samedi 23 juin 2012

Intermède G: Gourmandise



Dans l’enfance, L. avait  appris que la gourmandise était un « péché mortel » et elle y pensait chaque fois qu’elle avait envie de piller les framboisiers au jardin de son grand-père. Si elle savait résister un peu,  ayant goûté  juste quelques fruits, elle partait tête haute, renforcée dans une image respectable d’elle-même ; mais si elle succombait à une irrépressible orgie, elle avait mal au ventre et n’avait  jamais su  si la responsabilité de la douleur revenait aux framboises ou à la culpabilité. Ce qui faisait redoubler ses crampes, c’était la conviction que, la faute étant mortelle, elle n’en avait certainement plus pour longtemps à vivre. Et elle se recroquevillait dans l’attente du samedi où, à confesse, elle pourrait se libérer de cette indigestion.
D’autre part, elle avait vu que l’on supprimait les gourmands des rosiers : la peine capitale, avait donc puni leur gourmandise, c’est ce que lui évitait la confession : la contrition et le pardon la sauvaient de l’issue fatale.

Plus tard, elle sut, en lisant l’ouvrage de notre grand Oncle concernant l’interprétation des rêves, que l’inconscient ne connaît pas le péché mortel, ce dont elle lui fut à jamais reconnaissante. Elle lut avec jubilation la narration du rêve que fit Anna  à 19 mois. Elle avait vomi un matin et on l’avait mise à la diète tout le jour .On l’entendit, la nuit, crier dans son sommeil : «  Anna F-eud,  f-aises, œufs brouillés, bouillie »
Rébellion, salutaire peut-être, se dit L. contre un jeûne radical dont on ne sait pas jusqu’à quel point il était justifié. Acte de résistance.

Gourmandise s’associait aussi pour L. à ce gâteau de fête que faisait sa grand-mère, ce fromager confectionné avec le lait des chèvres. On le cuisait au four à pain, on le laissait s’affiner deux jours dans la maie en merisier. Rabattu,  le couvercle de la maie rougeoyait de toute la patine du nœud central, au cœur du bois.  Ouvert, il s’était comme enfariné au contact du pain et des pâtisseries, dans une griserie de la teinte et des odeurs. Le dimanche, on voyait le fromager apparaître et on surveillait le découpage, souvent inégal. Qui aurait la plus grosse part ? Les enfants, autour de la table, faisaient les gros yeux au privilégié mais plus question de péché mortel, le plaisir de la saveur étant alors pleinement goûté et partagé loin de la débauche solitaire dans les framboisiers  Ce rituel du fromager s’inscrivit à jamais dans la vie de L. Ses enfants le réclamèrent, encore adultes, à chacun de leurs anniversaires. Le four à pain avait vécu mais l’odeur du gâteau était éternelle ainsi que la gourmandise qui allait avec.

Et L. s’amusa beaucoup quand un événement lui ramena le souvenir des framboises  barbouilleuses : dans une Supplique au Pape, de nombreux signataires, dont le secrétaire des Chocolatiers de France, demandaient que le péché de gourmandise soit requalifié en gloutonnerie comme en anglais la gluttony, en italien la gole, en espagnol la gula, en allemand la Fressucht. Et Lionel Poilâne écrivait avant sa mort : « C’est une injustice vis-à-vis de notre culture que de comparer la gourmandise à ces monstruosités d’avaleurs, de gobe-tout ou de gloutons »
Et la prière au Saint Père était explicite : «Avec humilité, nous vous demandons, Très Saint Père, sachant que la suppression d'un des sept péchés capitaux est inconcevable, de modifier sa traduction dans la langue française.»
Il était à souhaiter que le Pape fût plus gourmet qu’ascète et donc en mesure de se montrer  sensible à cette introduction de la sémantique dans la  « Somme théologique » de Saint Thomas d’Aquin. Cependant, il semblait bien malaisé, dans ce domaine  de déterminer de manière radicale ce qui sépare le raisonnable du trop. Jusqu’où ? Un peu trop ? Beaucoup trop ? C’était si bon de retrouver le goût de l’enfance dans une bouche débordante de framboises…Pas de quoi se gourmander !
N.C.

samedi 9 juin 2012

Conte de l'aube



Il fallut limer les dents du marcassin :
dans le miroitement de la soie,
 jaillit le cheval blanc
Troisième œil, il invente les arbres et la vie
hors de l’obscur,
quitte la crête,
descend, trot régulier,
vers la vallée
et vers ce point là-bas
où les brumes, joyeusement subtiles,
dansent et coiffent l’étang.
Sa silhouette estompée disparaît.
Un soulier nonchalant
se balance sur l’eau.
Frileuse, tu remets
ton frissonnant manteau.

noco




Acacias



Frissons de fleurs d’acacias
ont coulé entre mes doigts
ont laissé sur ma langue
 un goût tendre et sucré.
Neige des fleurs d’acacias
enveloppe mon corps
comme en un sommeil…
comme en un rêve …
silencieusement…
Une voile au loin
déplisse la brume.

noco


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