le buissonnant silence, où je me laisse glisser.
noco