vendredi 2 mars 2012

L'instant vime-bambou


Le dernier  jour de février, nous avions taillé les vimes, comme on  nomme dans cette région,  une sorte de bambous dont le tronc peut devenir très épais et trapu. Nous les raccourcissions, les orientant en arceaux qui formeraient bientôt une haie souple aux reflets patinés.
Avec les branches supprimées, nous faisions des fagots.
J’avais un sécateur maniable qui réduisait de trente pour cent la force nécessaire à la tâche. Le soleil était inhabituellement chaud ; des ouvriers, sur un toit, plaisantaient en fixant les poutrelles : les oiseaux s’en donnaient à cœur et à chœur joie ;  un voisin, avec son tracteur retournait la terre pour la rendre grasse et féconde.
Des images, un climat, me sont revenus de si loin que j’aurais cru les avoir oubliés. Petite fille de paysans, je me suis revue, juchée à six ans, avec mon frère et mes cousines,  sur un tas de pommes de terre à trier ; et aussi, au jardin, cueillant les groseilles à confitures près de la ruche ;  ou aux moissons, me roulant dans la paille en écoutant mon aïeul chanter.  Adolescente,  j’aidais aux conserves de haricots verts, du temps où il m’arrivait déjà d’écrire des poèmes ou de m’en réciter, comme assez souvent : « La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles /est une œuvre de choix… »
A dix huit ans, j’avais tourné le dos à ces charmes de l’été pour devenir, via la Sorbonne puis l’Université de Bordeaux, celle dont on dirait souvent, parfois avec un accent de dérision « Oui, mais toi, tu es une intellectuelle ! », car, en vérité, j’aimais, écossant la pensée comme naguère les petits pois, m’interroger sur les humains, leur condition, leur histoire.
De l’enfance, pourtant, la rêverie m’était restée et je vivais aussi d’imaginaire, me risquant à la chute après avoir plané. Alors, cabossée, je me tournais vers l’art  pour reprendre  mon souffle.
 Mais je ne tombais pas toujours : il arrivait que, nourrissant mes  aventures existentielles, mes mirages de femme  encore et obstinément solidaire de l’enfant,  prennent la forme d’une réalité.
Et…ce 29 février, voilà qu’avec les années, au moment où je taillais les vimes, les effluves du passé m’enveloppaient à nouveau. Un sourire émouvant, fragile, à l’image de la vie, me ramenait jadis, musique feutrée d’un manège qui tourne au loin.
Et l’air était léger !
N.C

8 commentaires:

Hécate a dit…

De l'enfance et de ses rêveries ,jamais ne suis tout à fait revenue ...
Douce et prenante évocation narrative que la vôtre .
Bien à vous .

Noëlle Combet a dit…

J'aime que vous ne soyez jamais tout à fait revenue de l'enfance et pas seulement de ses rêveries mais aussi de ses élans passionnés forcément parfois douloureux.
Le "génie" du fil d'Archal en témoigne.
Bien amicalement.

gertrude a dit…

Pourrions nous penser si nous n'avions cet ancrage ou cet encrage à la terre et aux parfums de notre enfance? Certains diront les racines; et votre beau texte en dit toute la substance. Merci Noëlle, moi aussi j'ai pour l'instant de la lecture humé un peu de mon limon.

Noëlle Combet a dit…

Vos pommes crâneuses et mes pommes de terre sont cousines et se mêlent pour créer ce limon d'ancre-plume et d'encre-nature que nous partageons.
Merci.

l'ambuleuse, mfd a dit…

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes [...].
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparente, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire, de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente ?"

Georges PEREC W ou le souvenir d'enfance (et l'auteur de :" Je me souviens).

Noëlle Combet a dit…

Merci, ambuleuse, pour ce texte très sensible...qui m'a évoqué p l'écriture du même avec la "disparition" de la disparition de la voyelle "e". Question : de quoi ne nous protégeons- nous pas?
J'ai pensé aussi que dans son rapport privilégié aux "choses", il aurait su donner vie à cette veste dite "nature morte", si présente, en réalité, sur votre blog.

La bête humaine a dit…

Toute la force de nos méditations, toute la réalité nécessaire à l’instinct et à l’intuition de nos souvenirs, frayent un passage fondamental vers la clairvoyance de l’abîme de notre intime.

Noëlle Combet a dit…

Merci, Bête humaine, pour ces mots si vrais et pour ces images d'hybridation qui, sur votre blog se nichent dans un envol de plumes d'oiseaux!