samedi 31 mars 2012

"L'individu qui vient...après le libéralisme "selon Dany-Robert Dufour




 « Individu » ?

Le premier mot du titre appelle une précision. Selon le philosophe, l’ « individu »  est encore à naître dans la mesure où  le fascisme, le collectivisme, le libéralisme ont en commun de nier un individu qui, dans une reconnaissance de l’autre, (de étant à entendre dans un sens subjectif et objectif), se réaliserait comme sujet s’autorisant  à dire « je » en son nom. L’individualisme  est donc ici à distinguer clairement de l’égoïsme et serait au contraire lié à l’altruisme. L’individu ne pouvant surgir que dans une interdépendance ; il aurait la qualité d’un être humain se constituant dans une éthique et  une bienveillance. Il serait « sympathique » terme que l’auteur emprunte  à  Adam Smith  dont il ne se fait pas faute, par ailleurs, de contester les théories annonciatrices du libéralisme.
La formulation « l’individu qui vient » fait écho et contrepied  à l’ouvrage d’Agamben : « La  Communauté qui vient » suggérant que l’individualisme serait à l’écart de toute chapelle.
Pour approcher cette hypothèse de  l’individu qui vient…après le libéralisme,  l’auteur énonce sa conviction que le futur se récolte dans le passé dont  il fait formes nouvelles. Il revient  donc en arrière le long des deux faisceaux de fils, l’un religieux, l’autre, grec, qui ont,  jusqu’à il n’y a guère, tissé nos comportements et nos vies. Dans l’usure progressive de ce tissage, se constituent de nouveaux motifs.


Le maillage religieux

Entre le fil religieux et le fil grec  l’on peut  repérer des analogies, ce qui explique peut-être qu’ils se soient effilochés tous les deux  en même temps à partir du XVIIIème siècle.
Le premier prend naissance après le sac de Rome par les Wisigoths en 450. Averti, Augustin, évêque d’Hippone (l’actuelle Annaba), dans le souci de sauvegarder les valeurs religieuses,  écrit « La Cité de Dieu. Il y oppose très radicalement l’amour de Dieu à l’amour de soi. L’amour de soi est catégoriquement  prohibé, ce qui fait surgir une question immédiate : comment aimer si l’on ne s’aime pas un peu soi-même ? Le soi ne peut devenir sujet qu’à s’entendre et s’apprécier suffisamment ; il ne peut être seulement un objet méprisable. Peut-on penser que cet interdit trop lourd portant sur l’amour de soi engendrera une sorte de « retour du refoulé » dans la forme libérale qui sera celle de l’économie à partir du XVIIIème siècle ?
Augustin d’autre part souligne la nécessité d’un renoncement à trois formes de libido : la passion des sens, celle de posséder et dominer, celle de concevoir et savoir. Là encore, le renoncement proposé est radical et permet de comprendre, particulièrement en ce qui concerne la troisième forme, les antagonismes de l’Eglise et de la science : il faut « croire » et non questionner.
Une première maille se rompt avec Pascal qui, habité par sa passion de voir, savoir, philosopher, ne cesse en même temps d’interroger sa foi, de s’auto accuser, se mépriser, dans une sorte de mélancolie qui explique peut-être sa mort précoce.
Son ami et disciple Nicole se démarque de lui en revendiquant  un amour de soi « éclairé », ce qui deviendra avec Locke en 1680 un amour de soi « éclairé » et « inoffensif » 
Avec Calvin, un pas considérable est franchi dans le sens « économique » de l’amour de soi.  Alors que Claude de Sachins,  seigneur d’Asnières lui demande conseil, il se déclare favorable à la généralisation du prêt avec intérêts. Jusque là, l’usure était interdite  en Grèce ancienne ainsi que, généralement, dans les peuples des trois religions et plus précisément entre coreligionnaires.
Le protestantisme calviniste étant dominant, dans la société anglo-saxonne, l’idée s’y répand renforcée de la conception de Nicole passée par Locke : l’augmentation de la richesse collective serait un indice de la vertu publique. Le fondateur britannique du méthodisme John Wesley déclarait en chaire  dans la seconde moitié du XVIIIème siècle : « Il nous faut exhorter les chrétiens à gagner ce qu’ils peuvent et à épargner ce qu’ils peuvent, c'est-à-dire à devenir riches » Cette exhortation à l’enrichissement  sera, après plusieurs siècles, le dogme M.Thatcher  et G.Bush. Mais nous avons la preuve, dans notre actualité que les pays anglo-saxons ne sont pas seuls concernés.
C’est donc en cette seconde moitié du XVIIIème siècle que l’héritage augustinien continue à  se retourner : deux des libidos sont désormais, complètement réhabilitées, la troisième (savoir), par l’intermédiaire de l’évolution scientifique, la seconde (avoir), dans un nouvel idéal économique.

Le maillage du logos grec

A la tripartition augustinienne des libidos, fait écho la conception des trois âmes dans la Grèce antique. L’âme d’en haut (noûs), représente, dans la tête la faculté de connaître, chercher, philosopher, celle d’en bas (epithumia), est le siège des passions, situé dans le ventre. L’âme intermédiaire, (thimos) se trouve dans le cœur. L’ensemble des trois âmes est la psyché.
L’âme haute ne se réduit pas au conscient. On peut en effet accéder à la connaissance par de multiples voies ainsi que le démontre Socrate quand il évoque son « daimon » (démon ? Génie ? Un ancêtre de l’inconscient, à coup sûr !)
L’âme intermédiaire est un variateur permettant une modulation, soit de l’âme haute, soit de l’âme basse. Il comporte une connotation colérique. Dirigé vers l’âme haute, il peut en renforcer la noblesse et prend alors la forme d’un courage qu’on peut relier  aux premières lignes de l’ « Iliade » : « Tout a commencé par la colère d’Achille »…N’oublions pas que cette colère était justifiée et que courage et vertu sont restés longtemps sémantiquement liés.
Générateur de vertu lorsqu’il est ascendant, le thimos conduit à l’enfer des pulsions et passions quand il se dirige vers l’âme basse y produisant l’enfer  du « pathos ».dont l’équivalent latin est « passio ».
L’objectif de cette catégorisation est claire : le pulsionnel doit être domestiqué. La passion n’est pas mauvaise en soi ; elle ne le devient que si elle n’est pas orientée par le thimos vers l’âme haute. Les grandes tragédies grecques sont porteuses de ce message.
Après le VIème siècle av.J.C., au moment où naît  la philosophie, ces idées cessent d’être le privilège d’une élite pour devenir une pédagogie s’adressant à tout enfant grec à qui il convient , en tant que futur citoyen, d’enseigner la nécessité d’une maîtrise des passions. C’est dans le cadre de la schole (l’école) qu’est dispensée cette pédagogie.  Dans « Les Lois », Platon précise que la musique en fait partie en tant que transformation des affects subis en une forme à partager avec tous.
Pourtant, dans les dialogues de Platon, on rencontre aussi des défenseurs  de l’âme d’en bas. Dans  le « Gorgias », Callicles soutient la nécessité de céder à  l’âme viscérale, de réaliser toutes ses passions à n’importe quel prix à l’instar des animaux.
Calicles, il est vrai, est un sophiste et R.D. Dufour affirme dans la suite de son analyse que les arguments des sophistes sont de l’ordre de la perversion et que le libéralisme en est imprégné. Un autre acteur du livre II de « La République », Glaucon, prend le parti de l’âme basse ; mais Socrate le pousse à se demander  jusqu’où la passion peut conduire et Glaucon indique dans sa réponse qu’elle conduit à la pléonexie (pleon : plus et echein : avoir). Elle conduit donc à l’avidité avec, en grec, une connotation d’injustice, d’actions accomplies au détriment des autres. Avoir plus de biens, de jouissance, de pouvoir. Cette quête est au service de l’amour de soi de l’orgueil, la concupiscence etc.
Platon pense, en poussant Glaucon a quia, avoir démontré les dommages engendrés par la pléonexie, ce qui aura valeur de vérité jusqu’au XVIIIème siècle seulement car à cette époque, au seuil de notre modernité, si le primat de l’âme haute est réaffirmé par les Lumières allemandes (Aufklärung), il ne le sera pas par les Lumières anglaises ( Enlightement), ainsi que l’indique ce dialogue à distance entre Smith et Kant :
1764 : Adam Smith, père du libéralisme : « Tout a un prix » (une valeur d'échange)
1785: Emmanuel Kant : « Tout a ou bien un prix ou bien une dignité. On peut remplacer ce qui a un prix par son équivalent; en revanche, ce qui n'a pas de prix, et donc pas d'équivalent, c'est ce qui possède une dignité »
Pour Smith, la règle est la sauvegarde égoïste des intérêts personnels. Pour Kant, la règle est altruiste : l’impératif catégorique inclut la considération de l’autre. Pour Kant, il faut se donner une loi (régulation). Pour Smith, il s’agit de laisser faire (dérégulation)

De quelle pensée Kant et Smith procèdent-ils ?

S’il est évident que Kant est un héritier des théories religieuses comme de la pensée grecque,  l’on sait moins que Smith reprit en les nuançant, les thèses  du néerlandais Bernard Mandeville .
En tant que médecin, Mandeville avait constaté que beaucoup de symptômes du corps et de l’esprit provenaient d’une répression des pulsions. Il en conclut  qu’en libérant les instincts, on favorisait la santé mentale. Il voulut extrapoler cette découverte au corps social et publia à cette fin sa « Fable des Abeilles »  dont le titre original est « The Fable of the Bees: or, Private Vices, Publick Benefits »
 Comme on peut le lire sur le site Wikipédia, sa thèse principale est que les actions des hommes ne peuvent pas être séparées en actions nobles et en actions viles, et que les vices privés contribuent au bien public tandis que des actions altruistes peuvent en réalité lui nuire. Par exemple, dans le domaine économique, il dit qu’un libertin agit par vice, mais que « sa prodigalité donne du travail à des tailleurs, des serviteurs, des parfumeurs, des cuisiniers et des femmes de mauvaise vie, qui à leur tour emploient des boulangers, des charpentiers, etc. ». Donc la rapacité et la violence du libertin profitent à la société en général.
Cette conception heurta l’opinion publique et l’homme fut diabolisé mais ce qui pouvait être recevable dans sa pensée fut repris et amendé par Smith qui, d’une part le critique, d’autre part reprend sa thèse.
On peut noter le même mouvement de R.D.Dufour qui emprunte à Smith la formulation d’individu « sympathique » tout en critiquant à travers lui l’ancêtre du libéralisme.

Délitement de l’héritage :

.C’est donc à partir du XVIIIème siècle qu’une nouvelle histoire commence à  s’écrire pour l’humanité : celle du libéralisme. Le nouveau discours qui la porte, R-D. Dufour nomme de façon pertinente le «  récit  du Divin  Marché » car les théories de Mandeville selon qui « les vices privés font la vertu publique »  trouveront un écho littéraire dans l’œuvre du Marquis de Sade.
Celui-ci se fait l’apôtre d’une nouvelle religion mettant en scène dans un style remarquable qui lui a valu sa célébrité, mi messianique, mi ironique, les malheurs de la vertu. Selon Sade, c’est le vice qui favorise le bonheur.
Nous y reconnaissons la thèse de Mandeville : les vices privés favorisent le bien public. 
Avec « le divin Marquis », tombait à son tour le premier des interdits augustiniens, celui qui  portait sur la passion des sens ; de même l’âme viscérale de la sagesse grecque, prenait, dans un renversement spectaculaire, la première place.

Une analyse rétrospective de l’héritage

R.D.Dufour considère comme légitime de contester les idéologies héritées de la religion comme du logos grec, lesquelles justifient  depuis notre passé lointain jusqu’à récemment, et parfois actuellement, l’oppression exercée par un père ou un maître tout puissant.
Cette figure, nous la connaissons bien et il suffit de relire les pièces de Molière pour en retrouver les excès, non exempts de perversion, dans  Orgon, (Tartuffe) ou Arnolphe (L’Ecole des Femmes), figures paternelles calquées sur le principe de la monarchie absolue de droit divin.
R.D.Dufour tente de questionner ces excès, pointe en particulier, dans les principes religieux traditionnels, parmi toutes les oppressions et répressions, la domination des femmes par les hommes. Il met en lien cet excès avec la volonté masculine de transmission du patrimoine : pour être sûrs que c’est bien leur patrimoine qui est transmis alors que « le père est incertain » les hommes ont voulu contrôler l’utérus des femmes. Ainsi sont-ils devenus, selon la formule percutante  de l’auteur, « les rois des cons » ; mais interroge-t-il « est-il possible de contrôler les cons ? » Utérus, hystérie  ne peut-on s’empêcher de penser  et  l’hystérie est bien l’une des réponses féminines (mais parfois aussi masculine) à la domination. La psychanalyse peine à proposer une alternative : ce que Freud n’a pas vu, selon R.D.Dufour, c’est que si une femme aurait voulu posséder le pénis ; un homme, de son côté désirait posséder l’utérus, ce qui explique sa pulsion d’emprise et de contrôle. Il écrit :
« On peut penser que Freud en aurait compris un peu plus s’il avait pu être plus perspicace  du côté des hommes. Il aurait compris que, le plus souvent, les femmes n’avaient guère d’autre choix que de jouir là-dedans, dans cette domination. […] Nous pensons que si la sexualité est, pour une part, restée pour Freud obscure, c’est tout simplement parce qu’il était alors impossible de bien comprendre ce avec quoi  les femmes devaient s’arranger […] ce qui veut dire qu’elles ont dû s’arranger non pas avec des hommes de l’engeance « homme » tels que l’éternité les avait fabriqués et identiques à eux-mêmes en toute circonstance mais avec des hommes bien spéciaux, bref des hommes comme on dit aujourd’hui « patro-centrés ». C'est-à-dire des hommes définis par le Patriarcat […] Un homme patro-centré est celui qui ne peut occuper qu’une place, celle du con-trôleur » 
Quant à Lacan, s’il s’est avancé assez pour  énoncer qu’une femme est « pas toute », c’est encore en référence à un ordre phallique, donc sans sortir là d’une théorie phallogocentrée. « Cela ne désigne pas, écrit-R ; D Dufour un être femme toujours et partout mais un  être femme dans les conditions du patriarcat »
C’est que ces deux théoriciens ne pouvaient renoncer à protéger le Père sous la forme privilégiée de Moïse dans la théorie freudienne ; dans l’impact du signifiant « Nom du Père » dans la théorie lacanienne.

Mais du côté des opprimés, il y a aussi des hommes, les ouvriers et  prolétaires, descendants modernes des esclaves de l’Antiquité, ceux que l’on dépossède de leur travail.
Si la psychanalyse peine à sortir les femmes d’une assignation à l’enfantement ce qui nécessite un accaparement de leurs organes et de leur esprit, l’on peut voir, du côté des hommes dominés, la même sorte d’accaparement de leur main et de leur intelligence et la confiscation de leur travail dans la récupération de la plus-value par le maître, c'est-à-dire le capitaliste.
Mais pas plus que la psychanalyse en ce qui concerne la domination des femmes, le marxisme n’a pu avoir d’effet significatif en ce qui concerne celle des hommes.

 Ayant analysé les principales formes d’oppression qu’a fait peser l’ordre patriarcal. R.D.Dufour les verse au compte de contraintes inutiles venues délégitimer celles qui sont nécessaires à la survie des personnes et des sociétés. Il cite à ce sujet Marcuse :
 « Alors que n’importe quelle forme du principe de réalité exige déjà un contrôle répressif extrêmement étendu et intense sur les pulsions, les institutions historiques spécifiques de la domination introduisent des contrôles additionnels par-dessus ceux qui sont indispensables à toute association humaine civilisée. Ce sont ces contrôles additionnels naissant des institutions spécifiques de la domination que nous nommons surrépression »

Un nouveau maître

Si  des images de toute-puissance ont contribué à toutes les formes de fascismes et d’autoritarismes privés et sociaux que nous connaissons, si le marxisme a versé, lui aussi, dans le totalitarisme, le libéralisme pouvait apparaître comme libérateur ainsi que semble promettre son nom.
En réalité, l’ère  libérale instaure une nouvelle oppression qui menace notre époque. Smith ayant pris l’avantage sur Kant en ce qui concerne l’évolution de nos sociétés à partir du XVIIIème siècle, R.D.Dufour, après avoir dénoncé les abus de ce que, par commodité, on peut nommer l’ordre ancien, justifie la nécessité d’un « droit de retrait » vis-à-vis de l’hégémonie du « Marché » et du récit qu’il nous impose.
C’est que de nouveaux abus -sans toujours, remarquons-le en passant, se substituer aux anciens-, pèsent sur ce qu’il est convenu de nommer la post-modernité.
Et l’injonction essentielle dont nous charge le « Divin Marché » est celle de la jouissance sans limite dans la pléonexie. Ce terme, en grec pleonexia , a été vulgarisé par le législateur athénien Lycurgue ( 890-824 av. J.C.) et désigne, on l’a vu, le désir d’avoir toujours plus, y compris plus que les autres et plus que ce qui nous revient aussi bien dans le domaine financier que dans celui de la puissance.
Cette avidité étant exponentielle, on comprend que le pouvoir d’argent ou de prestige social ouvre la voie a toutes les concupiscences de biens, de prestige ou de sexe que l’on voit se déployer aujourd’hui.
Le sentiment de toute-puissance que flatte ce nouveau discours nous donne à croire, entre autres, que nous aurions l’opportunité de choisir un autre corps un autre sexe…comme si c’était possible. Nous  pouvons tout au plus, poussés par les intérêts ou les fantasmes,  les nôtres et ceux de quelques autres,  changer d’apparence.
.De cette illusion, l’auteur donne un exemple extrême, en reprenant le fil du désir masculin de posséder un utérus. Il évoque une photo et un article publiés en janvier 2010 par le New York Daily News de deux hommes dont l’un était apparemment enceint.  Deux hommes vivant en couple vont pour la première fois avoir un enfant ensemble »; Quel effet d’image et d’annonce !…Mais en réalité, il s’agissait de deux femmes transsexuelles donc opérées pour avoir l’air d’hommes. La presse a tout simplement omis de préciser que cet homme  serait toujours une femme en dépit des apparences. Mystification qui peut donner à croire que l’impossible serait possible !
Bref, après avoir été pris dans des assujettissements totalitaires, nous le serions maintenant dans ceux d’une toute jouissance…Nouveaux commandements du « Divin Marché » qui nous font régresser dans une bulle maternelle que R.D.Dufour  évoque sous la forme d’un dialogue direct, sans médiation  « Jouissez mes petits, mais ne me quittez pas sinon je vous dévore. »

Quelques objections

D.R.Dufour regrette que les philosophes les plus proches de nous n’aient pas discerné le piège et y soient tombés, se laissant leurrer. Il évoque tour à tour Foucault et Deleuze. Selon lui, le premier, privilégiant le « souci de soi » se serait montré complice de l’idéologie libérale ; le second plus encore, dans l’illusion que l’on pouvait « achever » le libéralisme en allant plus vite que lui, ce qui aurait ouvert  la voie à une récupération marchande. Il donne l’exemple de l’apologie deleuzienne du nomadisme  et   de son instrumentalisation par Bouygues dans le lancement de sa carte « Nomad »
Il épargne Derrida mais lui reproche de considérer l’indécidabilité  comme  un principe fondamental.

Dans une même logique  il conteste tous les tropes paradoxaux, en particulier l’oxymore. Ces figures stylistiques viendraient, selon lui,  fonder les sophismes qui accompagnent la perversion de la société contemporaine. Il considère le sophisme comme une formulation provocatrice et illogique qui consiste à vouloir faire prendre des vessies pour des lanternes, sur le modèle de l’affirmation de Mandeville : «  Les vices privés font la vertu publique ».
L’une des conséquences est, dit-il, que même la loi se pervertit : ainsi, obliger à appeler « Monsieur » une femme transsexuelle légalise le mensonge.

Il y a peut-être lieu d’énoncer sur ces points quelques objections. Tout d’abord Foucault, dans sa contestation des pouvoirs, ainsi qu’en témoignent ses engagements et aussi ses écrits, n’a pas séparé le souci de soi de celui des autres. Il intitule l’un de ses derniers dossiers  Les Autres  en soulignant la transversalité des relations humaines. En ce qui concerne  Deleuze, il a eu le mérite d’opposer à tous les rails rectilignes de la pensée des lignes de fuite ouvrant d’autres espaces ; ses rhizomes sont venus objecter à la pure  verticalité. Enfin, Derrida, optant pour l’indécidabilité cherche à éviter que l’on s’amidonne dans des certitudes.

Pour ce qui est des tropes, et si l’on ne considère ici que  l’oxymore, il faut lui reconnaître cette fonction non négligeable d’ouvrir des vides médians indispensables dans le domaine de la philosophie, de la poésie, mais aussi dans nos comportements…Faute de quoi le nouveau maître et les anciens pourraient bien faire alliance dans une oppression  démultipliée. et l’individu qui vient se voir condamner à un dessèchement.

Il semble que R.D.Dufour  reste dans une logique binaire aristotélicienne pour laquelle A est ou bien n’est pas.
C’est oublier que, selon d’autres logiques philosophiques, on peut approcher la réalité autrement,  à l’aide du tetralemme en particulier, c'est-à-dire quatre hypothèses  et non deux. On se guide alors avec et entre  quatre propositions pour approcher une réalité :
1 : A est   2 : A n’est pas   3 : A  ni n’est ni n’est pas   4 : A est et n’est pas.
Cette constellation logique est évoquée dès l’Antiquité par Pyrrhon mais apparaît aussi, depuis des siècles sous la forme du catuskoti, en tant qu’expression de la coproduction conditionnée qui est l’un des fondements du bouddhisme et conduit à prendre en compte l’existence du vide médian et de la vacuité.
La pensée occidentale a adopté le dilemme, c'est-à-dire cette logique binaire se fondant sur le principe de non contradiction et du tiers exclu et ne retenant donc que les deux premières propositions du tetralemme.
L’individu qui vient après… devrait-il se priver de toutes les ouvertures philosophiques, littéraires, scientifiques en particulier dans le domaine de la physique, proposées par la pratique du tetralemme dont le quatrième lemme est clairement oxymorique ? A noter que c’est en référence au tetralemme que Derrida a fait une place de choix à l’indécidabilité.

C’est cette même indécidabilité qui peut faire questionner le grief fait au droit par R.D.Dufour, d’une excessive tolérance  Il en appelle, pour souligner une complicité du juridique  avec le  tout possible, à des situations tout de même très minoritaires, voire exceptionnelles et s’il faut souvent lui donner raison, force est de reposer l’éternelle question : la loi doit-elle tout prévoir et donc essentiellement interdire ou doit-elle accompagner le moins mal possible une évolution sociale qui, de toute façon s’imposera sauf à mettre en place un ordre très répressif ?

Une analyse précieuse, voire indispensable

De telles réserves ne me semblent pas liées au fait que l’on ne puisse s’extraire de ce qu’il nomme, de façon un peu excessive la vulgate nietzscheo-foucaldo-deleuzienne, formule qui l’aide à se défendre de l’étiquette de néoconservateur dont on l’a affublé alors que d’un autre côté, on le traitait de néorévolutionnaire.  Lui se présente comme  néoconservateur et néorésistant  N’y aurait-il pas là de l’oxymore ? peut-on se demander malicieusement
.Mises à part ces réserves, et même si on a envie d’élargir un peu au-delà de la sphère sociologique et humaniste, les perspectives qu’ouvre l’ouvrage de R.D. Dufour, il y a lieu de s’incliner devant ce travail du philosophe. Il représente une passerelle entre les grands discours du passé dont il fait l’inventaire critique et  le dessin d’un futur nécessitant un saut par-dessus l’ordre pervers sur lequel se fonde le plus souvent notre présent.
0n appréciera  surtout l’Annexe, trente mesures d’urgence pour créer un milieu offrant à chacun quelques chances de se réaliser comme individu.
On remarquera en particulier la proposition 29 qui préconise un changement du système électoral pour éviter l’infantilisation des électeurs conviés à un pugilat, un événement sportif ou un concours d’images plutôt  qu’à un débat démocratique.
Tout serait, selon lui, différent et nous inviterait à réfléchir si nous devions élire un collège de quelques personnes avec un système de présidence tournante par tirage au sort.
Ces trente mesures proposées sont des outils de résistance cohérente car jusqu’ici, l’on a bien vu fleurir des attitudes oppositionnelles mais elles restent égoïstes, peu crédibles, mal organisées, sporadiques ou désespérées ; les uns se retirent en s’en tenant au strict minimum professionnel ou en participant aux dégraissages pour éviter les représailles, d’autres, comme les « décroissants » préconisent une soustraction de jouissance  en devenant anticonsuméristes et antiproductivistes. Les « Indignés » tentent difficilement dans plusieurs pays de s’organiser en cherchant des voies nouvelles du côté du « printemps arabe » Il y a des savants qui se retirent de programmes qu’ils jugent trop scientistes…Et il y a les plus vulnérables, ceux qui s’enferment dans une bulle dépressive ou ceux qui se suppriment n’ayant pas trouvé d’autre voie qu’un retrait radical.
Après les avoir évoqués, R.D.Dufour écrit que leur incrédulité et leur retrait, même s’ils mettent en œuvre des formes de résistance, ne suffiront pas faute d’un discours philosophique systématique, tel que R.D. le propose ici, un discours conséquent de résistance,[…] seule alternative possible aux peurs irraisonnées voire aux visions d’apocalypse que l’on sent monter, notamment depuis la crise de 2008.

Pour nous retirer du récit du « Divin Marché », il faudrait donc donc que nous en élaborions un autre et que nous pensions des formes de résistance. Tout poison trouvant remède dans des antidotes, nous y serons peut-être aidés par le fait que, de toute évidence les structures qui jusque là encadraient nos vies, s’effondrent clairement peu à peu. Il sera donc nécessaire d’envisager de nouveaux modes de vivre-ensemble pour reprendre une formule qui, comme par hasard, se fait de plus en plus entendre actuellement

N.C.

2 commentaires:

Hécate a dit…

Je suis venue vous lire .En toute modestie devant votre travail .
Bien à vous .
Hécate

Noëlle Combet a dit…

Pourquoi cette "modestie" Hécate?...Savez-vous que votre approche des "Amants de Moly" a de quoi impressionner...et m'impressionne!!
Chacun(e) a ses affinités et son, on pourrait même dire ses styles. Non?