jeudi 1 mars 2012

Intermède F : Fantasmagorie



Alice ressentait en cet instant un vide douloureux. S’interrogeant, elle ne vit à ce vertige aucune raison précise : elle menait une existence heureuse, très heureuse même, dans sa vie intime comme dans ses liens sociaux. Trop heureuse ? Le bonheur était-il trop lisse, monotone ?  Une enfance difficile, marquée par la guerre,   l’avait-elle rendue inapte à la tranquillité ?  Avait-elle toujours besoin de résistances,  les petites se légitimant de la grande, de ce climat que René Char évoque comme un  trésor perdu ? Du reste, pouvait-il être là question de raison ?
Un éclair traversa  son ciel intérieur…  un éclair d’orage, une soudaine rébellion : elle voulait, dans l’instant, briser une épaisseur, se défaire d’un poids routinier,  utiliser sa matinée vacante  pour plonger dans un ailleurs
Elle regarda autour d’elle et vit une animalerie. Elle y observa un lapin blanc ; inquiété par sa silhouette devant la vitrine, il tourna plusieurs fois en rond puis, en quelques bonds rejoignit une petite niche au fond de la cage. Une  librairie, qu’elle n’avait jamais remarquée jouxtait l’animalerie  Elle franchit le seuil, se disant que les livres allaient lui offrir cette parenthèse dont elle avait besoin.

Dès qu’elle eut fait un pas au-delà de la porte dont le timbre tinta de façon insolite, entre cri d’oiseau et éclat de rire, elle croisa le regard de l’homme et ressentit  au plus intime comme une secousse électrique que son corps connaissait bien : l’éclatement  en plénitude du désir.
Il se produisit  une sorte de fascination réciproque : les yeux de l’homme et les siens se plurent, s’enlacèrent, s’étreignirent.
Les regards se quittant, se reprenant, disaient une craintive approche et, en même temps, un acquiescement amoureux la traversait de façon vibrante et fulgurante, en un éclair charnel.
Elle s’approcha des rayons, feuilleta fébrilement des ouvrages, s’accrochant à des titres connus : les Sonnets de Ronsard, et, sur un autre rayon, Le Livre de Sable, La Carte et le Territoire. Des clients passaient, interrogeaient, achetaient, payaient, repartaient.

Dans l’intervalle, elle regardait l’homme  puisant  le désir jusqu’à plus soif  au fond de ses yeux.
Elle s’imaginait contribuant avec lui à la vie de la librairie…Ils  prenaient contact avec des écrivains, faisaient des voyages, survolaient en ballon un réseau chevelu de fleuves d’un bleu si profond qu’improbable… Un bleu si bleu ! Les regards se croisaient, criaient  l’émotion, l’intensité heureuse et douloureuse  de la rencontre.
Tout à coup, les livres disparurent. Il n’y eut plus qu’un immense parquet pour la  musique intense d’Astor Piazzolla, une sorte de tango intime bouleversant Alice au plus profond de son corps. Dans les yeux de l’homme, elle  brûlait, puis se baignait, s’ébrouait, souffrait et puis riait. Elle reconnut cette indomptable part sauvage qui l’orientait  vers les cascades.

Le temps passa, des années entre dix heures et midi aujourd’hui… Et le moment fut là, maintenant, tout soudain,  d’endosser à nouveau ce manteau des heures  dont elle s’était défaite.
Il consulta sa montre et le temps mit fin au charme ; elle partit à reculons tandis que leurs regards se cherchaient une dernière fois et se quittaient embués d’adieu.

Dehors, Alice se sentit habitée d’une énergie qui, ces derniers jours, l’avait désertée.
Les contraintes se dissolvaient maintenant, redevenant jeu d’enfant, l’enfant retrouvé du début du monde.
 La joie était de retour : l’inattendu rayonnait sur le quotidien. La traversée qu’elle venait d’accomplir,  rendait à sa vie une couleur vive mais l’ombre du regret  s’étendait aussi progressivement, éteignait la jubilation.
Quand, trois jours après, elle refit le même trajet dans l’intention d’apercevoir la librairie, -juste un peu,  juste de loin, se raconta-t-elle !-, elle se perdit  Par quelles ruelles était-elle donc passée? Quel avait été son itinéraire ?  Elle éprouva un sentiment de déréalisation, presque d’effondrement. Elle se mit à errer, déambulant au hasard…

et  elle se retrouva devant l’animalerie. Le lapin blanc était toujours là et on aurait même dit qu’il avait grossi. Il ne s’effaroucha pas de sa présence ; il semblait l’observer curieusement, malicieusement,  plissant plusieurs fois museau  et moustaches. Alors, elle vit soudain ses yeux roses, et sa redingote rouge avec la montre à gousset ; c’était le lapin pressé que sa sœur, la petite Alice, avait suivi dans son terrier, et qu’elle cherchait encore en vain au réveil de sa sieste. « La fonction des lapins est de signifier l’absence du  pays des merveilles », bougonna-t-il en s’effaçant.  La cage était vide.

.Elle regarda à côté : là où se trouvaient  la librairie et l’amoureux, il n’y avait  plus aujourd’hui qu’une immense porte cochère ouvrant sur un  chantier, des grues, des parpaings, du verre brisé ; sur un éclat, elle put déchiffrer trois lettres : LIBR…Le reste de la vitre manquait.

Elle reprit son chemin, mi accablée, mi rieuse ; un sentiment d’autodérision l’envahit puis disparut,  la laissant tout à coup  très grave, très songeuse et en même temps prise d’une grande tendresse d’être-au-monde : rêvait-on la vie ou vivait-on un rêve ? Lui revint alors en mémoire cet extrait du Tchouang Tseu : Jadis Tchouang Tseu (alias Tchang Tcheou ) rêva qu’il était un papillon voltigeant satisfait de son sort et ignorant qu’il était Tcheou lui-même. Brusquement il s'éveilla et s'aperçut avec étonnement qu'il était Tcheou. Il ne sut plus si c'était Tcheou rêvant qu'il était un papillon, ou un papillon rêvant qu'il était Tcheou. C'est là ce qu'on appelle le changement des êtres. 

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N.C.

-Oui, 1984 comme 1Q84 ont  la même formation originelle. Si tu ne croyais pas au monde et s’il n’y avait pas ton amour, tout ne serait que toc. Peu importe que l’on se trouve dans l’un ou l’autre de ces mondes, la ligne qui sépare la réalité de l’hypothèse n’est généralement pas visible pour les yeux. On ne la voit qu’avec le cœur.

Haruki Murakami
« 1Q84 »  2011



 Codicille à l’intention de « Gertrude » avec qui il fait bon débattre et sur le site de qui il fait bon se perdre (gertrude.over-blog.org) :
N’est-ce pas la petite fille« sommeillant » en chacune  (espérons qu’elle n’ait pas été supprimée),  qui, se réveillant, s’émerveille  jusqu’à prendre parfois les traits de celle que d’aucuns nomment la« midinette » ? Alors, en effet, elle enfourche son « petit vélo » et « pédale », pédale, pédale jusqu’à l’horizon.
Au retour, après avoir chancelé sur la terre ferme,  elle repique un somme en gardant un œil ouvert.  Le désastre ayant été côtoyé, il s’en est produit une transfiguration et les astres brillent à nouveau d’un éclat différent.
Mais ce n’est pas un trait spécifique féminin : n’est-ce pas le petit garçon qui « sommeille » en chacun, etc.
La langue, sur ce point, est particulièrement injuste avec les hommes n’ayant pas créé le mot : « midinet »…Peut-être parce qu’il ne faut pas que ça se sache…Chchchuttt !

8 commentaires:

Vincent Lefèvre a dit…

Eh oui ! Rester, revendiquer de rester - y compris dans le regard des autres -, des Alice au pays du vermeil... ; quant au lièvre de mars, laissons-le courir à ses mille occupations...

Noëlle Combet a dit…

Vincent, j'apprécie tout particulièrement ici votre participation de lecteur et je goûte, merveilles-vermeil la réversion poétique du féminin pluriel au masculin singulier.
Merci.

gertrude a dit…

Ah! Le lièvre peut bien courir sur la lande, l'hase au cœur et le vague à l'âme, car la midinette est une rusée qui a plus d'une dinette à son arc protéiforme pour pédaler plus vite.
Merci Noëlle de ce codicille en battement de cil de midinette à une autre qui n'en pense pas moins.

Noëlle Combet a dit…

La "rusée" m'a interpellée.Entre midinettes, partagerions-nous la ruse en battements de cils de connivence?
J'aime lire vos commentaires qui ouvrent des pistes.Ainsi, outre la ruse la midinette à l'arc. Serait-elle nette de tout mi-dit?

gertrude a dit…

Remarquez qu'il faut mieux un mi-dit de midinette timorée à midi qu'un démon de midi mi-cuit et mal digéré.

Noëlle Combet a dit…

Pour sûr,j'ai bien ri mais ce trait est en si harmonieuse dissonance avec le climat du livre de Lawrence que ce dernier a dû se taper le crâne contre les parois de sa tombe.
Que vaut-il mieux? Pour ma part, pleine d'appétence dans le mitan du dit, je préfère saisissant à l'envers la baguette de Circé, transformer le démoniaque pour en goûter la tendresse.

gertrude a dit…

Non, Chère Noelle, ce n'est qu'un trait sans la pointe.
Loin de moi l'idée de faire éclater le crâne de Lawrence!

Noëlle Combet a dit…

Ouf! Merci, Gertrude.